Comment la Suisse a baissé culotte devant Kadhafi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 1 Septembre 2009.

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    Pourquoi le président de la Confédération s'est-il emparé du dossier libyen, pourquoi s'est-il excusé jeudi dernier à Tripoli ? Retour sur un coup de poker qui ravive les tensions au sein du Conseil fédéral.

    Hans-Rudolf Merz ne montre aucun signe de surprise ou de déception en descendant les marches de l'avion du Conseil fédéral en ce jeudi 20 août. Rien, pas même une moue dubitative ou un mouvement de recul. Le président de la Confédération vient pourtant d'apprendre que le colonel Kadhafi ne le recevra pas en personne, comme les Libyens le lui ont promis le jour précédent, au moment où ils l'ont invité à Tripoli.

    L'Appenzellois sait pourtant que le dictateur est le seul à pouvoir mettre un point final à la crise qui pourrit les relations entre Berne et Tripoli depuis une année. Depuis l'arrestation musclée d'Hannibal et d'Aline Kadhafi à Genève en juillet 2008. Depuis que deux Suisses, Max Göldi et Rachid Hamdani, sont retenus en Libye, comme deux otages d'une brouille politico-diplomatique qui les dépasse.

    Un piège ? Une nouvelle humiliation après les attaques du colonel contre la Suisse ? Tout est possible avec le dictateur libyen qui a traité le pays de Heidi de mafia en plein G8, au début de juillet. Il a aussi promis de le démanteler. Tout est possible donc en ce jeudi matin. Mais Merz ne peut plus faire marche arrière. Il devra improviser. Oser, se dit le radical qui a reçu une invitation le jour précédent de la part du premier ministre El Baghdadi A. Mahmudi.

    Une fenêtre d'opportunité

    Les Libyens veulent régler la « question suisse » avant le 1er septembre et le début des grandes festivités du 40e anniversaire de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Une fenêtre d'opportunité pour débloquer la situation gelée depuis des mois est ouverte, soutient le chef du gouvernement libyen. Lui aussi veut en terminer avec cette brouille, promet-il au conseiller fédéral, alors que le clan Kadhafi exige que la Suisse paie cher son crime de lèse-majesté contre Hannibal.

    Mais ne croyez pas que Merz part en terrain inconnu. Il connaît les pays arabes pour y avoir travaillé longtemps comme consultant, notamment au Liban et en Arabie Saoudite. En clair ? Il ne débarque pas sur une autre planète. Et, surtout, il a été longuement briefé par la task force du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) le mercredi soir et le jeudi matin ; il est accompagné de sa conseillère diplomatique, de sa cheffe de communication et particulièrement d'un diplomate avec qui il parle, dans l'avion, de l'accord soigneusement négocié par la task force et les Libyens. Tout est balisé. Il ne devrait pas y avoir de surprise. On est donc loin d'un coup de tête ou d'une action en solitaire.

    Enjeux économiques

    En plus, Merz est sous pression. « Il a reçu un ordre de marche il y a deux semaines des milieux économiques suisses », analyse un Suisse proche du dossier :

    « L'économie veut régler le problème le plus rapidement possible. Le petit jeu a assez duré. Nos industriels voient des marchés importants leur filer entre les pattes. En période de crise, tout contrat est vital pour nos entreprises. Il sait également que nos otages sont à bout et qu'ils auraient pu y rester. Il a bien compris qu'il devrait s'excuser publiquement. »


    Même si cela provoque une crise politique en Suisse.

    Le premier ministre El Baghdadi A. Mahmudi rappelle à Merz durant leur entretien que, avant toute chose, les Libyens veulent des excuses. Kadhafi, qui se trouve à ce moment-là dans le désert, à deux heures de vol de Tripoli -ultime humiliation à l'encontre de la Suisse- ne bougera pas tant que le gouvernement helvète ne les exprime pas publiquement. Une source libyenne souligne ainsi :

    « Votre président n'avait pas le choix. Il devait s'exécuter ou vous auriez dû attendre encore de nombreuses semaines pour que tout se débloque. Il a agi comme il le devait. »


    L'Appenzellois entend les arguments, lui qui a été appelé à l'aide par Micheline Calmy-Rey au début de l'été. « Votre président a aussi saisi qu'une partie du blocage vient de votre ministre des Affaires étrangères », indique une source libyenne :

    « Par son arrogance, son attitude de dédain et son ton cassant, elle s'est mis à dos le clan Kadhafi et le Gouvernement libyen. Depuis deux mois au moins, le canal de discussion est fermé avec elle. Nous ne communiquons plus qu'avec votre président. »


    A Tripoli, personne n'a en effet oublié que Micheline Calmy-Rey a tourné en bourrique le « Guide » dans une interview à la NZZ am Sonntag. « Ce qui ne correspond à rien et est infondé ne devrait pas être pris au sérieux », avait-elle déclaré en réponse aux attaques du colonel lors du G8.

    Bref, quand Merz s'avance sur le tapis rouge de l'aéroport de Tripoli, il a déjà saisi que la Suisse est loin d'un accord avec la Libye, que les deux millimètres de sa collègue Calmy-Rey sont au mieux une plaisanterie, au pire un piège qui pourrait se refermer sur lui. « Quand la patronne du DFAE a affirmé, en juillet, que nous étions à deux millimètres d'un accord, c'était complètement faux. Elle a menti. Nous en étions à des kilomètres », tranche une source helvétique. D'autant que Laurent Moutinot, chef du Département des institutions et patron de la police, a refusé catégoriquement d'entrer en matière sur tout compromis qui aurait permis de débloquer les négociations.

    Deux problèmes distincts


    Durant la discussion avec El Baghdadi A. Mahmudi, Hans-Rudolf Merz met sur la table la question de nos otages. Logiquement. Et tout aussi logiquement, les Libyens lui répondent que les deux problèmes sont séparés, comme ils l'expliquent depuis des mois aux négociateurs helvétiques.

    Ils ne peuvent pas figurer sur un accord commun, précisent-ils encore, alors que la Confédération aurait souhaité ficeler un paquet global. « Les Libyens n'auraient jamais accepté de passer pour des preneurs d'otages », analyse une source diplomatique suisse. « Ils ne voulaient pas qu'on puisse faire le lien entre les relations gelées entre les deux pays et le sort de nos ressortissants. » Une question d'image de marque.

    D'où l'accord oral que donne El Baghdadi A. Mahmudi à Hans-Rudolf Merz. Un Merz qui réussit néanmoins à prendre tout le monde de vitesse durant la conférence de presse qui suit l'entretien entre les deux chefs d'Etat, en milieu d'après-midi. « J'exprime mes excuses au peuple libyen pour l'arrestation injuste de diplomates libyens par la police de Genève », déclare-t-il sans en avoir averti la partie adverse.

    Les mots sont lâchés. Ils font mal à l'opinion publique helvétique qui a l'impression justifiée que les autorités plient devant un tyran. Mais c'est le sésame, le prix politique à payer pour régler le problème, pour libérer les deux otages.

    « Et pourquoi la Suisse ne s'excuserait-elle pas vis-à-vis de la Libye, alors qu'elle a renvoyé d'urgence en Arabie Saoudite son ambassadeur, pourtant en vacances, après les agressions de Saoudiens à Genève au début d'août », tranche un homme d'affaires suisse. Une information confirmée par Jean-Philippe Jutzi, porte-parole du DFAE :

    « Notre ambassadeur qui, effectivement, a interrompu ses vacances, est allé expliquer les faits tels que l'enquête de police a permis de les établir. Mais il n'a pas été question de présenter des excuses. »


    Coups de poker

    Merz a-t-il pris un risque trop élevé en revenant sans les deux otages ? Très certainement. A Berne, on se souvient qu'un premier accord concernant la libération de Göldi et de Hamdani avait été mis sous toit en septembre 2008. Les Libyens les relâcheraient en contre-partie de la levée des poursuites pénales pour violence domestique contre Hannibal et sa femme. Les deux domestiques avaient obtempéré et retiré leur plainte. Mais l'affaire avait capoté devant le niet du clan Kadhafi. Le premier coup de poker avait échoué.

    La situation a changé. Les Libyens alignent les victoires diplomatiques. Ne viennent-ils pas de réussir à faire libérer des geôles écossaises le Libyen Ali Mohammed al-Megrahi, condamné pour l'attentat de Lockerbie ? Or, Tripoli doit jouer profil bas. Le gouvernement libyen a donné sa parole. Publiquement. Une parole qui vaut de l'or pour les Bédouins. « Elle vaut plus qu'un contrat signé », insiste un spécialiste.

    En outre, si les Libyens ne la tiennent pas, les Suisses auraient alors beau jeu de leur renvoyer leur traîtrise à la figure. Le coup serait désastreux pour un pays qui se rachète à prix d'or une virginité internationale. Kadhafi ne veut plus passer pour le maître d'un Etat voyou, alors que le monde lui mange dans la main, attiré par ses champs de pétrole et ses montagnes de dollars qui dorment dans ses coffres. Analyse d'un diplomate européen :

    « La Suisse aurait pu alors attaquer Tripoli devant l'ONU. Berne serait alors passé pour le martyr. »


    Et, selon nos informations, les milieux économiques suisses auraient aussi mis la main au porte-monnaie pour une contre-offensive médiatique. Tripoli est averti.

    Un président otage

    Jeudi dernier, les Libyens, en signe de bonne volonté, proposent même au président suisse de rester une nuit à Tripoli, le temps de préparer les documents de sortie de ses deux compatriotes. Lui refuse. Il leur fait confiance tout en comprenant qu'il sera leur otage jusqu'au retour de Max Göldi et Rachid Hamdani. « Chapeau. Il a agi en homme d'Etat, pour le bien de son pays », clame notre homme d'affaires suisse.

    Mais Merz a-t-il joué solo ? A-t-il signé à la va-vite un accord bricolé en Libye comme on le laisse entendre du côté du DFAE ? Pas du tout, répond un autre Suisse proche du dossier :

    « Tout était préparé par la task force. Il n'y a pas eu d'improvisation. Et puis, je vous rappelle que Merz s'est excusé pour la manière dont s'est déroulée l'arrestation à Genève et non pour l'arrestation en tant que telle. Il a repris les conclusions de Lucius Caflish (membre suisse de la commission paritaire helvéticolibyenne, ndlr) qui avait jugé excessive cette opération de police en décembre. Ni plus, ni moins. »


    Ces conclusions justifiaient en elles-mêmes des excuses officielles.

    Charles Poncet confirme également que l'accord signé jeudi est dans la droite ligne des propositions et contre-propositions échangées entre les deux pays. L'avocat genevois qui défend les intérêts du gouvernement libyen en Suisse explique :

    « Il n'y a pas de différence fondamentale. Les excuses étaient une condition sine qua non pour aller plus loin. Et cela dès le début de la crise en août dernier. »


    Quant au Tribunal arbitral international, il permet de sortir de la crise par la petite porte sans brusquer personne. Me Poncet poursuit :

    « L'arbitrage international est le mode normal de règlement de ces litiges entre Etats. Et les caquètements du Gouvernement genevois à cet égard sont grotesques. Le problème sera résolu devant les arbitres dans les mois qui viennent. »


    Reste que les conclusions du tribunal sont déjà connues, estime un autre juriste. « Genève prendra une brossée. Sa justice et sa police recevront un blâme. C'est juste un mauvais moment à passer… »

    Dysfonctionnements internes

    Alors, où est le problème ? En fait, la crise libyenne met surtout en évidence les dysfonctionnements du Conseil fédéral et du système politique suisse. Un observateur attentif confirme :

    « S'il n'y avait pas eu des tensions politiques internes à la Suisse, l'affaire serait réglée depuis longtemps. En fait, les membres du Conseil fédéral s'en sont servi pour régler des comptes entre eux. »


    Ils ont laissé Micheline Calmy-Rey gérer seule ce dossier, alors qu'il partait en vrille. Le message : elle veut en tirer les bénéfices politiques, alors qu'elle se débrouille.

    Que dire aussi de Pascal Couchepin, président 2008 de la Confédération. Notre ministre de l'Intérieur (DFI) aurait pu être l'homme de la situation. Or, selon nos informations que ne tient pas à commenter son porte-parole, Jean-Marc Crevoisier, le Valaisan aurait refusé en septembre de parler de vive voix avec le colonel Kadhafi à la fin du ramadan 2008. « Ce coup de fil aurait pourtant pu débloquer la situation, le Guide libyen voulant parler d'égal à égal avec le Gouvernement suisse et non avec une ministre », déplore une de nos sources.

    Mais les enjeux politiques suisses ont pris le pas sur l'intérêt national à l'époque, constate une de nos sources. Comme aujourd'hui d'ailleurs, où les appétits des partis pour le siège du sortant Pascal Couchepin ont provoqué une tempête politique autour des excuses de Hans-Rudolf Merz. « Mais quel était le prix de la vie de deux Suisses pour ces politiciens ? » se demande un homme d'affaires suisse. « Pathétique. »


    http://www.rue89.com/2009/08/31/comment-la-suisse-a-baisse-culotte-devant-kadhafi
     

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