Ben Brick écrit ce poème de sa cellule

Discussion dans 'Info du monde' créé par @@@, 22 Novembre 2009.

  1. @@@

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    Le procès du journaliste et opposant tunisien s’est ouvert le 19 novembre à Tunis. Accusé de violences contre une automobiliste, Taoufik Ben Brick affirme être victime d'un complot politico-judiciaire. Le verdict devrait être rendu le 26 novembre. De sa cellule, il nous fait parvenir ce poème.

    [​IMG]


    Monsieur le juge,

    Le prévenu a-t-il droit à une parole licite ?
    Comment, alors que vous m'interrompez,
    exigeant un non ou un oui...
    Le droit, je vous le dis, votre Honneur,
    pour nous autres Arabes
    qui sommes peuple amateur de préliminaires
    avant toute réponse !

    A présent, vous allez m'écouter...
    Le marché, la grand-place, le ventre de la ville
    grouillent de cette clameur :
    la justice, en mon pays, est inexistante ;
    la justice passa et s'en fut ;
    la justice a rejoint le sein du Seigneur,
    qui fit que nul n'est pérenne,
    fût-il magnifique ou tyran.

    Ne vous souciez point de ces mots,
    les gens sont saisis de fièvre délirante
    et d'hallucinations.
    J'ai vu, quant à moi, de mes propres pupilles
    ce que la cécité des mécréants ne saurait distinguer,
    le fin mot de l'histoire.

    La justice n'est pas absente,
    c'est la cause qui est illusoire,
    ou l'accusation, si vous préférez, qui peine à exister
    condamnée qu'elle fut à la peine capitale.
    Nous sommes alors aujourd'hui jugés et condamnés
    en manque d'accusation.

    Comme l'amant est en manque de sa bien-aimée,
    je me consume de désir pour une accusation savoureuse.

    Monsieur le juge vénérable
    scrutez bien avec moi ces fariboles
    exercez votre perçant jugement :
    l'on m'accuse d'avoir administré une torgnole
    à une dame innocente,
    de l'avoir gratifiée d'une ruade,
    d'avoir tiré sa chevelure de sirène,
    griffé ses joues de pomme rouge,
    brisé ses côtes de gazelle...
    Comment un poète peut-il commettre autant de fautes de goût ?

    Notre poète disait :
    "Nous aimons le pays comme nul ne l'aime",
    je réponds en contrepoint :
    "J'aime les femmes comme nul ne les aime."

    A toutes les femmes de la terre et des cieux j'ai chanté :
    la foudre a tonné sur les contreforts du Kef,
    son écho a atteint les confins des terres d'Abid,
    j'ai cru entendre là le tonnerre de Dieu,
    c'était en fait le rire de ma bien-aimée.

    A la policière travestie je voudrais dire :
    tu es la bien-aimée, tu es le poème,
    mais où se scelle donc la vérité ?
    Tu fus dure avec moi,
    sans répit ni nuance,
    j'aurais préféré que tu me traites d'assassin
    ou de voleur de tout ce qui fut thésaurisé durant votre règne.
    Mais rosser une femme ? Quel désastre !
    Où donc se scelle la vérité ?


    La vérité est que je me suis aventuré
    dans les recoins du palais du dragon,
    une promenade devenue cauchemar sans issue.
    La vérité est que c'est une affaire
    entre moi et Zaba le Grand,
    souverain du pays,
    une affaire qui concerne Hallaj, le poète et le tyran,
    Charlie Chaplin et le dictateur,
    Shéhérazade et Shahryar...
    Dites à mon geôlier de ne pas se fâcher.
    Je ne suis, quant à moi, pas en colère,
    l'esprit en paix
    non pas parce qu'innocent,
    parce que coupable de l'avoir dépouillé
    de ses derniers masques et parures,
    de l'avoir laissé nu comme un nouveau-né
    en proie aux moqueurs et aux ricanants.

    Ceux qui ne sont point familiers du soleil
    sont atteints, à la lumière, de glaucome.
    Le soleil se lève, alors sauve-toi, vampire !
    Buveur de sang !

    Fuis ! Fuis ! Et fais ce qu'il te plaît.
    Mes paroles sont libres
    comme le souffle de la brise !
    Aucune geôle ni aucune cage
    ne peut retenir le fugitif qui te parle
    de derrière ces barreaux.

    Quand la récitation servile
    sera étouffée par la bonne nouvelle,
    le jour venu,
    tu seras humble et poli...
    Carthage, cette tombe lugubre où manque le cadavre...

    L'idiot fléchira pour faire place à l'étendard et à la bataille.
    Tu lâcheras la bride à la démesure
    et n'étoufferas point le hennissement de ta monture.
    Elle porte en sa croupe un combattant...


    Taoufik Ben Brik
    Plaidoyer du détenu n° 5707
    Bloc H, aile 2, cellule 2
    Prison civile de Mornaguia


    http://www.courrierinternational.com/article/2009/11/20/ben-brick-ecrit-ce-poeme-de-sa-cellule
     

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