Enquête. Scandales “made in Morocco” sur Internet

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par kaptinemajid, 21 Mai 2010.

  1. kaptinemajid

    kaptinemajid Bannis

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    Enquête. Scandales “made in Morocco” sur Internet


    Communauté. Le site Internet 9habtube.com propose des vidéos garanties 100% “arab sex”. (DR)

    Affaires Milouda, Servaty, Ksar El Kebir, etc. Lorsque la Toile marocaine s’affole, le concept de “chouha” revient en boucle. Sommaire non exhaustif des frustrations virtuelles nationales.


    epuis un mois, Milouda, militante de l'Association de lutte contre le sida (ALCS), est jetée en pâture sur le web. Quelques secondes extraites d'un reportage tourné par l'AFP ont suffi à déchaîner les passions : Milouda, souriante, est face à un groupe de prostituées. Elle leur propose une alternative coquine pour convaincre un client réticent de
    porter un préservatif. Joignant le geste à la parole, elle place un condom dans sa bouche et le déroule sur un godemiché. Ce qui n'était initialement qu'une méthode de sensibilisation est devenu une affaire de mœurs : catapulté sur Internet, l'extrait vidéo choque et offense les cliqueurs bien-pensants…qui n'hésitent pourtant pas à “faire tourner”. Pire encore, Milouda est voilée, donc dix fois plus méprisable, selon les commentaires. “Ça donne une mauvaise image de notre pays”, ose un internaute. “Pauvre mari, si elle en a un”, se désole un autre. Aux défenseurs de Milouda, ceux qui soulignent son courage et admirent son combat, on répond “qu'il y a des manières plus décentes” de sensibiliser, sans aller jusqu’à “simuler une fellation”.
    “Chouha” est le maître-mot de l'affaire. Le quotidien Al Massae n'hésite pas à en faire sa Une, captures d'écrans à l'appui. Imité par d’autres supports, qui cette fois prennent la défense de la militante. Sauf que l’image est plus parlante que le verbe : la majorité des réactions sont rétrogrades. “Je suis convaincue de l’utilité de mon travail sur le terrain et ce ne sont pas les quolibets qui me feront changer d’avis”, a déclaré Milouda lors d'une réunion de l'ALCS. Pourtant, cette surexposition virtuelle a contraint la jeune femme et sa famille, criblées d'insultes dans leur quartier, à s'exiler hors de la ville à titre “préventif”.

    Le calvaire de Milouda
    Milouda fait son travail. Elle n'a rien d'une prostituée filmée à son insu, rien de la fille dupée par un petit ami malveillant. Et pourtant, sur la Toile, de Facebook à Dailymotion en passant par le forum d'un site sportif et autres portails, la militante est classée dans la même catégorie. Celle de la supposée chouha. Il a suffi qu’un internaute malveillant extraie une séquence de son contexte pour jeter l’anathème sur la militante. Comme Milouda, plusieurs femmes (car ce sont en majorité des femmes qui portent le sceau de la e-chouha) sont pointées de la souris. “Les traumatismes pour la victime sont souvent lourds de conséquences, autant que le viol”, assure la psychiatre Nadia Kadiri. C'est le cas de Samira. La jolie Casablancaise s'est retrouvée, à 17 ans, exhibée du jour au lendemain sur Internet par son ex-petit ami. “J’ai dû changer de lycée, changer de ville. L’affaire remonte au moins à deux ans, mais j’ai toujours l’impression que tout le monde a vu la vidéo et me reconnaît dans la rue”, confie-t-elle. Bonjour la dépression et la perte d’estime de soi…

    Macho city
    Selon le sexologue Aboubakr Harakat, les hommes à l’origine de ces posts agissent par veangeance personnelle ou inconsciente : “Internet permet de dire aux femmes qui nous ont bousculés, dans nos vies sociales et professionnelles, tout ce qu’on veut, tout ce qui est dans notre inconscient collectif”. Amina, 23 ans, a évité le scandale de peu. Il y a un an, elle s’entiche d’un garçon de l’autre côté de la Méditerranée. Las de vivre leur passion sur MSN, les tourtereaux décident d’un rendez-vous in real life. Une petite semaine de vacances, où la jeune femme accepte de se faire photographier dans des postures suggestives. Sauf que lorsqu’elle a voulu rompre, son petit ami l’a menacée de publier leurs souvenirs sur Internet. “Il a failli ruiner ma vie et celle de ma famille”, chuchote-t-elle. Il lui a fallu deux mois pour le convaincre, à l’aide de ses parents, de revenir sur sa décision. “Il faut souligner la responsabilité de ces femmes qui acceptent de se faire filmer ou prendre en photo”, proteste le docteur Harakat. Le problème c’est que, malgré toute la vigilance possible, “ça” peut arriver à tout le monde : “On accepte de se faire filmer, mais on ne contrôle plus rien si on se fait voler son portable ou son ordinateur”. Ce ne serait même plus une question de liberté individuelle, mais de mille et une précautions à prendre pour ne pas retrouver son intimité exposée sur les écrans de milliers d’inconnus. Le côté pervers de la technologie, en somme.

    Tberguig, sport national
    Le web 2.0 est le vecteur de tous les excès. Exit le temps où l’on scrutait les faits et gestes de la brune à forte poitrine du quartier. Bluetooth, webcam et autres accessoires deviennent les ailes de notre légendaire tberguig. Aujourd’hui, on préfère traquer un compte Facebook, hacker une boîte mail en quête de quelque chose à jeter dans la gueule d’Internet. La diversité des utilisateurs et des messages véhiculés en fait un instrument quasi-indestructible, et surtout, une source de détournements incroyables. A l’image de cette histoire qui se passe à Taroudant. “Va voir les prouesses de ta sœur sur YouTube”, reçoit un jour Kamal sur son portable. S’engouffrant dans le premier cybercafé, il tape les mots-clés dictés par le calomniateur anonyme… et tombe sur un montage scabreux : la tête de sa sœur mal ajustée sur un corps de femme nue, sur fond de musique chaâbi. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans la petite ville, et tout le monde se gargarise des fausses prouesses de la sœur de Kamal. Dans un autre patelin du royaume, Houda, employée d'un cybercafé, s'est fait traquer pendant plusieurs mois par un inconnu. L'homme se contentait de la filmer de loin, de zoomer sur son décolleté, de prendre des photos avec son portable. “Il s'est ensuite débrouillé pour obtenir mon numéro de téléphone et mon adresse email, se souvient Houda. Il m'a menacée de publier le tout sur le Net si je ne lui versais pas la somme de dix mille dirhams”. Le maître-chanteur avait chargé sa propre épouse de récupérer la somme. Houda poursuit : “Comme je n'avais rien à me reprocher, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai averti la police”. Laquelle a fini par cueillir le couple malintentionné…

    Arab sex svp !
    Aucun doute, les cliqueurs marocains sont à la recherche de sexe. A en croire Google Trends (outil statistique permettant de connaître la fréquence à laquelle un terme a été tapé dans le moteur de recherche Google, avec la possibilité de visualiser ces données par région et par langue), les recherches marocaines des mots “97ab” et “chouha” montent en flèche depuis 2007.
    Pour Nadia Kadiri, sexe et Internet ne font pas bon ménage : “On n’y développe que ce qu’on peut appeler le côté orifiçaire de la sexualité”. Après le photoblogging, PalTalk et les vidéos dénudées sur YouTube, certains sites se spécialisent. Oubliez les rubriques consacrées aux beurettes sur les portails pornos internationaux. Aujourd’hui, il existe un “9habtube.com”. Habillage rouge et noir reprenant la structure de sites pornographiques professionnels, 9habtube le racoleur se targue d’être l’“arab sex video community”. En tapant “chouha” dans la barre de recherche, on se retrouve devant près de 70 vidéos. Le contenu va de la prostituée filmée à la fille qui se dénude devant sa webcam, en passant par l’adolescente qui danse. Le tout posté avec un sentiment de totale impunité.

    Anonymes ou bikheer
    “L’anonymat sur Internet permet encore plus de liberté d’expression, même dans sa forme négative”, analyse le sexologue Harakat. C’est un fait : qu’il soit à l’origine de la chouha online, qu’il contribue simplement à la diffuser ou qu’il se prête au jeu des commentaires injurieux, l’internaute lambda se sent désinhibé, en sécurité derrière son écran. “Je sais que je ne suis pas totalement anonyme sur le web, mais je m'en fous : au moins, je me sens caché, protégé, c’est tout ce qui compte”, argue un jeune R’bati de 17 ans, particulièrement virulent sur le Net. Au téléphone, il est poli, presque timide. Rien à voir avec le personnage houleux et vulgaire du site d'hébergement de vidéos. S'il ne parle pas comme ça dans la “vraie vie”, il explique néanmoins que sur Internet, il exprime clairement le fond de sa pensée. “Ça m'est égal que mes commentaires ou mes vidéos soient supprimés, je sais que d'autres gars comme moi diront la même chose, avec peut-être moins de véhémence”. Même discours chez cet étudiant bien né, pas franchement conservateur : “Je m’en fous de ne pas faire le ramadan, mais je refuse que les femmes de mon pays fassent les putes sur Internet”. Son crédo ? Créer le buzz grâce aux vidéos qu’il déniche ou reçoit sur son portable. “Quel que soit le comportement de l’internaute impliqué dans la diffusion de ce genre de vidéos, ça dénote notre malaise social, lié à la vulnérabilité de la femme et de son image”, conclut Aboubakr Harakat.

    Chouha, mode d’emploi
    Pour la psychiatre Nadia Kadiri, “la chouha vient d’un sentiment de colère, qui vient elle-même du fait que notre système de valeur est cassé”. Sans s’ériger en moralisateurs à la prétention encyclopédique ou se dresser en semi-muftis, nombreux sont ceux qui, sur Internet, se contentent de regarder ces vidéos et de dire “juste” ce qu’ils pensent. C'est-à-dire du mal. “Se retrouver face à ce genre de vidéos est une interpellation identitaire”, analyse la psychiatre. Pour le sexologue Aboubakr Harakat, les addicts de stimulation virtuelle du terroir y trouvent leur compte : “Ils s'excitent en regardant des bnat darhom, Madame tout le monde, la voisine. Et c'est encore plus excitant, plus pervers pour eux de les jeter en pâture”. Cette quête de l'excitation de proximité ouvre forcément les vannes de la violence verbale. On insulte ces mêmes filles que l'on expose, parce qu'elles viennent de chez nous. “On essaie de recoller les morceaux d'un miroir brisé. D'un côté, on trouve du plaisir à regarder ces filles proches exposées. De l'autre, leur proximité choque, car ce que l'on accepte des autres est inadmissible quand ce sont des Marocaines”, résume Aboubakr Harakat.

    Entre le haram et la hchouma
    Toujours selon le docteur Harakat, les internautes marocains “pensent qu’il n’y a pas de hchouma chez les Européens, que ce sont des dépravés”. Et que ce n’est donc pas si grave que cela de lorgner de leur côté. Mais dès lors que cela touche une Marocaine, une musulmane, c’est automatiquement haram, on crie violemment au scandale tout en continuant à regarder. “Ça relève de la même schizophrénie que le Marocain qui vit pleinement sa vie sexuelle mais qui veut, pour son mariage, que sa femme garde le cachet du service d’hygiène (la virginité, ndlr)”, compare le sexologue. C’est là qu’intervient la fameuse hchouma nationale, “mélange de tabous et d’interdits sociaux”, selon la définition de Nadia Kadiri. Ce que la hchouma nous dit avant tout, c’est que “chez nous, ça ne se fait pas”. Nous avons “un rang et une image à tenir, dans le plus beau pays du monde”. Aboubakr Harakat explique que la chouha relève du domaine public, elle intervient lorsqu’on enfreint la hchouma, au cœur même du tabou : “Quand ça reste privé, caché, ça n’a pas d’impact. C’est lorsque c’est exhibé que ça devient chouha. Lorsque ça passe de la clandestinité à la sphère publique”.

    “Dieu merci, on n’a rien vu”
    C’est donc la marocanité même des images, photos ou vidéos, qui alimente le scandale. Le simple fait que ces images soient tournées au Maroc, que les femmes dénudées soient marocaines est condamnable. Les internautes les plus virulents reconnaissent volontiers cette hypocrisie : “Avant, lorsqu’ on avait vent de ces horreurs on se les racontait entre voisins, on disait wili wili, dieu merci on n’a rien vu”, commente ce cliqueur compulsif. Sauf que le grand village qu’est Internet est devenu le nouveau support de la rumeur, image et son à l’appui. Bon nombre des commentaires insultants commencent ou finissent par la même idée, celle que ces vidéos portent atteinte à la réputation du pays. “Sur le Net, notre linge sale est exporté, analyse Aboubakr Harakat. Les internautes marocains craignent d’être encore une fois traités de proxénètes par les pays voisins, que les Marocaines soient encore traitées de prostituées”. Ce que confirme Nadia Kadiri : “Le Maroc est une société de la honte, contrairement à l’Europe, qui est une société de culpabilité. Nous, nous avons uniquement honte d’avoir fait ça et honte vis-à-vis du regard d’autrui”.
    Plus surprenant encore, on crie aussi au scandale lorsque la vidéo coupable expose une Algérienne, une Arabe, une musulmane, bref “une femme appartenant à la Oumma arabe et islamique”, surenchérit le sexologue Harakat.

    Que celui qui n’a jamais péché…
    Nous nous retrouvons, grosso modo, devant une nouvelle dichotomie à la marocaine : les personnes qui font tourner les vidéos estampillées chouha sont les premières à s’en offusquer. Relevant plus du déni que du véritable dégoût, les internautes moralisateurs invoquent souvent des complots étrangers, jurent qu’il n’y a rien de tel au Maroc, et même, parfois, qu’il s’agit de commandes ennemies. Les exemples les plus frappants sont probablement les réactions suscitées par la vidéo tournée à Ksar El Kebir. Fin 2007, une petite fête avec musique gnaoui et un danseur déguisé en femme va défrayer la chronique. Et mettre la petite ville au devant de la scène nationale. La recette du scandale : un enregistrement vidéo de la soirée, diffusé sur YouTube, le déchaînement d’un quotidien arabophone et une meute d’habitants belliqueux. Le tout aboutit à une chasse à l’homme transformée en lynchage public.
    Le “clip” de Ksar El Kebir restera longtemps dans le top 5 des vidéos les plus regardées sur YouTube, précipitant l’entrée du Maroc dans l’ère de la cyberdélation. En écumant les commentaires sur les forums, sites de partage vidéo et autres réseaux sociaux, au-delà de l’homophobie bête et méchante, on trouve des jugements cinglants sur la marocanité de l’événement. Florilège : “Les homos chez nous, c’est pas vrai. Déjà que ça se passe mal chez les Européens, qu’est-ce qu’on peut dire pour une petite ville ? Et marocaine. Franchement, c’est très hchouma. C’est pas des petits PD de merde qui vont salir notre merveilleuse petite ville”, s’enflamme un internaute. D’autres implorent Dieu, non pas de sauver les pauvres “pécheurs”…mais de remettre le pays dans le droit chemin. “Je ne suis pas homophobe, mais hadshi shouwehna. Telbo llah yehfed bladna ou wlidatna, ash ghan goulou 9eddam llah […] Ya rebbi yehfed oummat Mohammed ou nesser l’mgharba ajma3ine”. Traduction : la honte s’abatte sur nous, que Dieu protège nos enfants et notre pays, qu’allons-nous dire une fois que nous serons devant Dieu…
    Pas de rédemption sociale possible pour les fauteurs de trouble virtuels, donc. Les internautes “bien intentionnés” préfèrent prier pour le pays, c'est-à-dire la communauté. “Les gens sont toujours prompts à lyncher l’autre et oublient qu’ils ont aussi des choses à se reprocher, observe le sexologue Harakat. C’est le must de la perversion, et c’est un sport national”. Voilà qui est dit.


    source : telquel
     

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