Enquête. La tentation du christ

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 3 Avril 2010.

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    Malgré le harcèlement policier et les menaces de mort, des milliers de Marocains se sont convertis au christianisme. Aujourd’hui l’Etat réagit violemment pour contrer la “menace”.


    "Quelle est ta religion ?” Depuis quelques jours, cette question lancinante tombe comme un couperet sur les enfants de l’orphelinat d’Ougmas, près d’Azrou. Posée par des gendarmes inquisiteurs, devenus depuis peu garants de l’appartenance à la oumma islamique, la question effraye les gamins recueillis par l’institution tenue par des
    chrétiens.

    Ils s’inquiètent pour leurs parents adoptifs d’une autre confession. Si les gendarmes flairent une once de chrétienté chez ces gosses, dont la moyenne d’âge est de 12 ans, une accusation de prosélytisme s’abattra sur les familles en charge de l’orphelinat. Et dans la foulée, elles risquent d’être expulsées manu militari.

    Les enfants savent à quoi s’en tenir, le précédent n’est pas très loin, à quelques encablures. Le 8 mars, 16 éducateurs chrétiens du Village de l’espérance de Aïn Leuh ont été expulsés. Le ministère de l’Intérieur s’est appuyé sur l’article 220 du Code pénal, qui condamne “quiconque emploie des moyens de séduction dans le but d’ébranler la foi d'un musulman (…) en utilisant à ces fins des orphelinats”.

    La loi prévoit “six mois à trois ans de prison” pour le délit de prosélytisme - autre que musulman, cela va sans dire. Sauf que la procédure légale n’a pas été respectée. Il n’y a eu aucun procès, pas de plaidoyer de la défense, ni éléments à charge de l’Etat.

    La peur au ventre, les enfants d’Ougmas subissent, depuis, des interrogatoires quasi quotidiens des autorités, qui vont jusqu’à “s’inviter” dans leur école à Azrou. L’un des enfants confie que ses camarades de classe se gaussent déjà de sa chrétienté supposée. “Les enfants ne sont ni chrétiens, ni musulmans. Ce sont juste des enfants”, se défend l’un des employés de l’orphelinat.


    Jésus non grata

    Cet argument ne risque pas de convaincre les gendarmes. Le temps est à l’orage pour les missionnaires chrétiens, comme le prouve la multiplication des expulsions d’étrangers accusés d’ “ébranler la foi des musulmans”.

    Trois d’entre eux ont été priés de plier bagage rien que pour le mois de mars. Avant cela, en février, à Amizmiz près de Marrakech, une soixantaine de gendarmes ont encerclé une maison où s’étaient réunis 19 Marocains en compagnie d’un Américain qui aurait essayé de les convertir. Les autorités ont expulsé le missionnaire et retenu les autres protagonistes en garde à vue plus de 14 heures.

    Longtemps accepté pour ne pas nuire à l’image de tolérance du Maroc, le prosélytisme chrétien est désormais non grata. Pourquoi un tel durcissement ? “C’est une conséquence de la reprise en main du champ religieux impulsée par Mohammed VI, explique le politologue Mohamed Darif.

    Contrer l’islam radical passe par la lutte contre le prosélytisme chrétien. Il s’agit de couper l’herbe sous le pied des islamistes qui critiquent le laisser-faire de l’Etat vis-à-vis des missionnaires évangéliques”.

    Le roi a donné le la, tout le monde lui a emboîté le pas. Fidèle au nouveau credo officiel, le directeur de Dar Al Hadith Al Hassania, Ahmed Khamlichi, a listé dans un discours d’octobre 2008 les ennemis de l’islam modéré, à la sauce marocaine, voulu par le Commandeur des croyants. On y retrouve les chiites, les salafistes, les athées et, last bust not least, les chrétiens évangéliques.

    Il s’agit dorénavant de garantir la “sécurité spirituelle” des Marocains. Cette expression à connotation religieuse, jargon du ministère des Affaires islamiques, est désormais reprise par le ministère de l’Intérieur pour justifier les expulsions de chrétiens.

    C’est un message envoyé aux acteurs politiques qui critiquent depuis des années l’inertie des autorités face au développement du phénomène évangélique. Le PJD a exhorté plusieurs fois le gouvernement à soutenir les associations qui œuvrent à propager l’islam pour contrer le prosélytisme chrétien.

    Sur la même longueur d’onde que le parti islamiste, et sur le principe qu’il “vaut mieux prévenir que guérir”, l’Istiqlal a appelé à une refonte des programmes scolaires pour renforcer le sentiment patriotique à travers les valeurs de l’islam. Ce n’est pas le seul fait d’armes du parti de Abbas El Fassi.

    Ainsi, au parlement en 2005, le député istiqlalien Abdelhamid Aouad a interpellé le ministre des Affaires islamiques, Ahmed Taoufik, lui demandant de sévir plus fermement dans les affaires de prosélytisme. Aouad a annoncé que les missionnaires chrétiens avaient pour objectif de convertir 10% de Marocains à l’horizon 2020.


    Tolérance zéro

    En lançant ce chiffre alarmiste, le député istiqlalien jouait sur du velours, le caractère clandestin de la conversion ne permettant pas d’avoir de données fiables. La technique a aussi été utilisée par un centre islamiste marocain qui affirme dans une étude que 150 000 Marocains auraient été convertis ou approchés par des missionnaires chrétiens.

    La réalité est tout autre. “Il y a tout au plus deux mille convertis marocains selon les estimations les plus fiables”, affirme Zineb El Rhazoui, auteur d’une recherche sur La conversion au christianisme au Maroc, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris.

    La déferlante évangélique relèverait donc plutôt du mythe, et la “sécurité spirituelle” des Marocains n’est pas franchement en danger. Mais pour contrer les voix conservatrices qui crient au loup, les autorités ont décrété une tolérance zéro.

    Elles ont même créé, il y a peu, une cellule de veille dédiée à la surveillance du prosélytisme chrétien. Selon des chiffres publiés dans la presse, les services de sécurité auraient ainsi répertorié 36 “bases évangéliques” tenues par 202 missionnaires. Ils sont majoritairement américains, anglais et français, sont prêtres, enseignants, ingénieurs, médecins et chefs d’entreprise.

    Pour autant, cette politique de fichage serait inutile. “Contrairement à ce que l’on croit, dans les villes on ne se convertit pas au contact d’un missionnaire. Beaucoup de Marocains sont devenus chrétiens en regardant les chaînes évangéliques en arabe”, explique Zineb El Rhazoui.

    Selon Brother Rachid, télévangéliste marocain sur la chaîne Al Hayat, les Marocains se classent en troisième position dans les demandes d’informations sur la religion chrétienne par mail ou par téléphone, juste après les Egyptiens et les Algériens.

    “Al Hayat est dotée d’un attirail web des plus complets : podcasting, émissions et sites Internet interactifs et forums de discussions sur Paltalk”, décrit Zineb El Rhazoui. La chaîne assure ainsi son “service après vente” et met en contact les Marocains désirant se convertir avec les chrétiens locaux les plus proches.


    Liberté de culte… en théorie

    Khadija, 18 ans, a quant à elle pris langue avec les chrétiens marocains via Facebook. “Je désirais me convertir, mais je ne savais pas comment faire. J’ai trouvé plusieurs groupes de chrétiens marocains sur Facebook.
    Après les avoir contactés, ils m’ont appelée pour en savoir plus sur mes intentions et ma motivation”, raconte-t-elle.

    Utiliser toutes les ressources du réseau social virtuel, et l’anonymat d’Internet en général, est une manière de pallier la semi clandestinité dans laquelle sont cantonnés les chrétiens marocains. Car, même si aucun article de loi ne condamne l’apostasie, les convertis sont soumis à des pressions quotidiennes de la part des autorités.

    “Deux jours avant la fermeture de l’orphelinat de Aïn Leuh, j’ai reçu la visite d’un agent de la DST qui m’a posé des questions sur ma conversion. Ce n’était pas la première fois et sûrement pas la dernière”, raconte Hicham, 39 ans, pasteur à Casablanca, habitué à ces interrogatoires impromptus.
    “Les services secrets connaissent la plupart des pasteurs marocains. Et bon nombre de chrétiens marocains sont répertoriés”, surenchérit-il.


    La raison de cette surveillance est toute trouvée (et peut se justifier) aux yeux des autorités : éviter à tout prix qu’un fou furieux déboule au milieu d’une réunion de chrétiens marocains pour leur faire payer leur rejet de l’islam. L’ordre public avant tout. “La DST assure notre sécurité”, admet fort volontiers un converti.

    C’est ailleurs que le bât blesse. L’article 6 de la Constitution “garantit à tous le libre exercice des cultes”. Le Code pénal en remet une couche en stipulant que “quiconque, par des violences ou des menaces, a contraint ou empêché une ou plusieurs personnes d’exercer un culte, ou d’assister à l’exercice de ce culte, est puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 100 à 500 dirhams”.

    Mais sur le terrain, cette liberté garantie par la loi n’est accordée dans les faits qu’aux chrétiens étrangers et fait fi des chrétiens marocains. “Le système de gestion de l’Etat suit un modèle jacobin, il est donc régi par une logique laïque qui reconnaît la liberté de conscience et de culte relevant des libertés individuelles.

    Seulement, le système de légitimation du pouvoir est, quant à lui, essentiellement basé sur la religion d’Etat : l’islam”, explique le politologue Mohamed Darif. Sacré paradoxe. Et ce n’est pas le seul. “Pour l’Etat, tout Marocain qui ne naît pas juif est considéré forcément comme musulman, alors que ce n’est inscrit nulle part dans la loi”, argumente Ahmed Assid, philosophe et ardent défenseur de la laïcité.


    Le chemin de croix

    Coincés par leur statut de “musulmans par défaut”, les Marocains convertis au christianisme se retrouvent interdits d’accès dans les églises officielles installées au Maroc, qui ne sont ouvertes qu’aux chrétiens étrangers.

    Pour prier, ils sont contraints de se réunir dans des appartements, presque en catimini et jamais à plus de 20 personnes pour ne pas attirer l’attention.
    Dès qu’une “église” dépasse ce chiffre, elle se scinde en deux. Car, au-delà de l’Etat, c’est la société qui nie à ces chrétiens le droit d’exister.

    C’est ainsi que, par peur du rejet, beaucoup de convertis pratiquent leur religion uniquement chez eux. En espace sécurisé, en somme. “Aux yeux des gens, il est pire de se convertir que de ne pas croire en Dieu. Un athée est considéré comme une brebis égarée, alors qu’un Marocain converti est perçu comme un traître.

    Il est passé dans l’autre camp”, témoigne un chrétien marocain. “On nous présente comme des gens intéressés qui auraient choisi une autre religion contre de l’argent ou pour obtenir un visa pour les Etats-Unis. Alors qu’au contraire, c’est un acte d’engagement total dont nous payons le prix chaque jour sur le plan humain.

    Je viens ainsi d’être licencié par mon employeur qui a découvert que j’étais chrétien”, s’indigne un autre converti. “Qui plus est, personne ne dit jamais que chaque membre d’une église doit verser 10% de son salaire à la communauté. Etre chrétien au Maroc coûte plus que cela ne rapporte”.

    Conscients d’être des ovnis en milieu hostile, les convertis développent des réflexes communautaires. Ils se connaissent presque tous, grâce à leurs sites Internet, et organisent des événements entre eux pour lutter contre la mort sociale à laquelle ils sont condamnés.

    “Nous sortons en forêt ou à la mer ensemble, pour que les fidèles de l’église ne se sentent pas coupés du reste de la société ou soient honteux de leur foi. On invite aussi les chrétiens qui vivent dans d’autres villes du Maroc, c’est une manière de leur faire sentir qu’ils ne sont pas seuls”, confie le pasteur Hicham.


    Coming out en vue ?

    Discrets en temps ordinaire, les chrétiens marocains en ont assez de faire le dos rond. Les tracasseries vécues, suite à l’affaire de Aïn Leuh, ont été pour eux la goutte qui a fait déborder le calice.

    Ils se sont concertés pour écrire un communiqué où ils demandent au gouvernement d’arrêter “tous les types de harcèlements sécuritaires systématiques, d’arrestations, de détentions et d’inspections qui ont pour seul but d’humilier les chrétiens et de mettre la pression sur eux pour les forcer à renoncer à leurs convictions religieuses”.

    Ils réclament aussi d’être reconnus en tant que chrétiens marocains et, qu’enfin, on leur accorde “(leur) droit de culte”. Pour de vrai et pas seulement sur le papier.

    Diffusées sur Internet, les revendications des chrétiens marocains ont rencontré un écho favorable au sein de la communauté. Les convertis n’en sont pas encore à parler de marche ou de sit-in pour être reconnus, mais dans l’esprit des initiateurs du communiqué, c’est tout de même un premier pas vers l’ouverture d’un débat public sur la liberté de culte.

    “Dans une interview, Mohammed VI a affirmé qu’en tant que Commandeur des croyants, il avait pour devoir de garantir la liberté de culte aussi bien pour les musulmans que pour les juifs et les chrétiens”, rappelle un des rédacteurs du communiqué. Les chrétiens marocains ne contestent d’ailleurs pas le statut d’Amir al mouminine (Commandeur des croyants) du roi. Ils veulent juste ne plus être exclus des mouminine…




    Confession

    Hicham, 39 ans, Pasteur
    “Mon père, musulman très pieux, a accepté mon choix”

    “Je suis chrétien depuis 1990. J’ai grandi dans une famille soussie musulmane très pratiquante. J’ai toujours été dans une démarche de questionnement personnel, lisant beaucoup sur l’islam. J’ai d’ailleurs suivi des cours de Charia à l’université pendant 4 ans.

    J’ai été frappé par la kyrielle de contradictions qui m’apparaissaient dans le Coran. A l’époque, j’écoutais les radios et les chaînes chrétiennes, tout en correspondant avec des associations évangéliques.

    J’ai ensuite décidé de suivre des cours de théologie chrétienne à l’université de Beyrouth. Je ne m’en suis jamais caché puisque, dès mon arrivée au Liban, j’ai déclaré ma présence à l’ambassade du Maroc à Beyrouth, spécifiant les études que je suivais.

    De retour au Maroc, j’ai essayé de m’organiser comme je pouvais pour pratiquer ma religion. On se retrouvait avec d’autres Marocains chrétiens dans des cafés pour prier. On sortait nos bibles au vu de tous, et ça ne posait aucun problème.

    Ordonné pasteur, je dirige aujourd’hui une “église” de chrétiens marocains. On se réunit 2 à 3 fois par semaine dans un appartement. Mon père, musulman très pieux, a fini par accepter mon choix. J’ai aujourd’hui de très bonnes relations avec ma fratrie et mes parents. Je respecte leur foi et ils respectent la mienne”.



    Mehdi, 25 ans, commercial
    “Je pensais être le seul chrétien marocain”

    “A 6 ans, mon père m’obligeait à me lever à l’aube pour faire ma prière. Fatigué de me réveiller aussi tôt, j’ai fini un jour par tout rejeter : Dieu, l’islam, etc.

    Cet épisode a marqué le début de ma révolte. Quelques années plus tard, j’ai découvert le Nouveau testament dans la librairie de mon oncle. J’ai été frappé par un passage qui parlait d’amour et de pardon.

    Pendant mes années de lycée, j’avais d’ailleurs toujours une bible sur moi et je portais une croix.
    Un jour, un homme m’ayant surpris en train de lire la Bible m’a invité à une réunion d’Al Adl Wal Ihsane. Je suis resté enfermé pendant 40 jours avec des sympathisants du mouvement. J’en suis ressorti déprimé.

    J’ai ensuite intégré un parti d’extrême gauche. Je croyais trouver ma paix intérieure en épousant un mouvement athée. Mais, en vérité, je me cherchais toujours. J’ai commencé à suivre des cours bibliques par correspondance. Je pensais être le seul chrétien marocain à l’époque, avant de découvrir, via un site Internet, que nous étions plus nombreux que je ne l’imaginais.
    Après avoir étudié l’Evangile pendant de nombreux mois, j’ai fini par intégrer une “église” à Casablanca”.



    Houria, 20 ans, étudiante
    “Mon ami ne voulait pas être vu avec une impie”

    “A 14 ans, je me suis voilée à la demande de mon père. Ça a marqué le début de mes doutes. Le traitement fait à la femme dans le Coran me paraissait injuste.

    A 15 ans, j’ai retiré mon voile au grand dam de mon père. Je suis devenue athée. J’ai découvert à la même époque des émissions radio présentées par des Maghrébins chrétiens.
    On y parlait beaucoup de l’Evangile, de Jésus, l’idée que Dieu était amour m’a séduite.

    A 18 ans, je suis devenue chrétienne. Mes parents ne le savent toujours pas, aussi je jeûne pendant le ramadan par respect pour eux. Quand je dois réciter le Coran en leur présence, je l’entonne comme une chanson, sans que les paroles ne me touchent ou aient un sens pour moi.
    Je veux leur annoncer ma conversion en douceur, et leur laisser le temps de l’accepter.

    J’ai confié à l’un de mes amis d’enfance que j’étais chrétienne. Il m’a rejetée en m’avouant que ça ne lui posait aucun problème personnellement, mais qu’il ne voulait pas être vu en compagnie d’une impie.

    Depuis, j’ai rencontré de nombreux Marocains chrétiens sur le Net. Je ne me sens moi-même qu’avec eux”.



    Imane, 30 ans, Cadre
    “Je suis une traîtresse pour ma famille”

    “Très tôt, je me suis définie comme athée par rejet de l’islam. Vers 15 ans, j’ai commencé à être agnostique.

    Vu que la plupart de mes amies étaient françaises ou franco-marocaines, j’ai pu assouvir ma curiosité et avoir accès à une bible en français. Quelques années plus tard, j’ai étudié dans une université privée où j’ai rencontré de jeunes chrétiens du monde entier qui m’ont permis de comprendre le christianisme d’une manière plus intime.

    J’ai finalement pu étudier les quatre évangiles individuellement.
    A 18 ans, je savais que j’étais chrétienne. Je n’ai pas senti que c’était un « changement » de religion, mais une réponse au mal-être que je ressentais depuis des années.

    Quand je revenais chez mes parents, je devais cacher ma bible, et je devais trouver des excuses pour sortir le dimanche matin, prendre un petit taxi rouge, et aller prier dans une église qui a pignon sur rue.

    Je mettais une casquette, et tentais de cacher mes traits d’arabe. Il y avait toujours un policier au rond-point, et le gardien de l’église était très curieux. J’ai dû attendre de quitter le Maroc pour me faire baptiser en 2001 aux Etats-Unis, après avoir suivi un programme de catéchisme pour adultes.
    Quand ma famille l’a su, j’ai été traitée de traîtresse”.




    Portrait

    Le frère ennemi

    “Brother Rachid” est l’animateur phare de la chaîne évangélique Al Hayat. Marocain converti au christianisme, sa tête a été mise à prix par des intégristes pour ses attaques contre l’islam.

    Avant de devenir “brother”, Rachid dirigeait une société d’informatique au Maroc. Pays qui l’a vu naître en 1973 à El Jadida. “C’est un Doukkali pur jus”, confie l’un de ses amis.

    A 12 ans, petit Rachid découvre Jésus, un soir de ramadan, l’oreille collée à son poste de radio. C’est le déclic : il devient chrétien.

    Ses parents le rejettent et son père, imam dans une mosquée, ne lui adresse plus la parole. Rachid rencontre alors des Marocains chrétiens, prie avec eux et, surtout, lance un mouvement.

    “Nous ne voulions plus cacher notre foi, nous revendiquions le droit de parler de notre religion et d’avoir des bibles en arabe”, nous explique-t-il. Cette hardiesse lui vaut de nombreuses tracasseries avec la DST qui le pousse à quitter le territoire national en 2005.

    A la même époque, il rejoint la chaîne de télévision Al Hayat où il présente le programme “Une question audacieuse”, et devient la star des chrétiens du Maroc. “Tu es mon héros”, lui écrit une admiratrice sur Facebook.

    Mais ses détracteurs sont aussi légion. Dans son émission, Brother Rachid passe le plus clair de son temps à critiquer le Coran et les hadiths. “L’islam se donne le droit de critiquer le christianisme.
    Le christianisme doit en faire autant”, rétorque-t-il.

    Mais, peu regardant sur la méthode, Brother Rachid dérape bien trop souvent, allant jusqu’à s’en prendre directement au prophète Mohammed. Il déclenche à lui tout seul une guerre des religions, opposant chrétiens et musulmans.

    Lui considère qu’il a une mission : “Je veux proposer aux musulmans un autre choix de religion”, nous confie-t-il. Et cette religion, c’est la sienne et celle du Christ.

    Evidemment. Pour partager “la parole de Dieu” avec ses concitoyens, il est le premier à traduire la Bible et 27 versets du Coran en darija. C’en est trop pour les islamistes, qui menacent de mort quotidiennement ce “frère” qui accumule les provocations à leurs yeux.

    Pour des raisons de sécurité, Brother Rachid préfère taire le pays où il vit. Et cache soigneusement sa véritable identité. Devant sa maison, la police fait des rondes tous les jours.

    Au téléphone, Brother Rachid reste très évasif sur sa vie. Il nous confie juste qu’il est marié, père de 3 enfants, et que lui, “l’ex-chouha” de la famille, est aujourd’hui réconcilié avec ses proches. Brother Rachid dit parler régulièrement à ses parents et envisage même un retour au pays. Il n’en dira pas plus.


    Plus loin. L’être et le paraître

    “Je dois garantir la liberté de culte et, je le précise, pas seulement celle des musulmans. Les trois religions, musulmane, juive et chrétienne, peuvent s’exprimer en toute liberté, sécurité et sérénité”. Difficile de faire plus œcuménique que cette déclaration de Mohammed VI, dans une interview au Figaro le 4 septembre 2001.

    Et pourtant, entre le poids des mots, message transmis à l’étranger sur la tolérance religieuse du royaume, et le choc des faits, il y a un gap vécu par les Marocains convertis au christianisme.

    Car la prétendue tolérance, dont ne cesse de s’enorgueillir le trône alaouite, passe à la trappe quand le consensus social est menacé.

    Accepter la diversité religieuse des Marocains, c’est fragiliser l’islam, ce principal socle sur lequel est bâtie la monarchie. L’islam est l’élément fédérateur de l’identité marocaine, transcendant toutes les différences, comme l’a écrit l’islamologue Mohamed Arkoun.

    En épousant la foi chrétienne, en rejetant de fait leur statut de musulmans, les convertis se retrouvent donc exclus de la société, considérés comme des traîtres, délestés de leur marocanité, et condamnés à jouer les caméléons entre l’être et le paraître.

    Au quotidien, ils vivent selon un temps liturgique, ponctué de fêtes religieuses qui ne sont plus les leurs : jeûneurs malgré eux, et fêtant Noël, la naissance de Jésus, leur nouveau prophète, en catimini.

    De manière pratique, ils n’ont aucune existence légale, astreints à se marier selon la législation musulmane et à être enterrés conformément aux rites islamiques. Le problème est culturel, social et identitaire. Il se pose tant au niveau des individus que de la collectivité.

    Et il nous interpelle au plus profond de nous-mêmes : est-on en droit, dans un pays se prétendant moderne, de réduire des milliers de Marocains au silence ?





    http://www.telquel-online.com/417/couverture_417.shtml
     

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