Dans l'enfer de Guantanamo

Discussion dans 'Info du bled' créé par freil, 15 Juillet 2005.

  1. freil

    freil Libre Penseur

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    Capturés au Pakistan, vendus aux Américains, déshumanisés dans les camps afghans puis déportés à la base navale de Guantanamo. Récit d'un voyage au bout de l'enfer de deux Marocains, Mohamed Mazouz et Brahim Benchekroun.
    L'insécurité générée par la crise économique qui fouette la Russie pousse un jeune marocain de 25 ans à chercher son bonheur sous d'autres cieux. « On assassinait les étrangers pour 20 dollars, c'était invivable ». Il Décide de partir pour Londres, sacrifiant ses ambitions académiques pour se débattre dans la jungle de la mégapole londonienne « Bâtiment, peinture, petit commerce, que du cash business ». De ces petits boulots au noir, Mohamed Mazouz arrivait, tant bien que mal, à couvrir son train de vie, une vie partagée entre la galère du quotidien et les virées dans les boîtes londoniennes « comme tout jeune musulman, ma vie religieuse était discontinue, je suis croyant, je l'ai toujours été, mais je ne priais pas avec assiduité ». Après une année d'errance, il décide de mettre de l'ordre dans sa vie, à commencer par régulariser sa situation en Angleterre. Il opte pour la voie classique : chercher l'âme s½ur anglaise. Après une année de prospection, il approche une famille pakistanaise et demande la main de leur fille. Son approche est fructueuse, « mais réglementation oblige, je devais me déplacer au Pakistan pour officialiser les choses ». Fin août, le Marocain débarque au Pakistan. De là il vit les terribles événements du 11 septembre, des événements qui allaient changer le monde, changer sa vie aussi


    La rafle pakistanaise
    Le 22 septembre, il est apostrophé dans les rues de Karachi par des membres des services pakistanais. Emportées par la frénésie des attentats du World Trade Center, les autorités pakistanaises raflent tout ce qui ressemble de près ou de loin à un arabe. « J'ai passé cinq jours dans des locaux de police », explique Mazouz, inquiet mais loin de se douter que sa vie serait de moins en moins facile. 28 ans, en bonne condition physique, débarqué de Londres après un passage par la Russie et originaire du Maroc, son profil joue contre lui, pire, le condamne. Il est transféré par la suite dans un hangar où s'entassent plusieurs nationalités, principalement des Turcs. « J'ai été battu, privé de repas et questionné sur Mollah Omar, Oussama Ben Laden ». Il comprend alors l'objet de la rafle. Après trois semaines de stress, les services pakistanais lui signifient qu'il sera remis à des représentants des Nations-Unies qui assureront son transfert à l'Ambassade de son pays natal. « L'attitude des présumés représentants de l'ONU, un homme et une femme, n'était pas celle de diplomates, ils nous parlaient avec agressivité ». Il déchante lorsqu'on le photographie et prélève ses empreintes. Bijoux et montres sont retirés et placés dans des sacs et remis aux Pakistanais. « Ce n'était pas la façon de faire de l'ONU. J'ai su que les Pakistanais nous remettaient aux Américains »….

    Chasse aux Arabes, le Business des services Pakistanais
    « Remettre n'est pas le bon terme, vendre serait un terme plus approprié à la situation », affirme Brahim Benchekroun, 26 ans, un autre Marocain cueilli par les services pakistanais fin 2001 dans une ville proche de Lahore, lors des premières rafles des Arabes dans les écoles coraniques. « On voyait à travers les bandeaux de fortune que nous avaient mis les Pakistanais. Ahmed Rachidi, un Marocain que j'ai retrouvé dans les locaux des services a vécu à Londres, il a suivi les négociations entre Américains et Pakistanais ». Benchekroun, encore scié par cette situation surréaliste, explique que « des hommes se sont présentés avec des valises noires et ont commencé à marchander le prix de notre livraison avec les Pakistanais ». Lorsqu'ils se sont mis d'accord sur un prix de 5000 $ par tête, ils ont applaudi. La coopération contre le terrorisme a, semble t-il, représenté un business très lucratif pour les Pakistanais déterminés à arrêter le plus d'Arabes possible. Pire, relate B. Benchekroun : « Un Yéménite nommé Karama, soupçonné de trafic de drogue, a été arrêté et placé avec nous dans les mêmes locaux. Les Pakistanais l'ont obligé à laisser pousser la barbe et à apprendre à prier. Je lui ai moi-même appris les rudiments de l'ablution. Nous n'avions pas compris alors que c'était pour mieux le vendre aux Américains aussi ». A ce moment précis, la poignée de détenus était vendue « pour aller à l'abattoir comme des moutons. Bush pourra alors se vanter d'avoir capturé des terroristes ».

    Le Transfert à l'antichambre de l'enfer
    « En ce qui me concerne, rapporte Mazouz, c'est lorsque j'ai lu la mention, made in USA sur les menottes que j'ai compris que j'allais entreprendre un voyage pour l'enfer ». Le trajet vers l'aéroport a duré 45 minutes durant lesquelles l'angoisse des détenus était alimentée par les plus folles rumeurs, comme le rapporte Mazouz : « On nous a rapporté que les Américains voulaient entasser les Arabes pris dans un camp afghan et les exterminer par des bombardements de B52 ». Avant d'embarquer, les militaires retirent à leurs « prises » les sac-cagoules placés précédemment par les Pakistanais, collent du coton sur leurs yeux, les bandent avant de remettre des cagoules en toile dure « tellement serré que notre seul souci était d'éviter de suffoquer », se rappelle le Marocain. « Lors de ce vol de nuit, le moindre mouvement est sanctionné par des violents coups de pied. Après plus d'une heure de vol, l'avion atterrit sur la base de Kandahar. J'ai alors compris que le pire était à venir ». Benchekroun entreprend le même périple, mais est expédié au camp de Bagram, lui aussi par un vol de nuit…..

    Kandahar, Bagram, camps de l'horreur
    Vêtus d'une simple combinaison bleue et d'une cagoule, les prisonniers sont débarqués dans un brouhaha militaire assourdissant. « Ils ont serré un câble autour des bras de 5 ou 6 prisonniers. Deux militaires se sont saisis des deux bouts du câble et nous ont fait courir sous les hurlements pendant une demi-heure, se rappelle Mazouz, si les prisonniers qui sont attachés à toi changent de rythme, le câble se resserre tellement que tu as l'impression que ta main sera coupée en deux ». Les semelles des sandales sont tellement fines qu'on sent le tranchant de la caillasse. « On nous les a retirées et jetées sur nos genoux pendant deux heures. J'ai reçu un coup de pied aux testicules parce que je tremblais beaucoup. Il faisait un froid mortel », se remémore « 271 ». Car à Kandahar comme à Bagram, on ne disait plus « Mazouz » mais « 271 », on ne disait plus « Benchekroun » mais « 587 ».
    Deux heures plus tard, les militaires retirent aux prisonniers les câbles et les laissent végéter jusqu'au lever du soleil pour le check-up médical. « Ils m'ont redressé, dirigé exprès vers une barre de fer, comme pour me sonner avant de retirer la cagoule et me soumettre à un examen des plus humiliant qui se concluait par l'introduction, avec vigueur, d'un doigt dans l'anus ». De suite, les détenus sont soumis à leurs premiers interrogatoires. « Après avoir été battu pour avoir osé bouger ou gémir, nous étions tout à coup soumis à une avalanche de questions : Est ce que tu as peur ? Qu'est-ce que tu fais au Pakistan ? Qu'est ce que tu penses des attaques du 11 septembre ? ». A l'évidence, les Américains ont ratissé large. « J'étais tellement terrorisé que les mots ne sortaient plus de ma bouche, se rappelle Mazouz. Nous n'avions pas pu nous doucher pendant plusieurs semaines, nous étions rongés par les poux ». Même traitement à Bagram. Après une semaine de détention, la Croix-Rouge a pu visiter le camp, mais sans avoir accès à l 'ensemble des prisonniers. « Les plus amochés étaient cachés dans un cagibi au-dessus de la chambre d'interrogatoire », dénonce Brahim Benchekroun. Ce dernier passera 4 mois à Bagram, son compatriote purgera 6 mois à Kandahar.

    « Tu m'appartiens »
    Le séjour dans les camps est considéré par les « rescapés » comme infernal : « aussi dur que le très médiatisé camp Delta de Guantanamo ». Les détenus sont parqués dans des tentes par groupes de 20. Chaque groupe a un représentant, le seul habilité à dialoguer avec les militaires. Le « plus jamais ça » s'entendra encore avec la cruauté américaine… « Nous n'avions droit qu'à un sceau par tente pour faire nos besoins, je vous épargne les détails de l'accumulation des détritus, l'odeur. C'était dégoûtant ». Une fois la douche installée, les détenus pouvaient se laver toutes les deux semaines. « Et à chaque fois accompagnés par un homme et une femme qui restaient plantés devant les détenus en tenue d'Adam, c'était vraiment dégradant ». L'humiliation était permanente, selon Mazouz, les militaires posaient les plateaux de nourriture pour en retirer, au dernier moment, une partie du repas. Ils répétaient sans gêne « tu es à moi, tu m'appartiens ». Les interrogatoires étaient menés par des civils avec un militaire brandissant un bâton au-dessus du détenu. Le séjour était ponctué par des messages d'espoir distillés par les militaires. « On m'a signifié que j'allais rentrer au Maroc. Mon passeport comporte les dates d'entrée au Pakistan, mon cas était clair, j'avais toutes les raisons de croire la jeune femme qui m'interrogeait, insiste le jeune Marocain. J'ai même signé un papier à cet effet. Deux ans plus tard, j'étais toujours détenu ».
    Dégrader le détenu, lui rendre l'espoir pour mieux le casser psychologiquement, la technique était bien rodée, elle a fonctionné, les prisonniers ont fini par assimiler le mode de fonctionnement US : « Ne demande pas pourquoi, ne dis jamais non, exécutes-toi, c'est tout ». Les détenus n'étaient pas autorisés à discuter avec plus de trois personnes en même temps, sous peine de sanction.

    Punir en malmenant le Coran
    Dans les camps, point de répit. « Les militaires déboulaient, parfois plusieurs fois la même nuit en hurlant à tue-tête, renversaient tout sur leur chemin sous prétexte de fouille et oubliaient rarement de jeter le Coran par terre, s'ils ne le déchiraient pas », affirme B. Benchekroun. Pour des détenus qui n'avaient rien à quoi s'accrocher si ce n'est la religion, cette attitude a alimenté, jour après jour la haine des détenus pour les Américains. « Je priais occasionnellement avant. Grâce aux Américains, j'ai retrouvé le chemin de la religion. J'ai même appris par coeur 20 hizbs du Coran », se félicite Mazouz. Benchekroun, lui, revendique les 60 hizbs. Face à l'adversité, l'ensemble des prisonniers s'est réfugié dans l'islam, « et c'est grâce à notre foi que nous n'avons pas tous perdu la raison », reconnaît Mazouz. Et les tentatives de déstabilisation n'ont pas cessé. Dernière trouvaille avant l'expédition cubaine : diffuser de fausses informations terrifiantes sur le devenir des détenus. « Nous ne savions plus si nous serions déportés ou éliminés ».
    Dès Février, des détenus sont extirpés des tentes et transférés à vers une destination inconnue. Mi-juin, les militaires investissent la tente et somment quelques numéros de les suivre. Parmi eux, le 271. Dans les camps, on sort de la même façon qu'on y rentre : un sac sur la tête, on coupe les vêtements aux ciseaux, on vous oblige à vous agenouiller sur la caillasse. « Lorsque j'ai vu la tenue orange, j'ai cru que mon heure était venue », se souvient Mazouz. Vêtus de la tristement célèbre combinaison et des moufles scotchées, coton sur les yeux, maintenus par des lunettes de plongée et un casque, « le tout si serré que vous sentez que votre tête sera coupée en quatre », s'indigne encore Mazouz, c'est la fameuse torture par la « déconnexion des sens ». Les détenus sont embarqués dans l'avion les mains enchaînées de chaque côté de la carlingue, le vol durera près d'un jour. Et si par malheur un détenu succombait au sommeil et déviait de sa position initiale, « il était réveillé avec des coups de pied ». Le lendemain, vers Midi, les détenus découvraient la destination mystérieuse.

    Bien venue à Guantanamo
    Dans la base navale, les détenus déclarent avoir souffert des interrogatoires « qui duraient des heures et des heures ». Les méthodes de torture étaient très sophistiquées. « Le système d'isolation peut paraître supportable, il l'est beaucoup moins que la violence physique, les Américains torturaient méthodiquement », reconnaissent les Marocains. Les interrogateurs enclenchaient la climatisation et laissaient les détenus sangloter des heures avant de les exposer de nouveau à la chaleur torride du camp. Le plus dur, c'est de savoir que la torture se fera sous assistance médicale, « vous êtes certain de souffrir jusqu'à vos limites », affirme Mazouz. L'atteinte aux symboles religieux est devenue le moyen de pression par excellence. « Les militaires enclenchaient l'appel à la prière et le mixaient avec de la musique américaine s'ils ne l'arrêtaient pas brutalement. Ils m'ont rasé ma barbe de force, symbole religieux, pour bien me faire comprendre que je n'étais plus maître de rien du tout », se souvient Mazouz. « Je les ai vu de mes propres yeux balancer le Coran à trois reprises », affirme Benchekroun. « Un jour, j'ai protesté auprès d'un militaire qui s'amusait avec le Coran, j'ai fini en isolation ». Le travail de sape des symboles de l'islam est gratuit et récurrent. « Lorsqu'on protestait parce qu'ils ne ramenaient pas un prisonnier d'un interrogatoire, il leur arrivait de nous envoyer des gaz lacrymogènes avant d'ouvrir la porte et de lâcher les chiens ».
    Les Marocains se rappellent avoir été interrogés par les services du Royaume, à deux reprises pour Mazouz et à trois reprises pour Benchekroun. Les deux affirment « avoir été mieux traités par les Marocains qui n'ont fait preuve ni de violence physique ni de violence verbale ». « J'ai même eu droit à deux cafés et à plusieurs sandwichs », reconnaît Mazouz. Côté américain, les interrogatoires sont plus musclés, plus longs, plus lourds : « J'ai arrêté de compter mes interrogatoires au 20ème », ironise Benchekroun. Eux n'ont pas subi les affres « des injections de je ne sais pas trop quoi, à tel point qu'un Saoudien appelé Fayçal a perdu la tête et n'a pas arrêté de se mordre la main ». Les détenus sont battus s'ils refusent d'obéir, de se peser, de manger ou s'ils oublient la devise « ne demande pas pourquoi, ne dis jamais non, exécute-toi, c'est tout ». Un jour, Mazouz prend son courage à deux mains et se lance : « Pourquoi je suis ici ? Parce que les Pakistanais t'ont donné et ton pays ne demande pas après toi », répondit l'interrogateur. Après plus de deux ans, coupé du reste du monde, certains détenus ont commencé à craquer, ils ont fini dans « le camp Delta, où paraît-il, sont regroupés ceux qui sont devenus fous », selon Benchekroun

    L'humiliation jusqu'au bout
    La mi-juin 2004, Mazouz fait une crise lors d'un interrogatoire. Il est transféré à un hôpital pendant quatre jours où on lui apprend qu'il rentre chez lui. Il rejoint un camp de transition, plus confortable, qui augure d'un retour rapide au pays. Effectivement, quatre jours plus tard, un militaire prend ses mensurations et on lui délivre des habits, un luxe qu'il n'a plus connu pendant plus de deux ans : « je me sentais renaître ». Il décrit le pantalon, le T-shirt, des choses sommaires pour le commun des mortels, oubliées des détenus du camp de la honte. Une voiture civile le mène à l'aéroport, il accepte de mettre la maudite cagoule une dernière fois avant de retrouver ses proches et s'engouffre dans le véhicule. Après un petit quart d'heure de route, la voiture s'arrête, il est escorté dans une maison et, à peine la cagoule retirée, cinq hommes « armoires à glace » se jettent sur lui, lui crient dessus « comme à Kandahar », déchirent ses vêtements, et lui introduisent de nouveau leurs doigts dans le postérieur avec la même agressivité et lui retirent ses chaussures. Il rentrera au Maroc pieds nus. « C'est vous dire à quel point ils sont vicieux ». On lui retirera une dernière fois la cagoule dans le commissariat du Mâarif, à Casablanca, le cauchemar américain est terminé.
    « J'avais une bonne image des USA avant. J'adorais porter des jeans Levis et regarder les grandes productions américaines. Aujourd'hui, je sais que la réalité américaine est en Irak et en Afghanistan ».

    par: Dixit Mazouz
    Source: le journal hebdo.

     

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