Fatima Gharbaoui, le génie naïf de la peinture primitive

Discussion dans 'Info du bled' créé par freil, 8 Janvier 2006.

  1. freil

    freil Libre Penseur

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    Exposition à Tanger
    Parler d'une «école naïve» de la peinture serait l'ultime paradoxe car, de par sa nature même, ce qui pourrait être nommé avec plus de justesse «primitivisme moderne» ne peut être enseigné, et moins encore dans l'atmosphère esthétiquement corrompue des écoles d'art. En ces lieux, la vénération des faux dieux de la perspective et du réalisme, de l'abstraction et du cubisme, rigoureusement inculquée à chaque génération d'artistes émergents, étoufferait l'innocent génie d'un vrai artiste naïf.

    Et pourtant, en un sens, le Maroc peut se vanter de posséder une école de peintures naïfs, non pas dans le sens académique, mais sous la forme d'une riche et longue succession d'artistes autodidactes, beaucoup d'entre eux étant à la fois des campagnards illettrés et les héritiers authentiques de Mohamed Ben Ali R'Bati, de Moulay Ahmed Drissi, de Hamri, de Saïd Aït Youssef, de Mohamed Lagzouli et de Mohamed Ben Allal.

    Chacun de ces maîtres était animé d'une grande passion de représenter son Maroc particulier. Ils ignoraient tout des lois de la perspective, du cercle chromatique, du réalisme artistique, ou de tout ce qui aurait pu contraindre ou freiner leur imagination ; c'est ce qui leur permettait de se livrer corps et âme à la description de leur propre vision de la vie traditionnelle. Et maintenant, une nouvelle artiste de génie a émergé : autodidacte, illettrée, issue d'un milieu rural démuni, mais possédant des dons indiscutables : Fatima Gharbaoui.

    Gharbaoui qui expose actuellement des gouaches et des aquarelles à la Galerie d'Art Lawrence-Arnott de Tanger, en collaboration avec l'American Legation Museum de Tanger, du 17 janvier au 4 février, est une artiste au talent certain. Son ignorance de ce que le monde apprécie le plus aujourd'hui, les aptitudes à l'informatique, l'alphabétisation, les connaissances académiques ou, en un mot, la modernité, a préservé son innocence enfantine aux yeux écarquillés. Elle peint comme une petite fille berbère ou D'Jibelli de 6 ou 7 ans pourrait le faire si on lui offrait une boîte de peinture pour la première fois : Ksar dominant une oasis, paysages pastoraux idylliques, cafés bien achalandés, ouvriers et ouvrières, vies difficiles, vies misérables vaccinées contre le matérialisme par l'assouvissement des besoins les plus primaires pour survire.


    Comme la plupart des petites paysannes, Fatima Gharbaoui, née en 1956 dans le village de Had El Gharbia a été mariée à l'âge de 14 ans à un homme choisir par son père. Mère à 15 ans, n'ayant reçu aucune éducation, elle a mené une vie simple faite de sacrifices et s'est installée dans l'ancienne médina de Tanger en 1975. En 1999, elle a suivi un cours d'alphabétisation organisé par l'American Legation Museum et la fondation Tanger Al Madina.

    Résultat de cette expérience cathartique, elle a découvert sa propre voix, sa propre valeur et, encore plus important, cette grande vérité : non seulement l'ignorance académique et la capacité artistique ne sont pas incompatibles, mais elles sont souvent les piliers du génie !
    Depuis sa première exposition à l'American Legation Museum de Tanger en 2003, et lors de la suivante en 2004, elle a rapidement acquis une réputation parmi les connaisseurs et est devenue l'une des principales artistes naïves du Maroc. Dans son exposition actuelle, Madame Gharbaoui propose des ½uvres de beaucoup de charme, d'une grande sensibilité artistique et d'un réel mérite.

    Etant autodidacte et ignorante de l'histoire de l'art, les traces d'autres artistes de génie que nous découvrons dans son travail ne signifient aucunement qu'elle a copié, mais sont au contraire la preuve de la pureté de son inspiration. C'est le cas, par exemple, de salon aux piliers bleus, un intérieur traditionnel représenté avec toute l'économie de dessin et la simplicité des formes qui furent à une époque la marque de R'Bati, et une palette rappelant étrangement celle des premiers intérieurs de matisse. Une paire de fauteuils 1930 encadrent une table chargée, sous un lustre à la perspective outrageante, et le tout est encadré de quatre piliers bleu Majorelle.

    Dans une scène similaire, maison marocaine, des piliers recouverts de zelliges bleu et jaune encadrent une table sur laquelle trône un simple bol de fruits. Cette scène compliquée est débarrassée des complications, telle la perspective, au profit de la vérité artistique et pourrait être qualifiée d'expressionnisme naïf.
    Casbah est peut-être l'½uvre de Gharbaoui la plus audacieuse dans l'exposition actuelle car elle y brave toutes les conventions artistiques.

    A mi distance, une paysanne berbère vend des légumes sur une place de la casbah ; elle est de toute évidence le centre optique de la peinture qui est pourtant dominée par une mosquée à triple minaret introduite au centre du premier plan, sans apparaître pour autant trop envahissante ! L'artiste a réussi à suspendre les lois de la peinture non seulement pour elle-même, du fait qu'elle ignore tout de ces lois, mais pour nous aussi qui regardons ses tableaux et admettons l'innocence de son erreur de composition. En fait, l'intégrité naïve de la peinture est mise en valeur par le défi outrageant aux principes les plus élémentaires de la perspective.

    Avec la venue de Gharbaoui, les collectionneurs marocains de peintures naïves ont l'occasion d'acheter des ½uvres d'une artiste de génie dont le travail complimente celui de ses plus illustres prédécesseurs et rivalisera avec l'immense talent de R'Bati et Moulay Ahmed Drissi. En découvrant cette artiste exceptionnelle, l'American Legation Museum de Tangr, connu pour son rôle culturel important, et la Galerie d'Art Lawrence-Arnott, sans conteste la plus importante galerie d'art de Tanger et Marrakech, ont rendu un fier service à l'art du Maroc.

    Andrew Clandermond et Dr. Terence MacCarthy
    Critiques d'art

    Tanger, Galerie d'Art Lawrence-Arnott, du 17 janvier 4 février 2006

    LEMATIN
     

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