divorce consommé entre « élites laïques » et volonté populaire à propos du foulard

Discussion dans 'Scooooop' créé par BOLK, 10 Juin 2008.

  1. BOLK

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    Turquie : divorce consommé entre « élites laïques » et volonté populaire à propos du foulard


    En février dernier, Le Parti de la justice et du développement – AKP, pro-islamiste, au pouvoir depuis 2002 – avait fait adopter par l’Assemblée nationale un amendement à la constitution turque, autorisant le port du foulard islamique dans les universités. La Cour constitutionnelle jugeait jeudi cet amendement incompatible avec trois articles de la constitution qui mentionnent le caractère laïc de la république turque. L’AKP a violemment réagi à la décision des onze juges de la Cour, dénonçant « une ingérence directe dans le travail du pouvoir législatif et une violation flagrante du principe de séparation des pouvoirs »

    Lors d’une réunion présidée le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, les principaux dirigeants de l’AKP ont condamné vendredi le verdict des juges comme « contraire à la constitution » Selon eux, la Cour constitutionnelle n’est habilitée qu’à examiner les questions de procédure d’adoption des lois par le parlement et ne peut pas se prononcer sur leur contenu.

    « La Cour a outrepassé ses fonctions » a affirmé Bekir Bozdag, vice-président du groupe parlementaire de l’AKP, qui a estimé qu’à la suite de la décision des juges, « le Parlement n’aura plus le pouvoir de procéder à des changements constitutionnels. »

    La Cour s’est déjà prononcée à deux reprises dans le passé contre le port du voile dans les universités. Cette interdiction avait été confirmée par le Conseil d’Etat turc et la Cour européenne des droits de l’Homme.

    En mars dernier, le procureur de la Cour de cassation déposait devant la Cour constitutionnelle une demande d’interdiction du Parti de la justice et du développement, et de suspension pour cinq ans de la vie politique de soixante et onze de ses membres, dont le chef de l’Etat Abdullah Gül et le Premier ministre Erdogan. La Cour constitutionnelle doit très bientôt statuer sur cette demande.


    Pour le procureur, la formation au pouvoir entend transformer le pays en un Etat islamique : « Les mouvements de l’islam politique et l’AKP aspirent à terme à un système fondé sur la charia plutôt qu’à un Etat de droit ». Le procureur n’exclut pas que l’AKP puisse « si nécessaire, à recourir à cette fin au terrorisme ». Il estime que l’AKP se servira jusqu’au bout du takiyye – principe coranique légitimant le mensonge et la dissimulation – « jusqu’à ce que les objectifs d’un Etat inspiré du modèle islamique soient atteints ».

    Plusieurs dirigeants de l’AKP pensent que la Cour constitutionnelle décidera effectivement l’interdiction et ils se préparent déjà à créer une nouvelle formation.


    Le divorce entre les « élites laïques » – essentiellement l’armée, les juges, les universitaires et les milieux d’affaires – et la volonté populaire qu’exprime l’AKP, est total. Les premières s’opposaient à la révision constitutionnelle, redoutant qu’elle n’entraîne une légalisation du voile dans les administrations et les établissements scolaires où il reste interdit, ainsi que des pressions sociales et religieuses accrues pour obliger les femmes à porter le foulard. Ces mêmes élites arguent que l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne ne peut se faire que si la Turquie offre au monde un visage « laïc », dans la continuité des réformes kémalistes.

    Mais le peuple turc, dans sa masse, ne l’entend pas ainsi. Pour soutenir le parti au pouvoir, des centaines de femmes voilées ont manifesté après les prières du vendredi à Istanbul ainsi qu’à Diyarbakir, dans le sud-est du pays. « Maudits soient ceux qui sont derrière les juges ! Allah est le plus grand ! », scandaient les manifestantes à Istanbul.

    Selon de récents sondages, les deux tiers des femmes turques portent d’une façon ou d’une autre une forme de voile et la même proportion est favorable à la levée de son interdiction pour les étudiantes. Une proportion croissante de Turcs s’oppose à l’entrée de leur pays dans l’Union européenne dont ils jugent les mœurs « décadentes » - à raison… - et contraires à l’islam (avortement, contraception, droits-de-l’hommisme, relativisme, promotion de l’homosexualité et de la pédophilie, pornographie, etc.)

    Le Premier ministre a eu beau jeu de souligner qu’en prônant l’interdiction de l’AKP, le magistrat entendait passer outre «la volonté du peuple ». Volonté clairement affirmée lors des élections de juillet 2007 qui ont vu le parti de M. Erdogan l’emporter avec 46,5% des suffrages. L’amendement pour la levée de l’interdiction du voile a dans la foulée été adopté par 404 voix pour et 92 contre, soit bien plus que les deux tiers des suffrages requis (367).

    Les eurocrates qui entendraient jouer le camp « laïc » contre l’islamisme en seraient probablement pour leur frais. La Turquie donne en effet au mot « laïc » un sens très différent de ce qu’on entend sous nos latitudes. Il n’y a en effet pas de séparation entre la religion et l’État en Turquie, mais une mise sous tutelle de la religion par l’État. La religion est ainsi mentionnée sur les papiers d’identité et il existe une administration dite « Présidence des affaires religieuses » qui gère les 77 500 mosquées du pays. Le culte musulman est financé et les autres cultes doivent au contraire trouver par eux-mêmes les moyens nécessaires à leur subsistance. Les cultes chrétiens sont en butte à un harcèlement administratif systématique. La proportion de la population chrétienne est ainsi passée de 10% en 1920 à 0,3% au début du XXIe siècle : les « élites laïques » se ne sont jamais vraiment opposées à l’islamisation du pays par « la valise ou le cercueil ». C’est précisément en Turquie que la vague de violences qui a suivi la publication des caricatures de Mahomet a été la plus meurtrière : une religieuse et un prêtre italiens y ont en effet été assassinés.

    Sous un verni « laïc », une république islamiste pure et dure…

    Henri Dubost pour Novopress
     

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