"D" comme Désir Par Tahar Ben Jelloun

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par tarix64, 20 Avril 2007.

  1. tarix64

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    "D" comme Désir



    Par Tahar Ben Jelloun

    Rêverie autour de la lettre "D".

    1-

    Un jour la lettre « D » s’est réveillée du mauvais pied. Elle était de mauvaise humeur à cause d’une longue insomnie. La nuit, elle s’était retrouvée toute seule dans le Grand Dictionnaire, les autres lettres avaient fait le mur et s’étaient échappées pour faire la fête dans une boîte où la mode consistait à danser sur la tête. Toutes les lettres s’amusèrent et aucune ne s’était rendue compte que le D manquait. Lorsque le A perdit l’équilibre il décida de réintégrer ses pages, suivi par les milliers de mots fatigués d’avoir été si malmenés. Le A dormit sans jeter un œil sur la case D. Mais D était fâchée. Pour se venger, elle profita du sommeil lourd du A pour lui voler quelques mots et les glissa dans ses pages. Ainsi Amour est devenu Damour, Appétit, Dappétit, Art, Dart etc.
    D était contente ; après avoir avalé une daspérine, elle s’endormit entourée de ses diamants et fit de beaux rêves où tous les mots ne pouvaient vivre qu’en ajoutant un D à leur corps.

    2-

    Un jour le mot Deux décida d’aller prendre un café tout seul. Il choisit une belle journée de printemps et se mit à la terrasse du Café de la Mairie pour assister au défilé des nouveaux mariés. Content et satisfait, Deux eut envie de contrarier la cérémonie. Le futur marié, tout de blanc vêtu, attendait devant la mairie. Sa fiancée avait du retard. Impatient, il téléphonait partout. Tous les mobiles étaient sur répondeur. Le temps passait. D’autres mariés entraient dans la mairie. Deux eut pitié de cet homme si malheureux et le consola en lui disant que sa fiancée l’aimait tellement qu’elle s’était installée dans son corps et que les deux ne formaient plus qu’un. L’homme se frotta les yeux énergiquement, la fiancée apparut, tout juste sortie du corps de son homme, belle dans sa robe toute blanche. Ils s’embrassèrent les yeux pleins de larmes.
    Deux réclama un café serré dans une tasse en argent massif. Il attendit la sortie de la mairie des jeunes mariés pour leur offrir une superbe cuiller d’amour.

    3-

    Une nuit le mot Détail fut supprimé du langage par décret présidentiel. Dorénavant, on ne s’arrêtera plus aux détails, on ira à l’essentiel. Le problème est que l’Essentiel, solidaire du mot Détail, refusa l’application du décret. Chaque fois qu’on lui faisait appel, il s’absentait, devenant tout petit jusqu’à prendre la forme et l’esprit d’un détail. La vie du langage était perturbée. Une grève de certains mots fut signalée. Les écrivains étaient bloqués. Le président ne pouvait plus faire de discours car ses phrases étaient semées de blanc. L’affaire prit des proportions inquiétantes. Comment annuler le décret ? L’Académie Française fut consultée. Le dictionnaire n’avait pas encore fini avec la lettre E. Impossible d’intervenir. On savait que la lettre D était très susceptible. On supplia le mot Essentiel de faire quelque chose pour sortir le pays de l’impasse. Le mot Détail fut réintégré et depuis le président ne cessait de se perdre dans les détails. Il commanda à une belle styliste une statuette en métal argenté dédié à l’importance du Détail.

    4-

    Un matin des Draps étaient froissés. Ils passèrent une nuit horrible. Ils étaient tellement froissés que même le matelas était prêt à faire quelque chose pour les rendre à leur état initial. En fait ils bougeaient encore, impatients de raconter leur nuit : une histoire d’amour ou de réconciliation ? Non. Une histoire de mauvaise rencontre ? Non plus. Alors que s’était-il passé dans ce lit pour que ces draps soient de si mauvaise humeur ? Justement, il ne s’est rien passé. Il y avait bien un homme et une femme dans la chambre mais ils passèrent toute la nuit à discuter assis à même le sol. Ils firent l’amour longuement par terre pendant que les draps les attendaient.
    Quand des draps sont négligés et ne servent pas, ils se froissent, vexés d’avoir été ignorés par l’amour.

    5-


    Un jour le mot Délice convoqua quelques grammairiens et leur demanda de lui expliquer pourquoi de masculin au singulier il devient féminin au pluriel. Un vieux savant lui fit l’historique de sa vie qui commença en 1120 dans un chaudron latin pour atteindre l’époque moderne où les mœurs avaient beaucoup évolué. Un psychanalyste lui dit la chance d’avoir une double sexualité, que les hommes avaient en eux un côté féminin, et le fait qu’il se multiplie en plusieurs femmes était une chance. Mais Délice n’en pouvait plus de passer de son statut d’homme à celui d’une infinité de femmes. Ce fut à cet instant que le mot Amour se pencha sur lui et lui murmura : moi aussi je vis cette bisexualité avec bonheur et fureur. C’est fou ce que j’apprends sur l’être humain ; il est d’un compliqué inimaginable. Au moins nous autres nous sommes dans les deux corps et nous savons ce que pensent les femmes tout en étant de vrais hommes.
    Délice se rassura puis rejoignit sa case tout en commandant à la belle styliste un nécessaire de toilette pour homme et une magnifique boîte à bijoux pour toutes les femmes qu’il est appelé à être dans la vie et les rêves.
    6-

    Aujourd’hui le mot Douleur est fatigué. Il a décidé de rester couché. Il garde le lit (en fait la page) avec l’intention de rêver à un monde meilleur. Il s’est dit : si personne ne prononce ce mot durant toute cette journée ni pense à moi, j’aurai gagné. Si aucune âme, aucun corps ne se plaignent, c’est que personne ne souffre. Même en silence, même caché sous des couvertures, aucun être ne souffrira aujourd’hui. C’est décidé. Je tiendrai bon.
    Ces mots sont arrivés aux oreilles du pharmacien Monsieur Doloroso qui a son officine à deux rues du Dictionnaire. Il se leva en pestant : ce mot veut ma ruine ! J’ai mal à la tête, mal au ventre, mal partout. Il alerta tous les pharmaciens du coin. L’un d’eux lança dans l’air des extraits de la poudre migraineuse. Pour la Douleur ce fut un échec lamentable : toutes les femmes brunes furent victimes de céphalées insupportables.
    Du fond de son lit le mot Douleur fut réveillé par les cris des belles souffrantes. On l’a tellement dérangé qu’il a ouvert toutes ses portes et fenêtres, chassa d’un revers de main la poudre malfaisante et se mit à observer le monde avec un sourire en coin. Il se dit : « décidément, les gens ont besoin de souffrir pour vivre ! ».

    7-

    Ce matin mon Dictionnaire est devenu fou. Je l’ouvre à la page D (page 985) ; au lieu de
    trouver le mot DA (interjection attestée sous la forme diva), je tombe sur Bouche qui n’a rien à faire dans cette page. En outre je n’ai pas besoin de consulter un dictionnaire pour savoir ce que ce mot signifie. Non seulement il est devenu fou, mais il se moque de moi.
    Je le referme et attends que les choses se remettent en place. Après un moment, je l’ouvre à la page 561, celle où débute la lettre C. Je lis : ça : adv. et inter. Attesté en 1080, résulte de l’évolution phonétique du latin ecce hac. Tout a l’air normal. Je me reporte à la page 985. Il me propose le mot timbale. J’appelle M. Alain Rey qui dirigea l’équipe du dictionnaire historique de la langue française Le Robert et lui raconte mes Déconvenues. Cet homme charmant et généreux me dit : c’est normal, on a eu beaucoup de Difficultés et de Déconvenues très Désagréables et Désastreuses avec la lette D, lettre Défigurée à jamais par le Diable qui y Détient à mon insu tous les Droits. Pour vous en sortir, allez à la lettre S et attendez que les mots se Dégagent de ce Détournement qui est une Détresse pour Dous et pour Dous, je veux Dire pour vous et nous !
    La lettre S était dans tous ses états : Satan a attaqué tous les saints et saintes. Je n’ai pas voulu déranger de nouveau l’excellent M. Rey.

    8-

    Mon père avait une boutique d’épices dans le quartier Diwane situé au cœur de la vieille ville de Fès. Quand j’étais enfant, j’aimais aller sentir les parfums mêlés de toutes les épices importées d’Afrique et d’Asie. Pour moi le mot Diwane est attaché à ce souvenir qui sent encore très bon.
    Plus tard, j’ai découvert le mot Divan. Ce mot d’origine turque a été emprunté au persan, dérivé de dibir (écrivain, scribe) repris par l’arabe pour désigner le « registre » puis recueil de poésie ; il est passé ensuite dans le langage courant pour désigner le canapé du psychanalyste.
    Rarement un mot a été le carrefour de tant de rencontres insolites : épices, souvenirs, écriture, poésie, analyse, sommeil, rêve, inconscient, sexe, argent etc.
    Je me demande quelle couleur lui attribuer et par quels objets le représenter.
    La couleur sera mauve, rouge ocre, vert pâle, gris spirituel, jaune safran.
    Les objets : une maison secrète dans une grande maison ; un plat, une louche, un registre d’écriture, un miroir donnant sur d’autres miroirs, un lit qui adoucit les rêves.

    9-
    J’ai acheté un sac de jute comme on en trouve dans les souks de Marrakech, un sac de jute brut. Je me suis procuré une corde et me suis isolé dans la vieille maison de Dada. Dada est une femme noire, une ancienne esclave ramenée du Sénégal par mon oncle à l’époque où il faisait du commerce entre le Maroc et l’Afrique. Dada est morte de chagrin. Elle m’avait laissé la clé de sa petite maison. C’est là où j’ai décidé de me débarrasser de trois mots :
    Djellaba, Djihad, Djinn.
    Je les ai arrachés au dictionnaire et les ai mis dans le sac de jute. J’y ai introduit une vipère et lui donnai l’ordre de les détruire, de les avaler, de les faire disparaître. Il faut vous dire que j’ai acheté la vipère chez un vieux charmeur de serpent de la place Jama’a El Fna à Marrakech. Devenu aveugle, il ne charmait plus rien. Il était content de s’en débarrasser. La vipère était soulagée de changer de lieu et de propriétaire.
    Le sac bien fermé, je me mis à le secouer énergiquement. La vipère s’agitait puis je sentis qu’elle ne bougeait plus. J’attendis un instant puis je dénouai la corde. M’apparut alors un djinn habillé avec une djellaba noire, brandissant d’une main la vipère morte, de l’autre l’épée du djihad. J’eus peur et pris la fuite.

    10-

    Un jour le Destin prit un congé maladie. Il avait besoin de repos et de relaxation. Le stress l’avait rendu irritable et grincheux. Dès que quelqu’un s’adressait à lui, il l’envoyait se promener en lui disant de se débrouiller tout seul. L’anarchie s’installa dans le monde. On sentit l’absence et on ne savait pas de qui. Les voyantes tentèrent de combler ce vide laissé par le Destin. On organisa des marches silencieuses en vue de le faire revenir. Le temps n’avait plus de mesure. Les jours et les heures se mélangeaient. Mais curieusement les gens ne mouraient plus. Les malades continuaient de souffrir. Les laveurs de morts n’avaient plus de travail. La vie avait un goût étrange. Les gens n’avaient plus envie de vivre, de faire l’amour, de rire, de voyager, de lire … la vie n’avait plus de sens. Il fallait faire quelque chose. Ses synonymes tels qu’ils sont répertoriés par le dictionnaire se réunirent dans le café du commerce et décidèrent d’assurer l’intérim : ils étaient tous là : aléa, avenir, destinée, fatalité, fatum, hasard, providence, sort, vie. Ils se sont rendu compte que le Destin régnait sur un monde infini.
    Peu à peu les choses rentrèrent dans l’ordre. Il y eut quelques ratés, des incidents sans importance. Le Destin, revigoré, en excellente forme, reprit les choses en main et la première décision qu’il prit fut de renvoyer le président américain George W.Bush dans son ranch du Texas en attendant que la justice étudiât son dossier sur lequel il était écrit : crimes contre l’humanité.
    11-

    Le Dromadaire est un animal fier et hautain. Il déteste qu’on le confonde avec le chameau qui est un mammifère d’Asie centrale à deux bosses graisseuses sur le dos. Le Dromadaire n’a qu’une bosse. Il se moque du chameau qui se laisse exploiter par les nomades du désert africain.
    Le chameau a des qualités comme la patience, l’endurance et la sagesse. Il ne répond pas aux attaques du dromadaire. Un jour la chaleur a atteint des degrés insupportables. Laissé au milieu des sables sous un soleil torride, le dromadaire perdit sa bosse : elle a fondu sous la chaleur excessive. Il s’est retrouvé comme nu. Il observait d’un œil son voisin le chameau dont une des bosses avait fondu aussi. L’autre bosse était intacte. Le chameau était devenu dromadaire. Quant à l’autre animal, il ne savait plus qui il était.

    12-

    La lettre D a décidé de maigrir. Elle a suivi un régime sévère. Elle a changé d’allure et même de physionomie. En se serrant bien la ceinture, elle est devenue un B majuscule qu’elle a ensuite réussi à rendre minuscule. Quand au petit « d », il a refusé tout net de faire un régime de peur de se retrouver la tête sens dessus-dessous et se transformer en un « q » ou même en un « p ». Par les temps qui courent en cette époque de mélancolie, le D n’a que bien se tenir ; il risque d’être au service du délire et de la détresse au lieu d’être totalement dédié au désir.


    Phrases autour du désir à inscrire à l’intérieur du cube magique :

    1-Le désir passe par le désert avant de tracer une ligne de vie cristalline.

    2-Le silence des amants est le souvenir le plus frais du désir.

    3-La saveur de toute chose est dans la fragilité secrète du désir.

    4-A l’abri des mots troubles, le désir traverse la nuit en compagnie des rêves inassouvis.

    5-Le bleu flamboyant du fleuve est bu par le bleu arrogant du désir.
     

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