Crise du IIIe siècle et fin du Maroc romain

Discussion dans 'Bibliothèque Wladbladi' créé par titegazelle, 29 Octobre 2008.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    LA CRISE DU IIIème SIECLE ET LA FIN DU MAROC ROMAIN

    On admet généralement que pendant le règne de Dioclétien (284-305) une partie de la Tingitane est évacuée. Mais l’on connaît mal les causes et l’ampleur du repli. Il a été avancé que sous la pression des tribus berbères, Baquates en particulier, tout le Sud de la province est abandonné ; Rome ne garde que la région du détroit jusqu’à Lixus ; la Tingitane est rattachée administrativement au diocèse d’Espagne. « Cette province, constituée sous Claude pour des raisons africaines est conservée… pour des raisons espagnoles », a-t-on pu dire.
    Volubilis est bien évacuée par les troupes, l’administration romaine, et ses riches habitants après 285, abandonnant dans leur précipitation les œuvres d’art que les archéologues retrouveront seize siècles plus tard, certaines statues encore sur leur socle. Ont-ils l’intention de revenir ? On ne sait, mais ceci démontre qu’il n’y a eu aucun pillage, ni aucune destruction dont on verrait les traces. L’idée d’une attaque par les tribus voisines, avec lesquelles les rapports sont bons juste auparavant comme nous l’avons vu, paraît encore moins recevable. La ville est abandonnée de sang-froid et non conquise.

    Cependant, on a noté à Lixus des traces d’incendie au IIIe siècle, et l’usine de salaison est en grande partie abandonnée. Le camp de Thamusida incendié dans le courant du siècle, reconstruit, est abandonné au début du Ive siècle. On le voit, ces destructions se placent avant le repli général, plutôt vers le milieu du siècle. Or il y a, à ce moment, des troubles très graves à la suite de la proclamation de Gordien Empereur en Afrique. Mais ces troubles sont terminés lorsque Rome réajuste son dispositif. Ce repli semble être plutôt un effet de la réorganisation consécutive à la grave crise que l’Empire vient de traverser. Les troubles intérieurs, révoltes et usurpations, se sont ajoutées aux attaques des Barbares sur toutes les frontières pour mettre Rome à deux doigts d’un désastre.
    Mais il n’y a pas que les événements politiques et militaires à considérer. Les violences s’expliquent en partie par une crise de structure. L’économie d’échanges est durement touchée par la raréfaction des métaux monnayables, l’inflation, l’insécurité, et on revient à une économie « naturelle ». Parmi les causes de cette crise, citons seulement la fuite de l’or vers l’Orient dont le commerce est bénéficiaire, l’absence d’une classe capitaliste véritable, faisant des investissements de manière à développer la production, ainsi l’absence de débouchés suffisants. Les seuls clients d’une économie d’échanges sont les grands propriétaires fonciers, dans une société où la terre est la grande richesse. Cette classe fait fonctionner le système économique et politique à son profit exclusif. Au temps de la prospérité, du 1er siècle au milieu du IIIe, une partie des richesses est redistribuée ; l’ordre, la sécurité bénéficient à un grand nombre. Avec la crise économique et la disparition de la Pax romana les antagonistes sociaux s’exaspèrent. Les classes inférieures révoltées te,dent la main aux ennemis du dehors, jusqu’alors maintenus à distance, et dont les convoitises augmentent avec l’affaiblissement de Rome.
    L’armée fait et défait les empereurs, pris dans son sein. L’un d’entre eux, Dioclétien, veut remédier aux maux de son temps en prenant des mesures draconiennes. Il militarise la vie de l’empire. Il fixe chacun dans sa fonction, et traite en déserteur quiconque se dérobe aux charges très lourdes de la défense de l’ordre romain. Il entame une lutte vouée à l’échec contre le christianisme pacifiste, accusé de diviser les esprits et de les détourner de leur obéissance à l’empereur-dieu. Le culte impérial rendu obligatoire doit être la manifestation de l’unité et de l’obéissance. Son œuvre de sauvetage réaliste a faille s’effondrer dans les luttes pour la succession de la Tétrarchie, système mis au point pour maintenir l’unité en divisant les tâches administratives d’un empire trop vaste. Finalement un autre militaire demeure le seul maître en 312 : Constantin. Avec lui l’empire de Rose effectue une mutation en devant chrétien.

    Une inscription malhabilement gravée au revers d’une base de statue réemployée, dédiée à cet empereur par le municipe de Sala, a été récemment découverte dans les fouilles de cette citée. Elle prouve sans équivoque que cette ville fait encore partie de l’empire au début du Ive siècle. Elle n’est pas abandonnée, comme on l’a dit sans tenir compte du témoignage d’un texte bien connu du début du Ve siècle qui, dans l’énumération des charges civiles et militaires de l’empire cite un « tribun de la cohorte de Sala ». D’autres preuves sont fournies par l’abondance sur ce site de la céramique caractéristique des Ive et Ve siècles.
    Il semble donc que la côte au moins, parce que plus facile à secourir, est tenue et non seulement de la région de Tanger. Il est remarquable que dans l’îlot d’Essaouira, où l’on trouve des traces d’occupation sporadique de Juba, les preuves d’une solide implantation au Ive siècle abondent ; monnaies de Constantin et de ses successeurs, céramique « estampée », villa où l’on a trouvé une mosaïque figurant un paon, animal fréquemment représenté à partir de cette époque. Cet établissement a-t-il un but commercial, ou bien un rôle d’avant-poste militaire, ou bien tous ces rôles à la fois avec possibilité d’une action diplomatique dans l’intérieur ?

    Que les villes de l’intérieur : Volubilis, Banasa, Thamusida soient abandonnées par l’administration impériale ne semble pas douteux. Mais cela ne signifie pas que toute vie les ait quittées ; même s’il y a éclipse presque totale pendant une vingtaine d’années, comme le prouverait l’interruption totale des séries monétaires sous la Tétrarchie, par la suite on trouve de nouveau des pièces romaines, de Constantin surtout, et aussi des tessons de céramique « estampée ». Ces maigres vestiges ne sont peut-être pas suffisants pour affirmer que l’autorité de Rome s’est rétablie, mais ils prouvent à coup sûr une survie des cités et des relations avec le monde romain. Celui-ci, du reste, subsiste au moins sous la forme du christianisme.


    Le christianisme en Tingitane

    Des inscriptions funéraires chrétiennes du VIIe siècle (la dernière est de 655) retrouvées à Volubilis, sont connues comme un témoignage émouvant du maintien de la latinité quelques années avant l’arrivée des Arabes.
    A ces inscriptions, aux textes faisant le récit des martyres de chrétiens, aux listes d’évêques plus ou moins apocryphes, aux mentions dans les chroniques arabes de groupes de chrétiens berbères rencontrés par les conquérants arabes, s’ajoutent maintenant d’autres preuves de la présence du christianisme. Ces preuves sont archéologiques.
    Nous n’avons pas parlé jusqu’à présent de la vie religieuse dans le province. On retrouve le culte officiel de la triade capitoline : Jupiter, Junon, Minerve, et le culte impérial. Ces cultes officiels n’ont pas étouffés les cultes antérieurs, car la religion romaine est très accueillante aux divinités des pays conquis. On les affuble de noms romains mais un surnom et des attributs caractéristiques permettent de reconnaître des divinités africaines. Jusqu’au IIIe siècle elles gardent les faveurs de beaucoup, comme le montre-la découverte à Volubilis d’un temple dédié à Saturne, prête-nom du Baal carthaginois, dans lequel on a recueilli une quantité d’ex-voto, où on voit des personnages maladroitement sculptés les bras levés dans un geste de prière. La forme, le style de ces petites stèles sont très puniques. Leur nombre atteste la faveur dont jouit ce dieu.
    Comme partout dans les cultes orientaux se répandent, plus facilement encore qu’à Rome, étant donné les liens anciens avec le bassin oriental de la Méditerranée. Il y a des fidèles de Cybèle, d’Isis, de Mithra et bientôt aussi du Christ. La première mention est celle du Dioclétien. On voit qu’elle est tardive. On aimerait savoir à quelle date apparaissent les premiers chrétiens : c’est pour le moment impossible.

    Au IVe siècle, les preuves archéologiques se multiplient, ce qui doit correspondre au développement de l’Eglise qui n’est plus persécutée. Après Constantin, l’empire lui-même devient chrétien. Les symboles du Christ apparaissent sur les monnaies. On trouve sur presque tous les sites fouillés des exemples nombreux de la céramique « estampée » chrétienne, rouge ou grise, qui ajoute parfois aux motifs géométriques ou aux palmes stylisées qui le décorent, la croix, le chrisme (lettres grecques X et P entrelacées), des colombes ou un agneau.
    A Volubilis on a découvert à ce jour plusieurs lampes chrétiennes, une coupe de verre qui, tenue par des chaînes, servait de lampe devant l’autel, et récemment un morceau d’encensoir qui s’ajoute à celui, complet, trouvé par un voyageur et diplomate français, La Martinière, qui fut le premier à fouiller le site, bien avant l’époque du protectorat. On n’a pas trouvé de lieux de culte, mais ces objets prouvent qu’il en existe.

    Une table d’autel en marbre a été trouvé à Aïn Regada près d’Oujda. A Sala on a mis récemment à jour une mosaïque où est figurée en noir sur fond blanc une croix, d’un type fort commun au Ve siècle, et, reposant dessus, des plats décorés de symboles chrétiens. Des fragments portant des thèmes très voisins ont été trouvés lors de terrassement à Ceuta. La seule basilique que l’on connaisse se trouve à Lixus ; elle est petite et très simple ; il ne peut s’agir là, comme on l’a cru, d’une mosquée. Une autre preuve de la présence du christianisme et de son triomphe au Bas-Empire est la destruction des statues des divinités de la Rome païenne. Les statues colossales de Jupiter Capitolin sont mises en pièces : on en a retrouvé des débris dans les égouts à Sala. Aussi est-il remarquable que la statue de marbre qui est un portrait idéalisé et conventionnel d’un roi maurétanien, Juba ou Ptolémée, ait été retrouvée intacte, étendue sur le sol dans une boutique au dessus du Forum de Sala. On ne peut s’empêcher de mettre cela en rapport avec ce qui est bien connu et cité par de nombreux auteurs de l’Antiquité, le culte que rendent les habitants de l’Afrique du Nord à leurs rois morts, dont ils font les protecteurs de leurs cités. Ou bien faut-il mettre le fait d’avoir épargné la statue royale au compte d’un patriotisme persistant ?



    SUITE : Vandales et Byzantins, la fin du monde romain

     

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