Bouteflika amnistie les Généraux et les islamistes

Discussion dans 'Scooooop' créé par morphin, 13 Mars 2006.

  1. morphin

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    La mesure paraît spectaculaire : Ali Benhadj, l’ex et très radical numéro 2 du FIS a été libéré le 5 mars de la prison d'El-Harrach à Alger où il était incarcéré depuis juillet 2005. Cette libération n’est pourtant pas une surprise pour deux raisons majeures. Arrêté une première fois en 1991, avant le début des violences qui ont ensanglanté le pays, l’ex-leader islamiste avait en effet purgé sa peine de douze ans de prison, avant d’être incarcéré à nouveau en 2005 pour apologie de crimes terroristes et incitation au meurtre. Peu avant l'annonce de l'exécution de deux diplomates algériens enlevés à Bagdad, il avait en effet déclaré à la chaîne Al-Jezira qu'en accréditant des ambassadeurs et des diplomates dans un pays sous occupation, l'Etat [algérien] ne faisait que légitimer cette occupation [...].Comme par hasard, ses propos avaient été coupés alors que, selon sa famille, il avait demandé la libération des otages. Même si les autorités avaient justifié cette seconde incarcération par la découverte de tracts subversifs à son domicile, celle-ci ne pouvait se perpétuer indéfiniment. Faute d’empêcher le président Bouteflika d’élargir sa base en s’appuyant sur le religieux et de le priver du soutien d’une mouvance islamiste qui est loin d’être défaite.

    L’autre raison de sa libération est tout aussi importante. Elle s’inscrit dans le cadre des mesures d’amnistie décrétées par ordonnance le 21 février et prévues par la Charte pour la paix et la réconciliation adoptée par référendum en septembre 2005. Au terme de ces mesures, 2629 détenus islamistes seront libérés et les islamistes encore armés disposeront de six mois pour rendre leurs armes. Mais surtout, les généraux, accusés d’exactions pendant la sale guerre ne pourront faire l’objet d’aucune poursuite. Les autorités algériennes considèrent qu’une page de l’histoire récente du pays sera ainsi définitivement tournée : celle de la guerre civile qui a entaché l’image du régime, faisant 200 000 morts – des civils dans leur immense majorité - et 15 000 disparus, avant que le 11 septembre 2001 ne permette de transformer ce conflit en premier affrontement de grande envergure contre le terrorisme international.

    Evoquer la sale guerre expose à forte sanction pénale.

    Tirer un trait sur une décennie sanglante est fondamental pour accréditer l’image d’un pays désormais pacifié. Mais c’est aussi indispensable pour assurer l’impunité des généraux. Celle-ci existait de facto dans la mesure où aucune plainte de famille de disparu n’a jamais abouti et où aucun procès digne de ce nom n’a jamais existé. Mais les décideurs militaires entendaient que l’impunité des forces de sécurité et des milices soit légalisée. Une telle garantie avait constitué leur deal principal avec Abdelaziz Bouteflika pour ne pas s’opposer à sa réélection en 2004. Déjà, la Charte soumise au référendum de 2005 indiquait l’importance de cet enjeu.

    Le texte délivrait en effet un vibrant hommage aux forces armées et aux services de sécurité et les disculpait pratiquement de toute responsabilité dans les disparitions présentées comme une conséquence de l’activité criminelle de terroristes sanguinaires. La détermination à légiférer l’impunité des généraux pour la légaliser se traduisait par une mesure sans précédent, pas même au Chili ou en Argentine : l’interdiction en Algérie ou à l’étranger de faire la moindre référence à la tragédie nationale, c’est à dire à la guerre civile !

    La promulgation par ordonnance le 27 février des textes d’application de cette Charte – alors qu’Abdelaziz Bouteflika avait promis un débat au Parlement – va encore plus loin. L’article 46 confirme qu’ aucune poursuite ne peut être engagée à l’encontre des forces de défense et de sécurité de la République et que la justice doit déclarer irrecevable toute dénonciation ou plainte. Mais elle prévoit surtout une forte sanction pénale à l’encontre de qui contreviendrait à l’interdiction d’évoquer la tragédie nationale. La menace vaut pour les membres des forces de l’ordre : la condamnation à mort par contumace peu avant la promulgation des textes d’amnistie de Habib Souadia, un officier dissident réfugié en France, auteur d’un livre à succès La sale guerre, est faite pour dissuader ces derniers de témoigner. Toute volonté de comprendre ou d’analyser cette période dramatique est donc désormais passible de la loi.

    Comme si il n’y avait plus matière à débattre de ces évènements puisqu’une thérapie - dictée par le haut - avait définitivement réglé tous les problèmes et effacé tous les traumatismes!

    Effacer les traces de la sale guerre

    Seules en fait les familles de victimes, du terrorisme ou des forces de l’ordre, peuvent prétendre non pas à la vérité, mais à compensation financière : un budget de quelques 5 milliards d’euros y serait consacré.
    Mais on ignore pour l’instant la manière dont ces indemnités seront allouées.


    La condamnation unanime de ces dispositions par les ONG internationales de droits de l’Homme (Human Rights Watch, FIDH, Amnesty, Commission internationale de juristes...) ne changera probablement rien à leur application. Il y a deux raisons à cela. Après avoir mis ses services de sécurité à l’abri de la justice, l’Algérie s’applique à rendre matériellement impossible toute investigation et à effacer les traces les plus visibles de la sale guerre. Ainsi un sérieux ménage, avec mutation de cadres, toucherait le CTRI (Centre territorial de recherche et d’investigation) de Blida dont plusieurs officiers ont été promus au cours de l’été 2005. Or celui-ci est connu pour avoir été non seulement un important centre de répression et de torture, mais aussi un des lieux de gestion de l’infiltration des groupes islamistes armés par les services secrets. L’autre raison tient à la situation internationale créée par le 11 septembre. Les grandes puissances se disputent en effet aujourd’hui ouvertement les faveurs du géant gazier et pétrolier algérien qui se présente en outre comme un champion de la lutte anti-terroriste. Cela met le régime à l’abri de toute pression internationale concernant sa situation interne.

    Reste à savoir si l’amnistie générale imposée par un président Bouteflika qu’on sait très malade depuis son hospitalisation à Paris et qui a singulièrement ralenti ses activités, est de nature à faire disparaître les rancoeurs, les ressentiments et les traumatismes liés à plus de dix ans de guerre interne. Ces questions vont rebondir comme cela a été le cas en Amérique Latine, particulièrement en Argentine et au Chili, prédit notamment Human Rights Watch.

    Seule la situation sociale menace l’édifice

    Le pouvoir peut certes compter sur la lassitude des Algériens et leur volonté de souffler après tant de violences. Mais la volonté d’imposer l’oubli de manière autoritaire sans procéder à la recherche de la vérité et au moindre travail de mémoire a peu de chance de permettre à la société de se réconcilier avec elle-même. Les réactions plus que mitigées au sein de la population permettent d’en douter. Comment d’ailleurs en serait-il autrement quand les victimes peuvent croiser à tout moment ceux, terroristes ou militaires, qui les ont persécuté ? L’enfouissement des crimes du passé risque en outre de déboucher sur vengeances et vendetta individuelles ou collectives et surtout d’empêcher les Algériens de tirer une conclusion essentielle de la guerre civile : la violence n'a pas été et ne peut être une solution.

    Ce n’est pas tout.Le refus de tirer les enseignements du passé et de leur donner un sens n’est pas sans danger dans un pays où la situation sociale menace l’édifice soigneusement mis en place. Les émeutes – certes localisées et brèves – sont en effet devenues un mode de protestation banal et quasi-quotidien dans un pays où la misère frappe durement les plus démunis, mais où les recettes pétrolières et gazières et, partant, les réserves en devises n'ont jamais été aussi importantes. Tout déclenche la colère : la mort le 4 mars d’un jeune homme dans un commissariat de Zeralda, à trente kilomètres d’Alger, a provoqué de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Le lendemain, trois villes Khemis El-Khechna, Colo et El Oued s’enflammaient à leur tour, provoquant l’intervention des brigades anti-émeutes : les deux premières à la suite d’une attribution jugée injuste de logements sociaux, la troisième pour protester contre la hogra (mépris dans lequel les autorités tiennent la population) et la détérioration des conditions de vie. Une situation que résume le Quotidien d’Oran : On redécouvre derrière un semblant de normalisation, les caractéristiques des mouvements de jeunes qui ont connu leur apogée lors des émeutes d'octobre 1988 et qui se poursuivent encore, çà et là, dans des émeutes ou des mouvements de contestation de basse intensité mais récurrents. Une jeunesse désorientée, sans appui réel dans le monde associatif ou politique, accumule les ranc½urs et les frustrations devant une vie sans perspective. (...) Elle est en première ligne pour dénoncer, dans la violence, la “hogra” dont elle s'estime victime. Tout le monde n'est pas en effet également armé pour la débrouille, qui fait office aujourd'hui de seule voie de salut. Il existe, face à la désespérance, une tentation forte à la violence. On devrait s'en inquiéter.

    Lobservateur.ma - José Garçon
     

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