Dire aux Juifs leurs quatre vérités

Discussion dans 'Discussion générale' créé par proximad, 21 Septembre 2005.

  1. proximad

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    publié sur oulala.net : http://www.oulala.net/Portail/article.php3?id_article=1921
    lu sur http://www.imad-j.com/infos.php

    Ce qu’Israël et le sionisme ont fait - et sont en train de faire - aux Palestiniens est indéfendable. Pourtant, les juifs sont très nombreux à le défendre. Pourquoi, et comment peuvent-ils faire cela ? Et pourquoi le reste du monde semble-t-il complice, et incapable d’élever la voix ?

    par Paul Eisen [1]
    [​IMG]


    Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier

    Le Péché originel.

    On peut avancer beaucoup d’arguments en faveur d’un Etat juif en Palestine, depuis le simple droit à l’autodétermination du peuple juif, le droit qu’ont les juifs à retourner dans leur patrie ancestrale, jusqu’au besoin, pour un peuple souffrant et persécuté, d’avoir un havre où vivre en sécurité.

    Les juifs peuvent se définir eux-mêmes comme ils l’entendent. S’ils se perçoivent en tant que nation, alors, très bien : ils constituent une nation. Mais conformément au dicton selon lequel « ta liberté d’agiter les bras finit là où tes doigts touchent mon nez », dès lors que cette auto-définition affecte autrui, cela pose problème. Dès lors, d’autres que les juifs sont fondés à demander si ce sentiment de former une nation qu’ont les juifs - une question bien souvent sentimentale et religieuse, fondée sur la perception d’une histoire, voire même d’une destinée commune - peut (ou doit) d’une quelconque façon trouver une concrétisation politique. Tout cela se résume à ceci : les juifs, à l’instar de tout peuple, peuvent avoir le droit de créer et de faire vivre un Etat qui leur soit propre. Mais les juifs ont-ils le droit de créer et de faire vivre un pays qui leur soit propre EN PALESTINE, qui était déjà le pays des Palestiniens ? Tout ceci peut être - est d’ailleurs régulièrement - discuté. En revanche, il est une chose qui n’est absolument pas discutable : c’est le fait - incontestable - que ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix de l’accession des juifs à l’autodétermination et à un Etat. Un prix absolument terrible.

    En 1947 - 1948, les Palestiniens ont été réduits à un état d’anxiété et d’insécurité. En 1948, lors de la création de l’Etat d’Israël, la société palestinienne - une société traditionnelle - ne faisait absolument pas le poids, face à son ennemi démocratique, égalitaire et férocement idéologique. Conséquence : c’est tout un mode de vie qui a été éradiqué. Ce sont au moins 750 000 Palestiniens qui furent chassés de chez eux vers l’exil, plus de 450 de leurs villes et villages étant rayés de la carte ou pillés, et des gens qui avaient vécu une vie sédentaire depuis des générations se retrouvèrent soit sous des tentes au Liban, en Syrie ou en Jordanie, soit allèrent constituer une diaspora réduite à la misère et traumatisée, éparpillée dans le monde entier.

    Il ne s’agissait nullement là d’un effet pervers, non voulu, de la guerre. Bien que l’idée selon laquelle les Palestiniens n’auraient fait que « s’enfuir » ait pour l’essentiel été réfutée, nous sommes toujours aux prises avec beaucoup d’histoires, d’occultations et de mensonges éhontés quant à la question de savoir qui a été responsable de cette épuration ethnique ? Le point critique, désormais, concerne la question de l’intentionnalité.

    L’épuration ethnique des Palestiniens, comme la plupart des épurations ethniques ailleurs dans le monde, fut intentionnelle, préméditée et planifiée. Mais il est tout à fait inutile de se mettre en quête d’une quelconque documentation de première main. Bien que les preuves s’accumulent quant au désir et aux intentions qu’avaient les dirigeants sionistes de débarrasser les terres de la Palestine des Palestiniens qui y habitaient, les architectes de la Nakba n’ont abandonné derrière eux aucun « canon fumant », aucune pièce à conviction. S’il n’y eut aucun ordre écrit, c’est parce qu’il n’en était nul besoin. Comme dans les autres cas d’épuration ethnique, l’expulsion des Palestiniens s’est faite sur la base de « signes complices ». Comme l’a relevé Ilan Pappé, chaque commandant local de la Haganah, et tous les hommes sous ses ordres, dans chaque village et dans chaque ville, savaient exactement ce qu’ils avaient à faire. Parfois, quelques tirs en l’air devaient suffire. Parfois un massacre de grande ampleur était nécessaire. Toutefois, le résultat était toujours le même [2].

    Ce fut le péché originel d’Israël. Depuis lors, ce péché a été répété au centuple, Israël poursuivant ses agressions contre les Palestiniens et contre la vie palestinienne. Des raids frontaliers et des massacres à l’occupation et aux colonies, au massacre de 20 000 civils au Liban, en passant par les provocations, les couvre-feu, les expulsions, les démolitions de maisons, les arrestations, la torture et les assassinats ciblés, pour finir par les chicaneries d’Oslo et de la Feuille de route, grâce auxquels les Palestiniens étaient censés se faire embobiner et ramener calmement dans leurs cages, Israël et le sionisme ont toujours cherché à détruire les Palestiniens. Sinon carrément physiquement, en tous les cas, assurément, en tant que peuple vivant sur son territoire.

    « ... tout en nous vantant... »

    « ... Ce n’est qu’alors que les jeunes et les vieux, dans notre pays, réaliseront l’ampleur de notre responsabilité vis-à-vis de ces réfugiés arabes misérables dans les villes desquels nous avons installé des juifs que nous avons fait venir de très loin, dont nous avons « hérité » des maisons, dont nous labourons et moissonnons les champs, dont nous cueillons la production de leurs vergers, de leurs jardins et de leurs vignobles... Et, dans les villes que nous leur avons volées, nous instituons des maisons d’éducation, de bienfaisance et de prière, tout en nous vantant et en rabâchant que nous sommes le « peuple du Livre » et la « Lumière des Nations »... » (Buber / Chofshi) [3]

    Pour un assez petit nombre de juifs, il est relativement aisé d’approuver ce qui est en train d’être fait aux Palestiniens : Dieu a donné le pays aux juifs ; les Palestiniens représentent Amalek et, s’ils ne se soumettent pas au pouvoir des juifs, ils doivent être massacrés. A l’instar de ces Allemands qui n’ont laissé choir le nazisme qu’une fois l’armée russe dans les rues de Berlin, ces juifs-là n’abandonneront leur sionisme militant et éradicateur que lorsqu’ils n’auront finalement plus aucune autre option.

    Mais, pour la plupart des juifs, les choses ne sont pas aussi simples. Défendre l’indéfendable, ce n’est jamais facile et beaucoup de juifs, intellectuels éminents, laïcs et libéraux par tempérament, ont besoin de bien plus que quelques citations édifiantes judicieusement sélectionnées dans la Bible pour parvenir à justifier ce qu’Israël est en train de faire aux Palestiniens. Ces juifs ont dû, des années durant, se raconter à eux-mêmes un tas d’histoires. Pour certains, cela fut plus facile qu’à d’autres. Pour certains d’entre eux - peut-être la majorité - il a été très facile d’avaler l’appât israélien et sioniste, avec le hameçon, la ligne et la canne à pêche. Les juifs étaient venus sur une terre habitée seulement par quelques paysans sans feu ni lieu, et ils avaient dû surmonter des obstacles pour créer leur Etat. Avec succès. Depuis lors, Israël - îlot de prospérité occidentale perdu au milieu d’un océan de décadence et de putréfaction arabes - avait dû se battre, pour sa survie même.

    Cependant, pour certains juifs, après 1967 et l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, la colonisation illégale des territoires puis, plus tard, la guerre du Liban, les deux Intifada et le travail des nouveaux historiens israéliens révélant la vérité sur la naissance d’Israël, force leur fut bien de réviser cette légende.

    « Fin de l’occupation ! »

    Combien de juifs, désormais conscients de l’injustice inhérente à la création d’Israël, mais toujours incapables de renoncer à leur croyance en son innocence essentielle, n’ont-ils pas manifesté autour des slogans : « Fin de l’occupation ! » et « Deux Etats, pour deux peuples ! » ?... Le fait même qu’il n’y ait nulle « occupation » et qu’il n’y aura jamais de véritable Etat palestinien digne de ce nom en Cisjordanie et à Gaza ? Ils le nient, tout simplement...

    La stratégie sioniste à long terme de conquête de la Palestine a toujours consisté à attendre que se produise ce que Ben Gourion appelait des « situations révolutionnaires », c’est-à-dire des situations susceptibles de fournir une couverture, à l’ombre de laquelle l’accaparement de la Palestine pourrait être poursuivi. La première de ces « situations révolutionnaires » se présenta en 1947-1948 lorsque, sous couvert du conflit, 78 % de la Palestine historique (= mandataire, ndt) furent transformés en Israël.

    Une autre situation de ce type se présenta, en 1967. En 1967, Israël n’était pas ce petit pays innocent et menacé d’anéantissement par les pays arabes (même si sa population l’a sans doute pensé) : Israël se préparait à cette attaque et ce, depuis des années. De même, la victoire israélienne ne fut rien moins que totalement sûre pour quiconque était un minimum au courant. Comme celle de 1947 - 1948, la guerre de 1967 fut une opportunité - saisie avec empressement - de s’emparer des 22 % de la Palestine restants. Ce fut le parachèvement de la mission historique impartie au sionisme...

    Il n’y a pas d’occupation. Il n’y en a jamais eu. S’il y avait eu une occupation, et si les Israéliens avaient eu la moindre intention d’y mettre un terme, ils l’auraient fait depuis fort longtemps... Or, le fait est qu’aucun gouvernement israélien, aussi bien de gauche que de droite, n’a jamais montré une quelconque intention de se retirer totalement des territoires « occupés » et de rentrer à l’intérieur des frontières israéliennes de 1967.

    Aucun gouvernement israélien, de gauche comme de droite, n’a jamais montré une quelconque inclination à permettre à quoi que ce fût qui ressemblât, fût-ce de très loin, à un Etat palestinien digne de ce nom d’être créé en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

    Tout Etat « palestinien » autorisé, à la rigueur, à émerger, ne pourrait être que minuscule, fragmenté et extrêmement faible - bref : une simple contractualisation de la capitulation palestinienne. De ce fait, l’occupation n’est, depuis le début, que la feuille de vigne qui sert à dissimuler la réalité de l’achèvement de la conquête définitive de la totalité de la Palestine...

    Néanmoins, pour beaucoup de juifs, l’occupation est le socle en béton de l’innocence essentielle d’Israël. Les occupations sont temporaires, elles peuvent donc être remises en question et celle-ci, pensent-ils, a été la conséquence d’une guerre qu’Israël n’avait pas provoquée. Ainsi, on le voit, Israël et le sionisme demeurent intrinsèquement innocents. L’Etat juif, établi aux dépens de l’existence nationale d’un autre peuple, reste sans reproche. C’est l’occupation qui a « forcé » Israël à endosser le rôle de l’oppresseur et si Israël acceptait de se retirer jusqu’aux frontières de 1967, tout serait comme avant, et même un peu mieux : les conquêtes de 1948 seraient alors consolidées, les juifs auraient leur Israël, avec ses « fondements moraux » et les Palestiniens resteraient confinés dans un bantoustan, avec une apparence - mais certainement pas la réalité - d’une justice. Pour beaucoup de juifs, ceci signifierait qu’ils pourraient conserver en même temps leur emprise coloniale et leur (bonne) conscience.

    Le péché d’indifférentisme moral Parler d’un « cycle des violences » au Moyen-Orient, entre Israéliens et Palestiniens, c’est pécher par « indifférentisme moral » [4]

    Conçue dans le camp de la paix israélien et juif, reprise par la partie consensuelle (c’est-à-dire la quasi totalité) du mouvement de solidarité avec les Palestiniens, et sous-tendant tout discours jugé acceptable sur Israël et la Palestine, il y a cette notion selon laquelle le conflit en Israël / Palestine ne résulterait pas de la dépossession brutale et de l’oppression d’un peuple par un autre, mais d’un affrontement tragique entre deux légitimités égales, mais malencontreusement conflictuelles. Cette notion a émergé après la guerre de 1967, quand des sionistes « colombes », plus modérés, se rendant compte que l’histoire d’un sionisme innocent et irréprochable n’était plus soutenable (mais toujours incapables néanmoins de reconnaître la culpabilité d’Israël) se mirent à concéder que les Palestiniens avaient eux aussi une histoire, qu’il fallait entendre, après des années passées à nier jusqu’à leur existence en tant que peuple.

    Dans cette nouvelle narration, Israël n’est pas coupable (car personne ne l’est) et Israël n’est pas l’oppresseur (car il n’y en a pas)... Tout le monde est une victime innocente. Les variations sur ce thème incluent l’approche : « J’ai souffert, vous avez souffert, alors : parlons !... » et ce qui a été appelé l’approche psychothérapeutique de la résolution des conflits. « Vous ressentez ma douleur ; je ressentirai la vôtre ». Les tenants de cette théorie disent que les deux côtés ne s’écoutent pas mutuellement. « Ah, si seulement chaque camp voulait bien écouter le récit de l’autre, on trouverait certainement une solution ! ».

    Mais il n’est pas vrai qu’aucun des camps n’a entendu le récit de l’autre. Les Palestiniens entendent depuis bien longtemps ad nauseam le récit sioniste, et ils ont sans doute déjà entendu suffisamment de choses au sujet de la souffrance juive. Ce ne sont pas, dès lors, les deux parties qui devraient écouter autrui : ce sont les Israéliens, et les juifs, qui ont grand besoin d’écouter !...

    Mais, comme on l’entend dire si souvent au sein du camp de la paix juif et israélien, les deux côtés ont leur point de vue, et ces deux côtés doivent être entendus ; tous deux ont souffert, et le bien (ou le mal) n’est jamais d’un seul côté. C’est vrai, bien sûr, mais ces mêmes juifs, qui luttaient naguère contre l’apartheid, et qui sont bien souvent les mêmes à faire campagne aujourd’hui, en faveur de ce qu’ils appellent la « justice » - un minuscule Etat dépourvu de tout pouvoir, sur une portion congrue de ce qui avait été la Palestine - ont-ils jamais dit que nous devions prendre en considération les deux aspects du tableau ? Non. Ils avaient pourtant bien pris conscience du fait que les Sud-africains blancs méritaient tout autant la paix et la prospérité que les Sud-africains noirs, mais sans jamais perdre de vue, bien évidemment, qui était la victime, et qui était le bourreau...

    En Israël - Palestine non plus, les deux camps en présence ne sont pas de force égale, ils n’ont pas le même poids moral. Israël, pays moderne de type occidental, possédant la quatrième armée au niveau mondial, affronte une population civile disposant de quelques miliciens pauvrement équipés, et impose par la force une revendication éminemment discutable. Les prétentions juives sur la Palestine sont non seulement beaucoup plus tirées par les cheveux que les revendications palestiniennes, elles sont aussi beaucoup plus sujet à caution. Même en reconnaissant un lien entre les juifs et la Palestine, et même si l’on peut souhaiter voir une présence juive dans cette région du monde, les preuves historiques sont bien loin de justifier sa possession exclusive par des juifs.

    Ce re-casting du conflit, afin d’en faire un conflit entre deux camps égaux, signifie que les juifs n’ont plus à voir Israël tel qu’il est dans la réalité, c’est-à-dire : un pays puissant, fondé et maintenu grâce à une injustice, opprimant une population civile faible et sans défense. En lieu et place, ils voient Israël tel qu’ils auraient bien aimé qu’il fût : un petit pays cerné, bien intentionné, pris à son grand dam dans un conflit tragique entre droits également légitimes, mais malencontreusement opposés. Ainsi, l’assaut livré par la quatrième armée du monde contre des camps de réfugiés pratiquement sans défense devient un simple épisode dans un « cycle de violences » ininterrompu, et la reddition imposée à un peuple épuisé et défait peut être relookée en « négociation » ou en « pourparlers de paix »...

    « Bon flic / mauvais flic ».

    La routine sioniste du « bon flic / mauvais flic » a détourné les critiques du sionisme pendant des années, en fournissant aux juifs, mais pas seulement à eux, un moyen de réconcilier ce qu’ils voyaient de leurs propres yeux avec ce qu’ils auraient souhaité avoir vu. Le bon flic, c’est la « gauche » laïque, c’est-à-dire le parti travailliste et ses avatars, héritiers du vieux sionisme travailliste de David Ben-Gourion ; alors que le mauvais flic est le Likoud, héritier de l’ancien parti sioniste révisionniste fondé par Ze’ev Jabotinsky, auquel se sont ralliés, de nos jours, les fanatiques religieux et les colons. Et ainsi, l’argument circule qu’Israël et le sionisme ne seraient pas eux-mêmes responsables de leurs crimes mais que, seuls, des éléments extrémistes en leur sein le seraient. Il suffirait que les bons gars, les « bons sionistes » accèdent au pouvoir pour que tout soit parfait, pour les Palestiniens...

    L’histoire, toutefois, n’étaie pas cette version abracadabrante. Le fait est que la gauche et les gouvernements travaillistes ont assurément infligé au moins autant, sinon plus, de souffrances aux Palestiniens que le Likoud et la droite. C’est le sionisme travailliste qui a créé la société pré-étatique, excluant les Palestiniens, particulièrement dans l’organisation de la main-d’½uvre. Ce sont les bons, généreux, humanistes kibbutzniks sionistes travaillistes, « de gauche », qui ont procédé à l’épuration ethnique de 750 000 Palestiniens et à la destruction de leurs villes et villages. C’est le sionisme travailliste qui a créé l’Etat actuel d’Israël avec toutes ses pratiques discriminatoires et c’est un gouvernement travailliste qui a maintenu les citoyens palestiniens d’Israël sous régime militaire, dans leur propre pays, dix-huit années durant... Enfin, c’est un gouvernement travailliste qui a conquis la Cisjordanie et la bande de Gaza et construit les premières colonies et c’est aussi (décidément...) un gouvernement travailliste qui s’est embringué dans le processus « de paix » d’Oslo, froidement planifié afin d’amener les Palestiniens, par la supercherie, à renoncer à leurs droits.

    La différence entre le bon flic et le mauvais flic ne tient pas au point où ils en sont arrivés, mais à la manière dont ils y sont parvenus. Aussi bien les travaillistes que les likudniks (c’est-à-dire, en fait, l’ensemble du sionisme consensuel) ont pour but la conquête totale de la Palestine, de la Méditerranée au Jourdain, avec aussi peu de Palestiniens que possible entre les deux. La seule différence entre eux tient à ce que, tandis que le Likoud et la « droite » comprennent, comme ils l’ont toujours fait, que la seule manière d’atteindre cet objectif est de recourir à la force armée, le parti travailliste, sans rechigner à recourir à la force quand cela s’avère nécessaire, a tendance à préférer inciter ses victimes (par la tromperie) à rentrer gentiment dans la cage qui leur est destinée. Et quand le bon flic échoue, comme cela s’est produit à Camp David, à la fin du processus d’Oslo, les victimes s’étant avérées rétives à rentrer dans leur cage sans qu’on les y force, que font-ils ? Eh bien, ils appellent à la rescousse le mauvais flic : en l’occurrence, le boucher Ariel Sharon...

    Les Palestiniens ont connu un siècle de « bon flic, mauvais flic, bon flic, mauvais flic »... Le bon flic les a entraînés dans l’impasse d’Oslo et leur a fait l’offre généreuse d’un étaticule fragmenté et déchiqueté sur à peine 22 % de ce qui est en réalité leur propre pays, soumis au contrôle politique et économique d’Israël, et au feu des canons de l’armée israélienne. Et là - choc, horreur ! - ils ont repoussé l’ « offre » ! Alors les Israéliens ont fait venir le mauvais flic, Sharon, qui a fait de son pire. Aujourd’hui, après plus de deux années d’assauts impitoyables, la victime est attendrie à point. C’est alors que revient le bon flic. Il tient dans ses mains une feuille de papier. Sur cette feuille de papier, il y a un nouveau plan. Ce plan de paix n’offre que cela : la paix, pour le vainqueur, et fort peu de justice, pour la victime. Tout ce que les Palestiniens ont à faire, c’est : signer, et la douleur se sera envolée. Gageons que l’écrasante majorité des juifs (y compris beaucoup de juifs du « camp de la paix ») n’auront de cesse de les exhorter à signer...

    Une lumière pour les Nations.

    « Le tzionout, le sozialism ve le achvat amim » (« Pour le sionisme, le socialisme, et l’internationalisme ») [Slogan du Hashomer Hatzair (« La Jeune Garde »)]

    Beaucoup de juifs entretiennent l’espoir, profond et impérieux, d’un retour du « Bel Israël » de leur enfance, cet Israël conçu conformément aux idéaux universels du socialisme et de la justice, afin qu’il soit une « lumière pour les Nations ». L’évidence qu’un tel Israël n’a jamais existé et qu’il n’aurait en aucune façon pu exister, au demeurant, est royalement ignorée.

    La notion du « Bel Israël » se situe au fondement même du sionisme politique, ses racines plongent profondément dans l’histoire juive. Le sionisme, qui connecte un Etat juif moderne en Palestine à son antécédent biblique putatif, ne s’est jamais envisagé lui-même comme une énième entreprise coloniale ordinaire, ce qu’il était pourtant assurément. Mais Israël était aussi bien plus que cela. Les penseurs sionistes, bien que généralement laïcs, utilisèrent le sentiment religieux juif pour faire avancer leur cause. Mais il ne s’agissait pas là simplement d’une cynique man½uvre politique : comme bien des idéologues, les premiers sionistes, et aussi les suivants et ceux d’aujourd’hui, croyaient (et continuent à croire) à leurs propres histoires.

    Même pour un juif parmi les moins pratiquants, l’identité juive est une énigme complexe et riche en connotations ; la judéité peut être ressentie très loin d’une synagogue, d’une yéshiva ou de tout autre contexte formel de la vie juive. L’histoire juive, inextricablement liée au judaïsme, est aussi le socle du sens de leur identité juive qu’ont beaucoup de juifs laïcs. Les fondateurs du sionisme politique moderne - des laïcs comme on n’en fait plus - avaient néanmoins un sentiment puissant de leur histoire, et même de leur destin, avec toutes les résonances sentimentales et religieuses que cela pouvait comporter. Pour beaucoup d’entre eux, et assurément pour la majorité des masses juives qui leur offrirent leur allégeance, la fondation d’un Etat juif en Palestine avait une dimension, sinon ouvertement religieuse, au minimum profondément sentimentale et spirituelle.

    Beaucoup des pères fondateurs de l’Etat moderne se proclamaient socialistes. Incapables de choisir entre leur socialisme et leur sionisme, ils essayèrent tant bien que mal de combiner les deux, convaincus que le sionisme et le socialisme pourraient, main dans la main, construire un Etat juif fondé sur les principes de l’égalité et de la justice sociale : c’était bien entendu une absurdité, puisque l’un avait pour fondement des principes universels, et l’autre des intérêts ethniques juifs... Le slogan du Hashomer Hatzair (La Jeune Garde), un mouvement qui constituait la colonne vertébrale du parti Mapam, « sioniste de gauche » - « Le tzionout, le sozialism ve le achvat amim » (« Pour le sionisme, le socialisme, et l’internationalisme ») - est tout à fait édifiant. On le constate : le sionisme vient en tête...

    Plus distingué que la plupart des entreprises coloniales banales du tout-venant, le sionisme pré-étatique n’a pas tant dévalisé les indigènes - même s’il l’a aussi beaucoup fait - qu’il les a ignorés. Centrales, pour la société pré-étatique et l’Etat lui-même, furent des structures socialistes comme le syndicat Histadrut, qui présida tant à l’organisation du travail juif qu’à l’exclusion de la main-d’½uvre non-juive. Le fait que leurs principes socialistes élevés s’étendaient extrêmement rarement aux non-juifs ne doit pas être attribué au seul cynisme, mais aussi à une schizophrénie morale qui a de tout temps rendu le sionisme si difficile à analyser, et donc à contrer.

    Mais il y avait également un sionisme d’un autre genre : le sionisme culturel (ou spirituel), qui avait la vision d’une communauté juive, qui soit un centre spirituel, religieux et culturel en Palestine, vivant en paix et dans l’égalité avec les Palestiniens. Ces tenants du bi-nationalisme, emmenés par des gens comme Ahad Ha’am, Martin Buber et Judas Magnes, peu nombreux, étaient en voie de marginalisation accélérée. Rétrospectivement, il est difficile de constater qu’ils auraient eu un quelconque effet sur la politique sioniste ou qu’ils auraient laissé une quelconque empreinte sur l’idéologie sioniste actuelle. Mais ces traditions étaient - et restent - très importantes, pour les juifs, théologiquement, et elles eurent un effet culturel considérable : la renaissance et le développement de la langue et de la littérature hébraïques, la fondation de centres de recherche, tels l’Université hébraïque de Jérusalem et le Technion de Haïfa, allaient avoir un effet positif considérable sur le progrès scientifique et culturel du Yishuv pré-étatique et, bien entendu, à sa suite, d’Israël.


    Mais les effets théologiques et culturels de ce sionisme spirituel n’étaient rien, comparés à ceux qu’ils ont eu sur le marketing du sionisme politique. Il n’est nul besoin de douter de la sincérité de ces expressions, ni de ces juifs à qui elles tenaient à c½ur, pour relever de quelle manière, avec ce mélange particulier de conviction, d’hypocrisie et d’auto-illusion, de la part des sionistes politiques, ils ont été récupérés afin de mystifier et d’occulter une vision infiniment moins scrupuleuse, afin de mieux la promouvoir. Beaucoup de sionistes de gauche, comme ceux qui étaient enrôlés dans le Hashomer Hatzair, ont pris grand peine - tout en oeuvrant à l’instauration d’une majorité juive par l’immigration, et tout en dirigeant l’épuration ethnique de 1948, enfin, par la suite, en édifiant leurs kibbutzim socialistes et utopiques (mais seulement pour les juifs) sur la terre palestinienne volée - de se draper dans la rhétorique du bi-nationalisme. Les convictions sincères des Buber, Magnes et autre Ahad Ha’am furent récupérées afin de conférer au sionisme cette teinture messianique et / ou morale qui a énormément contribué, au fil des années, à nous embobiner, tous autant que nous étions. Aujourd’hui, ces traditions sont souvent invoquées comme gage de la bonté fondamentale du sionisme, et beaucoup de juifs, de nos jours, jettent sur elles un regard nostalgique et s’y raccrochent afin de se réconforter, et aussi de cacher (à eux-mêmes, et aux autres) le caractère manifestement néfaste du sionisme politique.

    Ces ambiguïtés morales sont évidentes, non seulement dans les divisions à l’intérieur d’Israël, dans l’establishment sioniste et la communauté juive du monde entier, mais aussi, bien souvent, chez bien des individus juifs. Pour qui est juif, le sionisme, cette tendance à faire retourner un peuple antique et souffrant dans la patrie à lui offerte par Dieu lui-même, est une idéologie quasi irrésistible. Cet afflux de puissance, chez des gens dépourvus de pouvoir, cette histoire messianique de retour, l’utopie, l’intensité, la ferveur quasi religieuse du sionisme, mêlées à de grosses louches d’auto-illusion, constituent un mélange capiteux qui est monté directement à la tête de beaucoup de juifs par ailleurs sobres et rationnels, conduisant à un comportement à la fois étrange et paradoxal : les juifs de gauche, dans les meeting de solidarité, réclament dans leur haut-parleurs la justice pour les Palestiniens, tout en défendant en même temps le droit d’Israël, en tant qu’Etat juif, à exercer officiellement une discrimination officielle envers les non-juifs ; le rabbin « progressiste » Michael Lerner affirme mordicus qu’Israël ne saurait pratiquer une quelconque discrimination, dès lors qu’il accepte des juifs venus de tous les contextes ethniques, et il va jusqu’à soutenir que la création d’Israël (accompagnée de l’oblitération de la société palestinienne) équivaut à une « discrimination positive » en faveur des juifs [5] ; et puis il y a aussicesmeetingsdesolidarité avec les Palestiniens, organisés par des mouvements juifs de jeunesse, où de jeunes juifs s’exhibent affublés de tous leur barda sioniste : chemisettes bleu ciel, étoiles de David sur leurs badges et leurs drapeaux..., tout en portant bien haut des pancartes exigeant la fin de l’occupation...

    C’est dans ces ambiguïtés et contradictions que beaucoup de juifs ont trouvé (et trouvent encore aujourd’hui) des lieux de refuge qui leur permettent d’échapper à la condamnation morale des crimes perpétrés en leur nom. Confrontés aux crimes d’Israël et du sionisme, ou encore à l’accusation qu’Israël et le sionisme sont par définition discriminatoires, beaucoup sont les juifs enclins à rétorquer : « Ah, mais ça, ça n’est pas Mon Israël ; ça n’est pas l’Israël que j’aime ! », ou encore : « Mais ça, ça n’est pas le Sionisme auquel je crois ! »

    Dire aux juifs leurs quatre vérités
    On peut comprendreque des juifs puissent considérer que leur souffrance est plus importante, plus mystérieuse et plus chargée de sens que celle de n’importe quel autre peuple. Il est même compréhensible, à la rigueur, que des juifs puissent penser que leur souffrance puisse justifier l’oppression d’un autre peuple. Plus difficile à comprendre, en revanche, est la raison pour laquelle le reste du monde s’en accommode.

    Le fait que les juifs aient souffert est absolument indéniable. Mais la reconnaissance de cette souffrance ne suffit pratiquement jamais. Les juifs, et d’autres, ont demandé que non seulement la souffrance juive soit reconnue, mais qu’on lui accorde, de surcroît, un statut spécial. La souffrance juive est tenue pour unique, centrale et, plus important encore : mystérieuse.

    On compare rarement la souffrance des juifs à celle d’autres groupes. Les Noirs, les femmes, les enfants, les homosexuels, les paysans, les minorités de toutes sortes : tous ces gens ont souffert, mais aucun n’a souffert autant que les juifs. Les protestants (du fait des catholiques), les catholiques (du fait des protestants, des païens et des hérétiques) : tous ont souffert de persécution religieuse, mais aucun n’en a souffert aussi continûment et irrémissiblement que les juifs. Les Indiens, les Arméniens, les Gitans et les Aborigènes... ont tous été visés par des tentatives d’élimination, mais génocidé, aucun de ces peuples ne l’a été d’une manière aussi criminellement préméditée que l’ont été les juifs.

    La souffrance juive est tenue pour mystérieuse, inaccessible à toute explication. Le contexte en est rarement examiné. La place et le rôle des juifs dans la société - leur relation historique avec l’Eglise et l’Etat, les propriétaires terriens et la paysannerie - ne sont pratiquement jamais examinés et, bien que les attitudes des non-juifs vis-à-vis des juifs fassent l’objet d’un intérêt intense, les attitudes des juifs envers les non-juifs ne sont que très rarement mentionnées. Des tentatives d’étudier ces questions sont regardées d’un ½il soupçonneux, et parfois avec hostilité, de crainte que cette explication ne conduise à une rationalisation, laquelle pourrait à son tour conduire à la disculpation (et, de là - on ne sait jamais..., à la justification ?)

    L’Holocauste, « mystère ultime »

    Les enjeux, dans ce jeu déjà biaisé, ont été considérablement surenchéris par l’Holocauste. L’Holocauste est-il « ce mystère ultime, impossible à comprendre ou à transmettre », comme Elie Wiesel voudrait nous le donner à accroire [6] ? Les tentatives de remise en cause de la narration de l’Holocauste ne sont-elles qu’une couverture du désir de nier l’Holocauste, voire pire, de le justifier ? Dans l’Holocauste, la souffrance des juifs a-t-elle été plus grande et a-t-elle eu plus de signification que celle des non-juifs ? Les trois millions de juifs polonais massacrés par les nazis ont-ils plus d’importance que les trois millions de Polonais non-juifs, massacrés eux aussi ? Vingt millions de Noirs africains, un million d’Ibos, un million de Cambodgiens, d’Arméniens, d’aborigènes, ont tous péri dans des génocides, mais aucun aussi significativement que les six millions de juifs massacrés au cours du seul génocide à avoir été théologiquement nommé, et désormais perçu par les juifs et le reste du monde occidental comme un événement à la signification quasi eschatologique.

    La question de savoir s’il y a quelque chose de spécial, concernant les juifs, n’est pas réellement importante. Ce qui importe, c’est qu’une grande partie du monde occidental, y compris sa partie la plus séculière, semble croire qu’il y a effectivement quelque chose de spécial à leur histoire, ou bien n’ont pas assez confiance en leur rejet de cette idée pour le formuler. De la même manière, le fait que le monde croit que la souffrance juive est qualitativement et quantitativement différente de toute autre souffrance n’a pas non plus d’importance. Demeure le fait que la plupart des gens semblent dans l’obligation de dire que tel est bien le cas ou, sinon, de demeurer silencieux.

    Le christianisme tient une place centrale dans la culture et l’expérience historique occidentales et les juifs occupent une place centrale dans la narration chrétienne, si bien qu’il n’est nullement étonnant que les questions relatives aux juifs et au judaïsme y retiennent beaucoup d’attention. Le monde occidental, bien que largement séculier, mais néanmoins chrétien dans ses fondations culturelles, semble parfois obsédé par les juifs, et incapable de les voir pour ce qu’ils sont vraisemblablement, pour reprendre les propos de Richard Rubinstein, à savoir : « un peuple comme tous les autres, dont la religion et la culture sont ainsi faites qu’il leur est possible de s’accommoder de leur histoire et de leur place très particulières parmi les peuples du monde » [7]. La vie juive semble, par moment, placée au c½ur même des préoccupations occidentales. Et cela concerne bien plus que les seuls contextes religieux. Tirés de l’histoire juive, des récits épiques de la Bible hébraïque, tel l’Exode d’Egypte, sont devenus des paradigmes pour les luttes et les aspirations d’autres peuples. L’émigration des juifs d’Europe orientale vers leur Eldorado en Amérique est devenue une légende tout aussi américaine que l’est celle du Far West « sauvage ». Le folklore juif et la mythologie juive, les stéréotypes de l’humour juif, la nourriture, la vie de famille juives - sont profondément imprimés dans le tissu de la vie occidentale, en particulier américaine.

    Les attitudes des chrétiens vis-à-vis des juifs sont complexes et contradictoires : Jésus est né juif, et il est mort juif et pourtant, traditionnellement, Ses enseignements se substituent à ceux du judaïsme. Jésus a vécu parmi des juifs, Son message a été déterminé par des juifs, néanmoins, Il a été rejeté par des juifs et, comme cela a été largement cru, il est mort à cause des juifs. Ainsi, pour beaucoup de chrétiens, les juifs sont à la fois le peuple de Dieu et le peuple qui a rejeté Dieu ; ils font donc l’objet à la fois d’une grande vénération et d’une immense haine. Les souffrances des juifs, du fait de la majorité chrétienne, sont le motif d’une grande honte et d’un écrasant sentiment de culpabilité. Et pourtant, présente à l’esprit de certains chrétiens, et vraisemblablement enfouie profondément chez des chrétiens bien plus nombreux encore, il y a la notion que la souffrance des juifs serait - s’agissant de ces « déicides », de ces « assassins de Dieu » - méritée. Cette ambivalence trouve son reflet dans le monde laïc également, où les juifs sont largement admirés pour leur histoire et leurs traditions, pour leur créativité et leur succès, tout en étant regardés avec quelque suspicion, voire désapprobation en raison de leur exclusivisme et de leur sentiment supposé de leur propre « spécificité »... A travers l’Histoire, les juifs semblent soit aimés, soit haïs et, de nos jours, depuis l’Holocauste, publiquement tout du moins, ils semblent aimés. Ou, tout du moins, à défaut d’être aimés, ils sont incontestablement tolérés.

    Tout au long de la majeure partie de leur histoire européenne, les juifs ont été persécutés, et cette persécution a culminé, il n’y a pas si longtemps, dans le massacre des camps de concentration. La relation entre ce massacre et les siècles d’antisémitisme qui l’ont précédé, la responsabilité de l’Eglise dans cet antisémitisme, l’intensité et la durée des persécutions subies par les juifs au cours de l’Histoire : tout ceci mérite examen. La nature de ces persécutions peut faire elle aussi l’objet d’investigation, et même la participation de certains juifs eux-mêmes à leur propre victimitude - tout peut être soumis à un examen honnête. Mais, exactement de la même façon que, dans la lutte entre Israéliens et Palestiniens, l’identité des bourreaux et des victimes ne peut être mise en discussion, il n’y a absolument aucun doute que, durant la plus grande partie de leur histoire, les juifs furent des victimes. La société occidentale, tant chrétienne que séculière, porte une lourde responsabilité dans la souffrance des juifs et cette responsabilité est aujourd’hui, à juste titre, indubitablement prise très au sérieux.

    Mais qu’en est-il de ces sentiments légitimes de responsabilité quand ils sont utilisés afin de dissimuler la vérité, plutôt que de la révéler ? Qu’en est-il, quand la responsabilité des chrétiens ou d’autres, dans la souffrance des juifs, est utilisée afin de justifier l’oppression d’un autre peuple ? Qu’en est-il, quand même la réponse à la question de savoir qui est la victime et qui le bourreau devient confuse, quand la victime d’hier devient le bourreau d’aujourd’hui et quand ce bourreau d’aujourd’hui utilise sa victimitude passée afin de justifier sa maltraitance d’un autre peuple ?

    En mai 1948, la création de l’Etat d’Israël, intervenant tout juste trois années après la libération d’Auschwitz, en janvier 1945, marque pour les juifs le passage de l’esclavage à la libre disposition de soi. Cette souveraineté des juifs s’est concrétisée non seulement par la création d’Israël, mais aussi, de manière continue, à travers l’émigration massive de juifs vers l’Occident, à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, en Occident, les juifs jouissent d’un pouvoir et d’une influence absolument sans précédent tant politiquement ou économiquement que socialement. Les juifs sont représentés, bien au-delà de leur pondération numérique, dans les échelons supérieurs de toutes les sphères de la vie publique et professionnelle : monde politique, université, arts, médias et affaires. Plus important encore peut-être que le pouvoir politique et économique détenu par les juifs, est sans nul doute leur ascendant social incontesté : les juifs ont un prestige moral, qui leur vient de leur histoire et de leurs traditions de peuple choisi, et aussi de peuple martyr. Toutefois, à notre époque, plus séculière, et en particulier depuis l’Holocauste, c’est en tant que peuple martyr que les juifs occupent cette place particulière dans la culture occidentale.

    Nous le constatons tant dans la sphère privée que dans la vie publique ; les énonciations impliquant des juifs ou Israël comportent bien souvent une référence quasi obligatoire à la souffrance juive passée. Et lorsque le sujet est soulevé au cours d’une conversation privée, on abaisse la voix avec révérence et on choisit ses mots avec un soin extrême. Qui est capable, au cours d’une discussion portant sur la souffrance actuelle des Palestiniens, d’éviter d’insérer une référence à la souffrance passée des juifs ? Comme si, quoi que les juifs fassent aux Palestiniens, il fallait que leur propre souffrance soit prise en compte. Et qui, au cours d’une discussion sur l’importance apportée à la pérennisation de la mémoire de l’Holocauste, en Occident - avec les mémoriaux, les fondations, les chaires universitaires, les programmes d’étude, les jours du souvenir... etc. - est capable d’éviter d’insérer dans ses propos, avec cautèle, les mots bateaux « ô combien légitimement » ?

    De l’ostracisation au motif de l’« antisémitisme »

    Les juifs n’ont pas été simplement des récipiendaires passifs de ce traitement et de cette considération particuliers. Le statut spécial accordé au comportement d’Israël en Palestine, et le soutien apporté par les juifs à ce comportement, ne sont pas des choses que les juifs auraient acceptées à leur corps défendant. Bien au contraire, les juifs et les organisations juives les ont revendiqués. Au c½ur de cette revendication d’une déférence spéciale, il y a l’exigence implicite que le monde entier doit non seulement reconnaître l’unicité de la souffrance juive, mais encore rejoindre les juifs dans leur hantise de l’antisémitisme et de son hypothétique résurgence.

    L’antisémitisme, sous sa forme historique, virulente et éradicatrice, a bel et bien existé, et pourrait certainement exister à nouveau. Mais il n’existe pas, actuellement, en Occident sous une quelconque forme observable. Les juifs n’ont jamais connu une telle sécurité ni un tel pouvoir, et pourtant beaucoup de juifs ont un sentiment de n’être éloignés d’Auschwitz que de l’épaisseur d’un cheveu, et ils se comportent en conséquence, exigeant même de tous les autres d’avoir la même sensation. Si peu de temps après l’Holocauste, cela peut éventuellement se comprendre. Mais il en va déjà beaucoup moins ainsi lorsque l’antisémitisme est utilisé afin de faire taire tout désaccord et toute critique prenant pour cible Israël et / ou le sionisme.

    Les juifs, individuellement et collectivement, utilisent leur pouvoir politique, économique, social et moral afin de soutenir Israël et le sionisme. Dans leur défense et illustration d’Israël et du sionisme, les juifs brandissent leur souffrance sous le nez du monde entier, l’accusant de retourner à ses vieux travers antisémites. Ils affirment que toute critique d’Israël et du sionisme « est » en réalité une critique visant les juifs. Comme les juifs étaient, par le passé, les cibles de l’antisémitisme classique, de même Israël, l’Etat des juifs, « est » la cible d’un nouvel antisémitisme, d’un antisémitisme moderne. Oh, bien sûr, ils concéderont qu’Israël, à l’instar de n’importe quel pays, dans le monde, n’est pas exempt de toute critique, mais ils affirment que tel est bien, en revanche, le cas du droit d’Israël à exister en tant qu’Etat juif. Il en résulte que nous pourrions (à l’extrême rigueur) critiquer Israël pour ce qu’il fait, mais non pour ce qu’il est.

    Mais, précisément : qu’est-ce qu’Israël ? Ses partisans affirment que les juifs, comme n’importe quel autre peuple, ont le droit à l’autodétermination et à un Etat, et qu’il est discriminatoire de dénier aux juifs ce qui est accordé à tous les autres peuples. Vu sous cet angle, l’antisionisme serait, de fait, une forme d’antisémitisme. Mais, même si l’on faisait abstraction du fait qu’Israël a été créé « grâce » à l’expulsion et à l’exil des Palestiniens, Israël, en tant qu’Etat juif, se contente-t-il d’accorder aux juifs ce qui est accordé à tous les autres peuples ? Israël, un Etat qui se définit officiellement lui-même comme destiné à un unique groupe ethnique, est-il un Etat comme les autres ? Israël est l’Etat des juifs, et seulement des juifs. Dans ses réglementations et ses pratiques en matière d’immigration, de propriété foncière, de planification et de logement, de recrutement militaire et dans beaucoup d’autres domaines, dans ses pratiques, dans ses us et coutumes, Israël, ouvertement ou en s’en cachant, officiellement ou officieusement, exerce une discrimination envers les non-juifs. Dans tout autre contexte, dans le cas de n’importe quel autre peuple, cette attitude serait condamnée pour son caractère discriminatoire, voire même raciste. Bien entendu, on peut être ou non d’accord avec l’un quelconque des arguments auto-apologétiques du sionisme, mais le fait que j’entérine la possibilité d’un désaccord fait-il nécessairement de moi un antisémite ?

    Un Etat juif est-il acceptable, à notre époque ? Les juifs forment-ils un peuple éligible à l’autodétermination nationale, ou sont-ils seulement les membres d’un groupe religieux ? Après l’Holocauste, le besoin qu’ont les juifs d’un Etat justifie-t-il en quoi que ce soit l’envoi en exil des Palestiniens ? Les juifs qui détiennent un certain pouvoir à seule fin de servir ce qu’ils perçoivent comme leurs propres intérêts ethniques et afin de soutenir Israël doivent-ils être tenus pour responsables politiquement ? Qu’est-ce que l’antisémitisme ? L’antisionisme est-il l’antisémitisme ? Toutes ces questions, et beaucoup d’autres encore, méritent d’être débattues. Ce qui ne peut pas l’être, en revanche, c’est le fait qu’une quelconque complexité, une quelconque ambiguïté de l’identité et de l’histoire juives, une quelconque souffrance juive ou encore un quelconque cas de préjugé anti-juif, aussi bénin et sans conséquence soit-il..., soit utilisé à seule fin de justifier les crimes d’Israël et du sionisme. Toute éventuelle interprétation, ou mauvaise interprétation du langage, et toutes les sortes de sophisme intellectuel sont utilisées par les sionistes afin de semer le trouble et de qualifier les détracteurs d’Israël et du sionisme d’antisémites. Les mots et les phrases sont de plus en plus supposés lourds de sens cachés, si bien que le contempteur d’Israël le plus sincère et désintéressé doit faire force détours afin de s’assurer qu’il n’est pas perçu comme antisémite.

    La sanction de toute « transgression » (faut-il parler de « contravention » ?) est terrible. L’accusation d’ « antisémitisme », avec tout ce qu’elle sous-tend en matière d’éventuelles exclusions politique, religieuse et sociale, attend au tournant ceux qui ne sont pas experts à se frayer un passage dans ce véritable champ de mines. L’« antisémitisme » - un terme qui ne désigne désormais plus l’attitude des gens qui haïssent les juifs au simple motif qu’ils sont juifs - est devenu un anathème tout prêt à l’emploi et bien pratique, qu’on lance contre quiconque critique les juifs et, de plus en plus, contre quiconque oserait critiquer Israël et le sionisme d’une manière estimée par trop péremptoire. Quant à ces juifs dotés de conscience qui osent élever la voix, c’est une peine particulière d’exclusion de la vie juive et d’exil qui leur est réservée.

    Le sionisme et l’Etat d’Israël sont aujourd’hui au c½ur même de la vie juive et énormément de juifs, quand bien même ils ne sont pas affiliés officiellement au sionisme, les ont soutenus dans leurs objectifs et continuent à le faire. De fait, la quasi totalité des establishments juifs organisés, dans le monde entier, principalement en Israël, en Europe et en Amérique du Nord, ont utilisé (et continuent à utiliser) leur pouvoir, leur influence, et surtout leur prestige moral, afin de seconder Israël dans ses efforts visant à mettre les Palestiniens sous son joug. Et le reste du monde occidental se rend complice de ces crimes, soit en soutenant ces entreprises, soit par omission, par son assourdissant silence...

    Le « marché ½cuménique » énoncé par Marc Ellis, qui se traduit aussi par un marché politique, est à cet égard très significatif. En voici la teneur : « Aux chrétiens et à l’ensemble du monde non-juif, les juifs disent ceci : « Vous allez présenter vos excuses pour la souffrance juive, encore et toujours. Et quand vous vous serez excusés, vous demanderez encore pardon. Lorsque vous aurez suffisamment demandé pardon, nous vous pardonnerons... à condition que vous nous laissiez faire absolument tout ce que nous désirons, en Palestine. »

    La situation en Israël / Palestine va de mal en pis. La haine envers Israël et l’Occident ne fait que s’enfler. De plus en plus, les juifs sont perçus comme des complices de l’oppression et de l’injustice. La colère s’accroît. Concomitamment, les juifs se retirent eux-mêmes de plus en plus derrière les murailles d’une solidarité de groupe aveugle et bien mal placée.

    Albert Camus, lors d’une rencontre de religieux dominicains, commentant l’attitude du pape Pie XII face à l’Holocauste, a écrit :
    « Ce que le monde attend des chrétiens, c’est qu’ils parlent, à haute et intelligible voix, et qu’ils expriment leur condamnation d’une manière telle qu’aucun doute, fût-il le moindre, ne soit susceptible de germer dans le c½ur du plus simple des hommes ou de la plus simple de femmes. [8] » [Retraduit de l’anglais, ndt]

    Le 14 novembre 2001, Marc Ellis conclut une réunion du Synode général de l’Eglise d’Angleterre par ces mots :
    « Votre responsabilité... n’est pas de nous traiter avec condescendance, ni de fuir, apeurés, en nous apercevant, ni de nous traiter comme des enfants, ni de vous repentir sans fin pour l’Holocauste. Votre tâche, c’est de nous parler sérieusement, et même de nous rabrouer, de nous désigner du doigt comme nous vous avons désignés du doigt, et de nous dire d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. »

    Pour qui sait l’apercevoir, l’ironie de ces propos est à couper le souffle...


    Article proposé par Mehr Licht

    Cet article est un chapitre de l’ouvrage « Parler vrai au sujet du sionisme et d’Israël » [Speaking the Truth about Zionism and Israel], édité par Michael Prior et publié par Melisende (Londres), en mars 2004. ISBN 1 901 1764 26 5, £ 12.95.
     

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