Agglomérations phosphatières marocaines - Déclin de la mine

Discussion dans 'Info du bled' créé par Le_Dictateur, 5 Janvier 2007.

  1. Le_Dictateur

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    Le Maroc n'est peut-être pas un pays minier dans le sens de la Banque mondiale, dans la mesure où la contribution du secteur minier dans l'économie nationale tend à devenir marginale (moins de 2 % du PIB). Pourtant, il l'est de par son histoire et sa géographie :

    De par l'histoire, car l'activité minière y existe depuis l'Antiquité. Les fouilles archéologiques sont là pour en témoigner. Plus important encore, la mine a tout le temps été un enjeu économique et politique, un symbole de richesse et de puissance politico-militaire. Les richesses minières du Maroc ont été, en outre, un facteur géopolitique déterminant dans sa colonisation.



    De par la géographie, car le sous-sol marocain recèle toutes sortes de substances minérales, et pratiquement toutes les régions du pays ont fourni à un moment donné (ou recèlent encore) des produits miniers. L'activité minière a contribué dans une large mesure à l'équipement du territoire national : voies de chemins de fer, routes, ports, villes, etc. Des agglomérations n'auraient peut être jamais vu le jour sans la mise en exploitation de nombreux gisements durant la période coloniale.

    En s'appuyant sur le cas des phosphates, nous constatons que la mine a été le principal vecteur des transformations de l'espace géographique dans les zones de production. Le désenclavement par la route et le chemin de fer et l'introduction de l'économie de marché ont précipité la décomposition des structures agro-pastorales semi-nomades précoloniales. D'autant plus que cette désagrégation de l'économie autarcique traditionnelle s'est faite parallèlement à la formation et au développement d'une nouvelle catégorie sociale : une sorte de «prolétariat». Pour encadrer et assurer la stabilité de cette catégorie - et par conséquent pour garantir une meilleure rentabilité de l'entreprise - l'O.C.P a construit ex-nihilo des cités ouvrières, conçues et calquées selon le modèle de sa propre organisation : paternalisme, hiérarchie du personnel, ségrégation, etc.

    Les conditions pénibles du travail minier ainsi que la ségrégation dont souffraient les mineurs marocains - plus particulièrement durant la période coloniale - ont favorisé l'émergence d'une forme de contestation politique et d'un mouvement syndical très puissant. Celui-ci a même enfanté un mouvement national anti-colonial dans les zones minières.

    - Il existait une articulation structurelle entre le développement urbain des cités minières et les fluctuations des ressources de l'O.C.P. La vulnérabilité du marché phosphatier faisait que la construction de nouveaux logements et les prestations sociales de l'entreprise (salaires, primes, diverses dépenses sociales) varient en fonction des ventes à l'étranger, et par conséquent des recettes : lorsque l'O.C.P est prospère, les ouvriers bénéficient de sa «générosité» mais, lorsqu'il est en crise, les dépenses sociales sont reléguées au second plan. La crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale ont parfaitement illustré ces situations difficiles.

    Plus important encore, la concurrence vive qui règne sur le marché mondial des phosphates et des engrais phosphatés rend la garantie des ressources de l'Office de plus en plus aléatoire. Ce qui lui fait adopter depuis quelques décennies des stratégies de développement moins sociales et plus capitalistes. L'O.C.P s'oriente, en effet, vers un processus de mécanisation et de valorisation locale accrue de la production, et ce au détriment du facteur humain et des préoccupations écologiques. On assiste ainsi à son endettement, sa dépendance technologique vis-à-vis de l'étranger, et surtout au transfert des effets potentiels de la mine en dehors des zones de production. Cette nouvelle orientation s'est traduite par un amoindrissement de son rôle social, notamment par le ralentissement du mouvement d'embauche dans la mine. D'autant plus que sur le plan urbain, l'incapacité de la mine d'assimiler l'ensemble des populations agglomérées s'est traduite par le développement de mécanismes d'urbanisation échappant à l'économie minière, ce qui a produit de nouvelles formes de survie (économie non structurée) et d'occupation de l'espace (bidonvilles et quartiers clandestins). La précarité de l'urbanisation est encore plus accentuée par l'aridité, la faiblesse du surplus agricole et l'absence d'une tradition sédentaire et urbaine dans les zones de production phosphatière. Il est à noter, par ailleurs, que la mine n'a pas fait disparaître complètement l'organisation socio-spatiale pré-minière. Le mode de vie agro-pastoral coexiste toujours avec le fait urbain déclenché par la mine.

    Si Youssoufia, Boujniba, Boulanouar et Hattane demeurent - à des degrés divers - profondément marqués par l'activité minière et l'omniprésence de l'O.C.P, il n'en est pas de même pour la ville de Khouribga. Celle-ci, en effet, tend à se détacher progressivement de la tutelle de l'Office grâce à sa promotion administrative, la diversification de ses activités économiques par tertiairisation et surtout grâce aux transferts financiers des MRE. Mais ce constat ne doit pas occulter les dysfonctionnements socio-spatiaux qui caractérisent les agglomérations phosphatières en général, et Khouribga en particulier, que nous résumons en trois points essentiels :

    L'extension spatiale de ces agglomérations s'est faite de façon bipolaire. L'urbanisation s'est traduite par la constitution de deux entités spatiales juxtaposées et profondément contrastées tant au niveau architectural et urbanistique qu'au niveau des équipements et du contenu socio-économique, la zone minière avec ses installations de production et ses cités d'un côté, la zone extra-minière ou "zone libre" de l'autre. La configuration spatiale des agglomérations phosphatières offre un paysage compartimenté et stratifié à l'image de son contenu social.

    L'accroissement démographique de ces agglomérations s'est effectué également d'une façon divergente et inégale. Nous assistons à une dilution progressive de la population minière stricto sensu au sein de la population totale. D'autant plus que la population agglomérée présente les caractéristiques d'une société urbaine hiérarchisée et ségrégée.

    - Ces agglomérations reposent sur des bases économiques fragiles. L'urbanisation s'effectue sans être accompagnée d'un développement des capacités productives. L'absence d'emplois productifs en dehors de la mine est comblée par un secteur "tertiaire" hypertrophié, devenu par la même occasion un "secteur-refuge" plus qu'une réponse logique à la dynamique urbaine. A noter également la place de plus en plus tangible des transferts financiers des MRE à Khouribga autour desquels se constitue toute une nouvelle économie locale.

    L'urbanisation des agglomérations phosphatières s'est traduite par l'arrivée de plusieurs types de populations, l'émergence d'une économie non minière -souvent informelle- et surtout la succession de trois types d'habitat : le logement minier, l'habitat «spontané» et enfin le réglementaire. Le contraste et la compartimentation sont flagrants.

    La précarité de l'urbanisation, notamment à Youssoufia et dans les trois centres satellites de Khouribga, est amplifiée par l'absence d'une économie agraire intensive dans les régions de production à cause de l'aridité, des structures foncières oppressantes, du sous-équipement rural et de l'enclavement. Ces espaces agro-pastoraux ne pouvaient produire que des agglomérations déficientes et inachevées. Les traces du nomadisme et de la culture rurale imprègnent toujours fortement la configuration de l'espace, les moeurs et le mode d'habiter. Le contraste entre zone OCP/zone extra-OCP, c'est aussi un contraste entre les normes, la discipline et les règles rigoureuses imposées par la mine, d'une part, la liberté d'agir des populations d'origine semi-nomade pour la plupart, de l'autre.

    Déficit d'identité urbaine et incertitudes

    Loin de traverser une simple crise passagère de croissance, les agglomérations phosphatières sombrent progressivement dans une léthargie profonde comme beaucoup d'autres agglomérations monofonctionnelles marocaines où s'interpénètrent crise économique, crise de société, crise d'identité, et crise de gouvernance. A la lumière des observations et des données collectées lors des visites régulières effectuées sur le terrain, nous pouvons conclure que l'exploitation des mines de phosphate au Maroc n'a produit que des agglomérations inachevées et déficientes, encore moins des pôles de diffusion du développement.

    Le résultat est une urbanisation déstructurante pour l'environnement rural. Le déclin du rôle social de la mine se traduit de plus en plus - sauf pour le cas de Khouribga sauvé, en partie, par sa promotion administrative et les transferts financiers des MRE - par l'extension de l'habitat précaire et la prolifération de l'emploi de survie. Le résultat est une ségrégation socio-spatiale très poussée et des formes de marginalité fort inquiétantes, car source d'insécurité, de désoeuvrement social et de déviations diverses. Cet état de fait est aussi le produit de l'accumulation, au fil des années, des effets d'une gestion communale et d'une planification urbaine défaillante. Cette "mauvaise gouvernance" résulte en même temps de la faiblesse juridique des outils d'intervention, de l'insuffisance des moyens financiers, de la complexité des problèmes urbains, des enjeux et des conflits d'intérêt sous-jacents et surtout de l'absence chez les élus d'une culture managériale et du sens de l'anticipation des enjeux et des difficultés.

    On peut déduire en définitive que les agglomérations phosphatières marocaines sont doublement victimes de leur fonction minière. Primo, elles cumulent à la fois les déficiences urbaines que connaissent de nombreuses villes marocaines de leurs tailles (habitat insalubre, assainissement solide et liquide, alimentation en eau potable, souséquipement de tout genre, etc.) et les déséconomies propres aux agglomérations monofonctionnelles, notamment minières (vulnérabilité de la base économique, nuisances environnementales, tensions sociales, etc.). Secundo, ces agglomérations sont également victimes d'un modèle de gestion urbaine où s'affrontent deux logiques diamétralement opposées, celle de la compagnie minière (l'OCP) d'un côté, et celle du conseil municipal, de l'autre.

    Ces contraintes constituent de véritables handicaps au développement harmonieux de ces agglomérations et la promotion de l'espace rural environnant. Pourtant, la construction d'un territoire où sont atténués les déséquilibres sociaux, environnementaux et territoriaux n'est pas impossible, à condition que l'O.C.P agisse réellement en "entreprise citoyenne" en conciliant profit et intérêt général et en s'ouvrant davantage sur son environnement social et territorial, d'un côté, de mettre en place un modèle de gouvernance fondé sur le partenariat et la participation, de l'autre, sans pour autant lui faire supporter, à lui seul, le développement dans les zones de production. En d'autres termes, il s'agit de concevoir et mettre en oeuvre un projet de territoire réaliste, durable et mobilisateur de tous les acteurs présents. Partant de ces conclusions, il serait intéressant d'ouvrir le débat, à partir de l'exemple des agglomérations phosphatières, sur l'avenir et les perspectives de développement des villes minières d'une manière générale, notamment dans les pays dits «en développement».

    Contrairement à ce qu'ont pu être les grandes firmes minières occidentales et japonaises dans leurs «fiefs» d'origine, comme Anaconda (U.S.A), Nippon Lightmetal (Japon), Usinord - Sacilor (France) ou même des compagnies phosphatières comme IMCC (U.S.A), l'OCP n'a pas favorisé «l'entraînement» d'un développement industriel des régions minières qu'il a mises en valeur. Sa tendance vers le gigantisme et ses stratégies d'intégration ne profitent pas tellement aux zones de production. Son action demeure fortement handicapée par sa dépendance et son extraversion : endettement, transfert de technologie, importation d'intrants et de matériel, mécanisation, externalisation de certaines activités, délocalisation de la rente minière au profit d'autres secteurs et d'autres régions, etc., autant de facteurs qui limitent aujourd'hui les effets positifs de la mine dans les régions de production aux salaires, impôts et taxes distribués, et qui, de surcroît, ne profitent pas totalement à l'économie locale.

    Le résultat est une crise profonde que traversent aujourd'hui les agglomérations sécrétées autrefois par l'activité phosphatière : sous-emploi latent, formes d'urbanisation précaire, gestion urbaine déficiente et émigration massive vers l'étranger. Cependant, il serait injuste de faire endosser cette situation au seul secteur phosphatier, mais il faut l'imputer aussi aux causes structurelles du sous-développement qui empêchent, dans toutes les villes marocaines, une meilleure répartition sociale et spatiale des fruits de la croissance en général, et celle de l'économie phosphatière en particulier.

    Pour plus de détails, voir la thèse de Abdelaziz Adidi sur les agglomérations phosphatières marocaines : mécanisme et formes d'urbanisation

    Source - AllAfrica.Com
     

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