Dérapages dans le microcrédit : 5% d’impayés

Discussion dans 'Economie' créé par simo160, 28 Octobre 2008.

  1. simo160

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    375 MDH de créances en souffrance. Le taux d’impayés est passé de 2% à fin 2007 à 5% six mois plus tard.
    En cause, le surendettement des emprunteurs, les prêts croisés, la délinquance en matière de non- remboursement et l’absence de centrale des risques.
    La banque centrale impose la mise en place de règles prudentielles.

    Mardi 21 octobre à Casablanca. Dans une démarche inhabituelle au sein du secteur, le nouveau président de la Fédération nationale du microcrédit (FNAM), Tariq Sijilmassi, a donné rendez-vous à la presse. Objet de la rencontre : faire le point sur la situation dans le secteur. Sur le plan de la symbolique, la rencontre avec la presse était importante.

    Elle faisait suite à la tenue, le 14 octobre, du premier conseil d’administration de la fédération depuis l’élection, en avril dernier, du nouveau président. Importante, elle le sera également par le contenu des débats. Les discussions du conseil se sont focalisées presque exclusivement sur un point de l’ordre du jour : les nouvelles règles prudentielles.

    Il s’agissait pour 13 associations de microcrédit (AMC), membres de la fédération, d’adopter et valider la proposition faite par Bank Al Maghrib concernant leur soumission à des règles de gestion similaires à celles auxquelles se plient les banques.

    A lire le communiqué publié à la suite du conseil d’administration, et à entendre les propos sereins de M. Sijilmassi, lors de la conférence de presse du 21 octobre, on ne s’alarme pas trop.

    Certes, d’entrée de jeu, le président de la FNAM joue la transparence : si le Maroc est devenu un modèle en matière de microcrédit, les faiblesses du secteur ne manquent pas, notamment l’absence de règles prudentielles, sans oublier certains travers que connaît le système, comme la propension des emprunteurs à prendre des crédits chez les uns et les autres en même temps, profitant de l’absence d’une centrale des risques.

    Quelques confrères auront bien essayé d’avoir des chiffres sur l’ampleur du non-remboursement, mais le président, sans se dérober, ne s’est pas trop étalé sur la question.

    Des prêts avec des garanties… de bonne foi ?
    Si la discrétion à ce sujet est la règle, il faut dire que le problème est délicat. Pendant des années, le microcrédit aura joui d’une réputation de système sans risque, affichant un taux d’impayés inférieur à 1%. Un chiffre qui fait la fierté du Maroc.

    Puis, la machine s’est emballée : le taux d’impayés, appelé aussi, dans le jargon du microcrédit, «portefeuille à risque» (PAR) a atteint, à fin juin 2008, le niveau sans précédent de 5%. Rapporté aux 7,5 milliards de DH d’encours actuel, le montant des créances risquées atteint tout de même près de 375 MDH.

    Certes, pourra-t-on dire, 5%, ce n’est pas très élevé, puisque le secteur bancaire affiche un taux de 6,8%. Mais la comparaison s’arrête là. Primo, les banques se protègent en adossant leurs crédits à des garanties physiques ou morales (hypothèque, nantissement, caution personnelle…) là où les associations de microcrédit, elles, ne peuvent compter que sur la caution solidaire du groupe d’emprunteurs.

    Secundo, le montant des prêts, quoique ayant doublé, reste modeste. Pas de quoi tenir devant un juge, qui tiendrait d’abord compte de la condition sociale de l’emprunteur.

    La situation est donc grave ? Suffisamment en tout cas pour ébranler un secteur où, hormis 5 grandes associations (Zakoura, Al Amana, Fondation Banque populaire, Ardi, Fondep), qui contrôlent d’ailleurs 96% du marché, la plupart des 8 autres risquerait de disparaître tout bonnement pour un défaut de paiement cumulé de 500 000 DH, correspondant en moyenne à 100 clients. Et puis, on craint le risque de contagion…

    Dans le secteur, depuis quelque temps, on subodorait le problème. Mais les confirmations sont tombées successivement en septembre, puis en octobre, comme deux coups de tonnerre dans un ciel jusque-là serein.

    Alertée, la banque centrale réagit dès fin 2007
    En septembre dernier, d’abord, Bank Al Maghrib a été la première à tirer la sonnette d’alarme. Déjà, à fin 2007, les équipes de la division de la supervision bancaire avaient fait part de leurs inquiétudes aux associations de microcrédit en voyant le taux des créances en souffrance passer à 2% alors que, «pendant presque une décennie, il ne dépassait guère 1%», explique un cadre de la banque centrale. A l’époque, cette dernière avait décidé de procéder à une enquête plus poussée pour tenter de comprendre les raisons de la montée en puissance des impayés.

    Les conclusions sont tombées en septembre dernier et ont été communiquées aux AMC lors de la réunion de rentrée. Première conclusion : le taux des créances en souffrance, qui atteint 5%, cache des situations encore plus graves.

    En effet, selon l’étude de BAM, «il s’agit là d’une moyenne, sachant que pour certaines associations, notamment les petites, le taux des créances en souffrance atteint des pics de 7 voire 8%». Autre découverte de la banque : la forte progression de l’endettement croisé (lorsque des clients contractent, souvent en même temps, des crédits auprès de deux ou plusieurs associations).

    Selon les chiffres de BAM, 40% des clients des associations sont dans ce cas et se retrouvent surendettés et donc dans l’incapacité de rembourser leurs dettes.
    Mais BAM n’est pas seule à s’inquiéter. Alertés par la recrudescence des impayés dans le microcrédit, les partenaires étrangers entrent dans la mêlée et mandatent le CGAP (Consultative Group to Assist the Poor) pour enquêter.

    Le CGAP représente la communauté des grands bailleurs de fonds et donateurs à l’échelle mondiale, fortement impliqués dans le financement des activités de microcrédit. On y trouve notamment la Banque mondiale, le Pnud, l’Usaid, l’ACDI, l’Union européenne, la BEI, ainsi qu’une multitude d’organisations et d’ONG renommées.

    Le rapport de CGAP a été communiqué à la FNAM le 8 octobre. Le constat est sans appel : le prêt moyen a plus que doublé entre 2004 et 2007, passant d’un peu moins de 300 dollars à 600 dollars. Le portefeuille à risque (PAR), avec des impayés dépassant les 30 jours, a atteint 5% en 2008, contre moins de 0,5% en 2004.

    On relève surtout une forte accélération de la délinquance en matière de non-remboursement des prêts, particulièrement depuis juin 2008…

    L’étude du CGAP met aussi en exergue la forte proportion de l’endettement croisé comme cause principale de l’impasse actuelle. En bref, le rapport du CGAP parle clairement de crise.
    Des patrons d’associations fournissent des explications supplémentaires.

    C’est le cas de Noureddine Ayouch, président-fondateur de la Fondation Zakoura, pour qui «la situation n’est pas catastrophique, mais tout de même grave». M. Ayouch ira plus loin en reconnaissant que l’ensemble des associations sont responsables de cette situation, car «nous n’avons pas été rigoureux, nous n’avons pas coordonné nos actions, nous nous sommes livrés à des batailles sauvages pour les parts de marché. Il est temps aujourd’hui qu’on revienne à plus de rigueur dans l’octroi des crédits.»

    Fouad Abdelmoumni, patron de l’association Al Amana, renchérit, soulignant que «les associations de microcrédit ont trop ouvert les vannes». Il fait remarquer à ce titre qu’elles ont augmenté les montants moyens et les durées moyennes des crédits, qu’elles n’ont pas été très regardantes sur la qualité du risque et qu’elles ont octroyé des prêts à des populations de plus en plus fragiles et donc de moins en moins solvables.

    En résumé, le microcrédit est victime d’une croissance mal maîtrisée, aggravée par un manque d’outils de coordination en matière de risque et une population qui commence à confondre prêt et aide sociale.

    Question : Pourquoi est-ce seulement aujourd’hui qu’on découvre l’ampleur du problème ? L’actuel président n’étant en exercice que depuis 4 mois, la question a été posée à Rida Lamrini qui a présidé la FNAM pendant six ans.

    Pour lui, l’explication se résume en une phrase : «Si on en est là aujourd’hui, c’est tout simplement parce que des projets comme le code déontologique de la profession, l’accord-cadre et la centrale des risques ont été torpillés». L’ancien président de la fédération estime que ces trois éléments avaient pour finalité, entre autres, d’instaurer des règles de gestion uniformes fondées sur la rigueur, la concertation, et qu’ils auraient pu éviter le dérapage actuel du secteur.

    Torpillés par qui ? Rida Lamrini n’en dira pas plus et se contentera de brandir des pièces à conviction, en l’occurrence des correspondances prouvant qu’il avait tenté très tôt, avant même Bank Al Maghrib et le CGAP, d’alerter la profession sur le risque d’augmentation des impayés.

    Il affirme ainsi avoir adressé des lettres à tous les patrons d’associations, les enjoignant de mettre en place rapidement une centrale des risques pour traquer les mauvais payeurs.

    Assez de fonds propres pour provisionner
    Quelles solutions peuvent-elles être envisagées ? C’est à cela que se sont attelées les équipes de Bank Al Maghrib depuis des mois. Objectif : mettre en place des règles prudentielles, comme pour les banques.

    Il s’agit en gros de normes en matière d’évaluation du risque client et d’octroi des crédits, normes auxquelles devront désormais se plier les associations du secteur. Ces dernières devront à l’avenir se plier à des règles très strictes en matière de provisionnement de leurs impayés. A l’instar des banques, là encore, les AMC devront allouer des fonds propres pour couvrir le risque lié aux crédits impayés.

    Dans un projet de circulaire relatif à la question et soumis par BAM en septembre dernier à la fédération, la banque propose des règles de provisionnement en fonction du délai des impayés, le but final étant qu’un crédit comportant un impayé, ne serait-ce qu’une seule échéance, de plus de 180 jours, doit être provisionné à hauteur de 100%.

    La proposition de BAM est la suivante : les associations provisionnent à hauteur de 25% la totalité du restant dû d’une créance dès qu’il y a un impayé qui dépasse 7 jours. Cette provision monterait progressivement à 50%, pour les 30 à 90 jours, à 75% quand l’impayé dépasse les 90 jours et à 100% quand il dépasse 180 jours.

    Or, à ce niveau, se pose un gros problème : certaines petites associations n’ont pas suffisamment de fonds propres à mobiliser pour constituer ces provisions.

    C’est du moins le résultat d’une étude d’impact réalisée par la FNAM. Tariq Sijilmassi indique d’ailleurs que, pour aider les petites associations à surmonter le problème, des subventions sont prévues pour renforcer leurs fonds propres. Bien entendu, les associations devront faire preuve de bonne volonté en acceptant, elles aussi, de se mettre à niveau.

    Lors du conseil d’administration du 14 octobre, les membres de la FNAM en ont encore débattu et sont sortis avec des contre-propositions. Les associations, tout en acceptant d’appliquer, dès janvier 2009, des provisions de 50% pour les impayés au-delà de 30 jours, et de 100% au-delà de 180 jours, demandent un moratoire pour les impayés de moins de 30 jours.

    Leur proposition est que, en cas d’impayé de 15 à 30 jours, l’association provisionne 25% de la créance due. Mais la FNAM ne veut appliquer cela qu’à partir de janvier 2010 et non de 2009.

    Toujours est-il que les AMC, dont certaines ont été pendant longtemps réticentes à une «moralisation» de la profession, ont manifestement pris conscience de la gravité de la situation. Reste à mettre rapidement en œuvre les outils efficaces pour la redresser. Un cadeau empoisonné pour le nouveau président de la FNAM.

    www.lavieeco.com


     

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