Autruches Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 17 Juillet 2009.

  1. @@@

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    Des Marocaines exposent leurs drames intimes à la télé - et tout ce que nous trouvons à faire, c’est de les traiter de p…. Voilà la vraie honte !


    Beaucoup de journaux marocains ont titré, ces derniers jours, sur un “scandale” : les révélations intimes de deux jeunes Marocaines, à visage découvert, dans des talk-shows libanais. Dans le cadre d’une émission traitant des problèmes sexuels, la dernière en date, Wafae, a confessé avoir “5 relations par semaine avec des partenaires différents,
    à défaut de quoi [elle] déprime et pense au suicide”. La précédente, Kaoutar, avait témoigné sur un thème plus grave : les réseaux de prostitution moyen-orientaux dont elle a été victime. Recrutée malgré elle (elle était partie du Maroc avec un contrat de couturière avant qu’on la séquestre en lui volant ses papiers*), cette jeune Casablancaise a été prostituée, avant de faire de la prison puis de s’enfuir avec un Syrien avec lequel elle a eu une romance – et un enfant. Avec une naïveté touchante, Kaoutar a lancé un appel à travers l’émission : que “l’amour de sa vie”, à qui elle “pardonne de l’avoir abandonnée”, accepte de renouer avec elle et de reconnaître leur enfant.
    Voilà toute l’affaire. Qu’en ont retenu nos confrères ? Qu’en programmant les témoignages de ces deux jeunes femmes, les télés libanaises visaient à “provoquer l’opinion publique” ainsi qu’à “salir l’image du Maroc”. On vous passe les trémolos et les références religieuses et morales, fil rouge de tous les commentaires indignés qui ont fleuri sur la presse et le Web. Une poignée d’associations “féministes” a même organisé un sit-in de protestation devant le siège d’une des chaînes au Liban, et menacé de faire pareil devant sa représentation au Maroc. Quant aux terrasses de cafés, on n’y parle bien sûr que de Wafae et Kaoutar, ces deux “putes” devenues “une honte” pour le Maroc… J’affirme, pour ma part, que c’est plutôt ces réactions qui sont “une honte” et “salissent l’image du Maroc”.
    Il faut toujours remettre les choses dans leur contexte : les deux émissions dans lesquelles sont apparues Wafae et Kaoutar sont des programmes de téléréalité, comme il en existe partout dans le monde. Principe : aborder des drames sociaux et/ou personnels, puis aider les invités à les résoudre en invitant sur le plateau moult spécialistes (sexologues, psychologues, etc.). Bien sûr, la téléréalité pose beaucoup de problèmes éthiques, dont le voyeurisme n’est pas le moindre. Et bien sûr que ses promoteurs cherchent à faire de l’audience – sinon ils aborderaient des thèmes moins polémiques que le sexe. Sauf que le public est demandeur de ce thème-là en particulier. Surtout dans notre région du monde où, pression socio-religieuse aidant, la frustration sexuelle est la norme. Conclusion : malgré leurs imperfections, ces émissions comblent un besoin réel et c’est en cela qu’elles sont utiles, voire nécessaires. Quant à l’accusation d’“anti-marocanité”, c’est la plus ridicule du lot. Ces émissions invitent des femmes de tous les pays arabes – Wafae, d’ailleurs, était accompagnée d’une Saoudienne et d’une Libanaise, venues elles aussi exposer leur problème de nymphomanie – ricanez tant que vous voulez, mais c’est une pathologie reconnue, et guérissable…
    Bref, non seulement nos réactions outrées à ces deux témoignages confirment que nous sommes un peuple d’autruches, qui préfère ignorer des drames bien réels auxquels il est confronté tous les jours (et la prostitution forcée est le pire)… mais elles démontrent aussi que nous sommes un peuple dur et sans pitié : ces deux jeunes femmes savaient pertinemment qu’elles risquaient l’opprobre public si elles racontaient leurs histoires à visage découvert. Elles l’ont pourtant fait – ce qui démontre, si besoin était, qu’elles vivent mal leurs situations et sont prêtes à tout pour en sortir. Que la téléréalité soit le bon moyen ou pas, on peut en discuter. Mais de là à les juger – pire, à les clouer au pilori ! – au lieu de compatir à leurs sorts… Quelle sorte d’humains sommes-nous ?
    Wafae et Kaoutar sont des individus, avec leurs vies et leurs drames personnels. Pas les “représentantes” de ce que nous sommes – ou plutôt de ce que nous fantasmons d’être (un peuple “pur” et d’une moralité à toute épreuve). Comme tous les peuples de la terre, les Marocains sont une collection d’individus aux choix et styles de vie différents. Au lieu de nous condamner mutuellement, respectons-nous les uns les autres, et tâchons d’aider ceux qui ont besoin d’aide. N’est-ce pas cela, le véritable islam ? C’est en tout cas ce que j’ai la faiblesse – et peut-être la naïveté – de croire…



    http://www.telquel-online.com/382/edito_382.shtml
     

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