Affaire Ben Barka:L’impasse n’est pas une fatalité

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 17 Octobre 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

    J'aime reçus:
    252
    Points:
    83
    De quoi l’Etat a-t-il peur ? De déterrer de sombres secrets ? N’est-ce pas pourtant ce qu’a fait l’IER, sous
    l’impulsion directe de Mohammed VI ?


    Depuis 44 ans qu’elle dure, l’affaire Ben Barka connaît régulièrement de nouveaux rebondissements. Dernier en date : les mandats d’arrêt émis par Interpol contre 4 responsables sécuritaires marocains, dont les plus notables sont les généraux Housni Benslimane et Abdelhak Kadiri, respectivement commandant en chef de la gendarmerie royale et ancien patron des services secrets extérieurs du royaume. Mais, 24

    heures après avoir autorisé l’émission de ces mandats, le ministère français de la Justice a reculé et les a suspendus, sans doute mû par la “raison d’Etat”. Traduisons : par la volonté de ne pas fâcher le Maroc, lié à la France par d’énormes et inextricables intérêts communs.

    Réfléchissons ensemble… Si Patrick Ramaël, le juge français en charge du dossier, a émis ces mandats d’arrêt, ce n’est pas par conviction que Benslimane et Kadiri sont directement impliqués dans l’enlèvement de l’opposant marocain à Paris en 1965. D’après Bachir Ben Barka, fils de Mehdi, “ces gens détiennent une partie de la vérité. C’est en recollant les différents morceaux qu’on peut espérer faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé”. Autrement dit, et à ce stade de l’enquête, les deux généraux marocains doivent être entendus uniquement en tant que témoins. Pourquoi alors émettre des mandats d’arrêt contre eux - une démarche qui, vu leur position dans la hiérarchie militaire marocaine, ne peut que susciter la crispation souveraine de Rabat ? Parce que la justice marocaine, jusqu’à présent et malgré de multiples démarches, a toujours refusé d’entendre ces deux hommes.

    Pourquoi, au fond ? Par crainte de déterrer… quoi, exactement ? De sombres secrets sur les années de plomb ? Mais qu’a fait la très officielle Instance équité et réconciliation (IER), initiée par le roi Mohammed VI lui-même, sinon déterrer de tels secrets ? Est-ce la crainte de déstabiliser les corps d’armée marocains, dans les replis desquels se cachent encore des responsables des exactions passées, qui freine la monarchie ? Pour contestable qu’il soit, le principe fondateur de l’IER (la réconciliation plutôt que la vengeance), n’en a pas moins permis de régler de nombreux cas litigieux, sans pour autant nommer les coupables, et donc sans déstabiliser ces piliers du trône que sont l’armée et les forces de sécurité. Pourquoi la même démarche ne serait-elle pas appliquée au dossier Ben Barka ? Pourquoi le Palais royal n’ordonnerait-il pas à un magistrat marocain de recueillir les dépositions des deux hommes et de reconstituer la vérité, tout en se réservant le droit de disculper ceux que la raison d’Etat dictera de disculper ? Ce serait assurément injuste pour ceux qui réclament (légitimement) les têtes des responsables. Mais le processus IER n’en a fait tomber aucune, et malgré cela, a été globalement enregistré comme un succès de Mohammed VI.

    L’Etat se verrait certes forcé de reconnaître la responsabilité du régime hassanien dans ce crime qui fait encore couler beaucoup d’encre, un demi-siècle après les faits. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Sauf que la monarchie pourrait choisir quels œufs elle casserait, et lesquels elle préserverait au nom des “équilibres” nécessaires au maintien de son pouvoir… Une telle approche, pour insuffisante qu’elle soit au regard du droit et de la justice, aurait l’immense mérite de clore un dossier douloureux qui empoisonne toujours nos relations avec la France. Si le Maroc reconnaît ses torts dans la disparition de Ben Barka, cela sera porté immanquablement au crédit de Mohammed VI – qui n’est de toute façon pour rien dans le passé sombre du royaume.

    Tout cela relèverait du symbole, guère plus. Mais la famille Ben Barka y trouverait un motif d’apaisement (même incomplet), et le Maroc en sortirait grandi aux yeux de la communauté internationale. Cela n’en vaut-il pas la peine ?

    Ahmed R. Benchemsi


    http://www.telquel-online.com/394/edito_394.shtml
     

Partager cette page