Dédale et Icare

Discussion dans 'Bibliothèque Wladbladi' créé par titegazelle, 25 Juillet 2008.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    Il y a bien des années, l'artisan le plus fameux de Grèce s'appelait Dédale. Il était à la fois sculpteur et architecte et travaillait aussi bien le bois que le métal. Devant ses édifices, chacun se demandait si c'était là une oeuvre divine ou bien une construction humaine. Quant à ses statues, la légende rapporte qu'elles semblaient vivantes.Dédale se promenait souvent dans les champs où se dressaient les colonnes des temples inachevés, entouré par une foule d'apprentis issus des plus nobles familles d'Athènes. Pourtant son élève le plus doué n'était ni noble ni riche. C'était Talus, le fils pauvre de sa propre sœur. Alors que les autres garçons portaient des noms rendus fameux par leurs pères, Talus allait lui-même gagner sa renommée.

    A peine âgé de douze ans il avait déjà inventé le tour du potier. Ayant remarqué la forme dentelée de l'épine dorsale des poissons, il avait imaginé la première scie. C'est aussi lui qui inventa le compas en tendant un lien entre deux morceaux de bois de même longueur.

    Un jour que le maître inspectait le chantier d'un nouveau palais, il entendit les ouvriers bavarder de l'autre côté du mur contre lequel il se tenait.

    «N'est-ce pas que Dédale est le plus grand artisan du monde?» disait l'un d'eux.

    «Talus le surpassera, attends qu'il grandisse,» répondit un autre.

    Cette conversation plongea le génie dans d'amères pensées. Il n'était pas habitué à entendre mettre en doute sa première place parmi les architectes. A partir de ce jour, il ne supporta plus la présence de son neveu. Le jeune garçon avait déjà tant appris que Dédale était sûr qu'il deviendrait fameux et il voyait d'avance l'étoile de sa renommée se ternir.

    Talus ne comprenait pas la colère et les réprimandes continuelles de son oncle, aussi accepta-t-il avec joie, un soir, la proposition d'aller se promener avec lui. Il ne se doutait pas que son oncle ne faisait que dissimuler sa haine pour se débarrasser de lui.

    En effet, après avoir entraîné Talus dans le château d'Athènes, Dédale, profitant de l'obscurité profonde, le jeta du haut des remparts.

    Après ce forfait, le criminel descendit pour enterrer le corps et effacer les traces de son acte. Quelle ne fut pas sa surprise à ne rien trouver.

    La déesse Athéna, charmée par l'intelligence et l'adresse du jeune garçon, l'avait arrêté dans sa chute et l'avait transformé en oiseau : il était devenu un vanneau.

    De nos jours encore, les vanneaux craignent l'altitude; ils volent bas et font leurs nids dans les mottes de terre. Ce sont des animaux prudents qui préviennent leurs congénères en cas de danger.

    Le crime de Dédale ne resta pas longtemps ignoré. Un homme, qui était sorti se promener le soir fatal, avait tout vu et avait dénoncé le coupable. Sachant qu'il n'aurait pas échappé au châtiment, Dédale partit avec son petit garçon Icare à destination de l'île de Crète.

    Le roi de Crète, Minos, fut très heureux d'accueillir le fameux artisan : il cherchait justement un architecte capable de construire une prison parfaite pour le Minotaure. Celui-ci était un monstre à tête de taureau et au corps de géant, nourri par le cruel souverain-de victimes humaines.

    Dédale inventa pour lui un labyrinthe. Des multitudes d'esclaves cassèrent des pierres, scièrent des poutres et érigèrent des murs. Ils travaillaient du petit matin à la tombée de la nuit. Les sentiers s'entrecroisaient, contournaient les coins, s'enroulaient et se déroulaient comme un nœud de vipères. L'être monstrueux y fut enfermé et lorsque l'ensemble fut terminé, Dédale sortit le dernier du sinueux labyrinthe en effaçant lui-même toutes les traces indiquant le chemin à suivre, tant et si bien qu'il faillit s'égarer.

    Minos organisa alors une grande fête en l'honneur de l'ingénieux inventeur. Mais ni la gloire ni les cadeaux ne donnèrent l'envie à l'artisan de rester en Crète. Il ne voulait pas demeurer chez ce roi tyrannique et sanguinaire, sa patrie lui manquait.

    Chaque soir il allait avec son fils Icare sur la plage et, regardant la mer, fixait à l'horizon l'endroit où le ciel se fondait avec l'eau. Le pays natal de Dédale se trouvait là-bas.

    D'abord, il espéra qu'un bateau surgissant des vagues le ramènerait chez lui. Mais personne n'aurait osé emmener quelqu'un que Minos ne voulait pas laisser partir.

    Au lieu d'une voile, symbole d'espérance, le malheureux voyait toujours le même paysage : une mer déserte, des rochers, et des masses d'oiseaux tourbillonnant au-dessus de l'eau.

    Il se mit alors à envier leur liberté. Eux, au moins, pouvaient voler au-dessus des montagnes et des mers; ils ne connaissaient ni les frontières ni les obstacles. Bientôt, ces pensées l'obsédèrent jour et nuit. Il en perdit le sommeil.

    Il étudia le dessin de leurs ailes, suivit attentivement leur vol du regard et élabora un plan secret de fuite. Après avoir ramassé des plumes de différentes longueurs, il se mit en cachette à l'ouvrage en les assemblant avec des fils de lin, les petites d'abord, les grandes ensuite. L'ensemble fut fixé avec de la cire et délicatement courbé pour imiter la forme des ailes.

    Il en construisit deux grandes pour lui et deux petites pour son fils. Ayant achevé son travail, il le regarda avec satisfaction.

    «La Crète appartient sans doute au roi,» pensa-t-il, «mais le ciel est à moi. »

    Le lendemain, Dédale réveilla Icare de bonne heure. Il attacha en premier ses propres ailes, les agita et s'éleva dans les airs. Puis il montra à son fils comment il devait se servir des siennes, tout comme un oiseau apprend à son petit à voler. Icare s'élança comme son père et se mit à rire de plaisir en tournoyant au-dessus des arbres et des falaises.

    «Fais bien attention,» recommanda l'artisan, «ne vole pas trop haut, car le soleil ferait fondre la cire et flamber tes ailes. Ne vole pas non plus trop bas, car les vagues te mouilleraient et t'alourdiraient avant de t'entraîner au fond de la mer. »

    Dédale embrassa son fils et tous deux s'envolèrent. Le père allait en avant et se retournait sans cesse pour surveiller son élève qui suivait scrupuleusement ses instructions.


    En bas, les bergers admiraient leurs évolutions en pensant qu'il s'agissait sûrement de dieux de l'Olympe se rendant sur terre pour voir comment vivent les hommes.

    Les mains des pêcheurs qui tiraient leurs filets se mirent à trembler dès qu'ils les aperçurent.

    Puis Dédale et Icare survolèrent la mer.

    A leur vue les rameurs cessèrent de ramer et fixèrent avec émerveillement ces deux points dans le ciel.

    La Crète était déjà loin derrière eux et Dédale, heureux du succès de son entreprise, s'abandonnait à de joyeuses pensées sur sa patrie qu'il allait enfin retrouver. Quant à Icare, il battait l'air de ses ailes légères avec ravissement. Il aurait bien aimé s'élever un peu plus, mais, tant que son père se retournait, il n'osait pas lui désobéir. Maintenant que celui-ci, songeur, oubliait de le regarder, il en profita pour enfreindre ses ordres.

    Il s'envola plus haut, encore plus haut; grisé par l'altitude, il se mit à chanter. Il s'approcha de l'équipage du dieu Soleil si près qu'il put admirer le char en or. Mais pendant ce temps la chaleur faisait son effet et la cire des ailes fondait. De grosses gouttes jaunes tombèrent dans la mer. Les fils et les plumes se décollèrent et laissèrent passer le vent.

    Icare battit l'air une dernière fois de ses bras nus et tomba en poussant un cri. Il périt noyé tandis que les crêtes étincelantes des vagues rejetaient une poignée de blanc duvet.

    Entendant la voix de son fils, Dédale se retourna et l'appela. Personne ne lui répondit. Le ciel immense était vide et la mer déserte.

    Dédale se rapprocha de l'eau, la fouillant du regard. Il ne trouva que quelques plumes mouillées.

    Le cœur brisé, il se posa sur une île proche et quitta ses ailes. Plongé dans une immense détresse il resta assis toute la journée. Le soir, lorsque le soleil eut achevé son chemin, la mer lui rapporta le corps de son fils et le déposa sur la plage. Il creusa alors une tombe sous le ciel étoilé.

    Un oiseau solitaire se posa sur la terre fraîchement remuée : c'était un vanneau qui, oubliant pour une fois sa timidité, était venu rappeler à Dédale son meurtre d'autrefois.

    Tel un homme traqué, celui-ci remit ses ailes et quitta l'île, tournant le dos à sa patrie. Il se posa en Sicile où il édifia des constructions plus magnifiques que jamais. Il conçut un lac artificiel et un château fort royal au sommet de rochers, mais il ne retrouva jamais la paix et le bonheur.

    L'île où il enterra son fils a été appelée Icarie en souvenir de son tragique destin.

    http://www.mythesgrecs.com/index.html
     

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