Au Maroc, un islamiste peut cacher une femme

Discussion dans 'Info du bled' créé par Le_Dictateur, 1 Juillet 2006.

  1. Le_Dictateur

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    Incarné par Nadia Yassine, la fille du cheikh, le mouvement interdit Justice et bienfaisance cherche à polir son image à l'étranger.

    Dans la galaxie islamiste ­ marocaine mais pas seulement ­, Nadia Yassine occupe une place singulière. «Face aux Occidentaux, elle se veut pragmatique et responsable, mais ce n'est qu'une posture», se méfient ceux pour qui islamisme rime avec violence et terrorisme. Un fait renforce cette crainte: fille du cheikh Abdesslam Yassine, le dirigeant et fondateur d'Al-Adl Wal Ihssane («justice et bienfaisance»), elle personnifie un mouvement interdit mais toléré considéré comme le plus radical et le plus influent du royaume. Sous le coup d'un procès pour avoir déclaré qu'«en tant qu'intellectuelle [elle] préfère une république à la monarchie», la porte-parole officieuse d'Al-Adl Wal Ihssane ne dément presque jamais sa réputation.


    Dénonciations. De passage à Paris, elle ne s'autorise ainsi qu'un radicalisme : ses dénonciations du «régime autocratique» marocain ­ «Les personnalités de Hassan II et de Mohammed VI sont différentes mais le système demeure le même, celui du maghzen [l'administration toute puissante, ndlr]» ­ et de la «mondialisation financière». «L'impérialisme massacre des peuples mais vous adule si vous changez le statut de la femme dans les lois mais pas dans les faits», dit-elle dans une allusion assassine à la réforme par Mohammed VI de la moudawana, le très rétrograde code de la famille .

    Nadia Yassine, qui sait combien tout oppose les termes «islamisme» et «féminisme» et connaît la «sensibilité» des Occidentaux sur le sujet, se fait donc la meilleure avocate de la cause des femmes. Du coup, elle ne pense que du bien de la formation et de la nomination officielles de cinquante femmes prédicatrices, les morchidate (conseillères) qui visent à ne pas laisser le champ libre aux associations islamistes féminines, très actives sur le terrain. «Le régime cherche à nous confisquer un projet qui nous tient à coeur depuis des années : nous poussons les femmes à revenir à leurs études, notamment à la théologie. Alors, ces nominations, ce n'est déjà pas si mal. Surtout que nous nous chargeons d'insuffler l'esprit subversif à ces morchidate car il n'est pas question d'avoir des imams qui nous chantent des berceuses. C'est facile car beaucoup viennent de nos rangs», ironise-t-elle.

    Tout est à l'avenant. «Droits de l'homme» et «démocratie» sont ses leitmotivs favoris. Et on chercherait en vain l'ombre d'une surenchère au cours de deux heures de conférence tenue devant un public d'une centaine de personnes pourtant presque exclusivement islamiste.

    La quarantaine, parlant sans notes dans un français parfait, traduisant les questions qui lui sont posées en arabe et y répondant en français, plaisantant sur son foulard ­ «Ça empêche parfois d'entendre» ­, Nadia Yassine n'a de cesse de présenter son mouvement comme une victime de l'aveuglement de Rabat. «Nous n'avons pas droit à un journal et nos sites sont bloqués. Depuis trente ans, nous tentons pourtant au nom de l'islam d'encadrer la colère d'une jeunesse désespérée. Nous lui expliquons que ce n'est pas en répondant par la violence à la violence de l'Etat que nous allons sauver le Maroc. Nous sommes donc une chance pour le pays. Sans nous, la violence aurait été plus élevée et les bombes plus nombreuses. Mais, c'est vrai, nous sommes des opposants farouches, alors le pouvoir arrête nos militants par centaines.»

    Porte-à-porte. Quelque 2000 d'entre eux auraient été arrêtés depuis le 24 mai, début de l'«opération portes ouvertes» lancée par le mouvement, qui semble attirer beaucoup de monde. «Nous faisons du porte-à-porte dans toutes les grandes villes pour expliquer qui nous sommes et ce que nous voulons. C'est très efficace et cela gêne le pouvoir qui nous reproche de "multiplier nos activités". Le maghzen redoute notre stratégie de résistance pacifique, qui vise à réveiller le peuple par une lecture spirituelle, et il fait tout pour nous faire basculer dans la violence. Mais nous ne ferons jamais rien qui puisse déstabiliser le pays. Si on descendait dans la rue, ce serait incontrôlable compte tenu de la situation explosive du pays», affirme Nadia Yassine.


    Non-violence. Faut-il voir dans ce discours une simple manoeuvre destinée à «endormir» Marocains et Occidentaux, notamment les Etats-Unis, où elle a récemment tenu plusieurs conférences ? Le voeu pieu de dirigeants islamistes dont la capacité à contenir leurs troupes reste à établir ? Une leçon tirée de la décennie de guerre civile qui a fait plus de 200 000 morts dans l'Algérie voisine ? La fille du cheikh Yassine martèle en tout cas qu'il n'est pas question de faire changer la réalité marocaine de manière violente. «Nous sommes prêts à aller en prison et c'est notre force. Mais nous ne baisserons pas les bras : nous continuerons à encadrer et à éduquer.»

    Pas question pour autant d'«intégrer un système politique verrouillé» en participant aux élections législatives prévues en 2007 ­ «Que signifient des élections avec un peuple analphabète et apolitique ?». Wal Ihssane dément donc «catégoriquement toute alliance secrète» avec les islamistes légaux du PJD, dont le futur score inquiète les autorités du royaume après qu'une étude américaine les a crédités de 47 % des intentions de vote.

    La dirigeante islamiste est encore moins diserte sur le programme précis de son mouvement et sur son mode de gouvernance. C'est le seul sujet où une solide langue de bois se substitue à des détails qui pourraient fâcher . «Nous sommes, se borne-t-elle à dire, une force populaire démocratique qui propose la stabilité au Maroc et veut un pacte national où tout le monde réfléchisse à des alternatives sérieuses. » Une chose est sûre : alors que l'islamisme gagne du terrain à l'université comme dans les lieux populaires et que Rabat multiplie les initiatives pour tenter de contrôler le champ religieux, le mouvement du cheikh Yassine est dans la ligne de mire des autorités, qui craignent qu'il fasse discrètement campagne pour le PJD. Du coup Al-Adl Wal Ihssane délègue à l'étranger la plus efficace de ses porte-parole.

    Source - Libération France
     

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