Fourmilière Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 1 Février 2009.

  1. @@@

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    De “coup de filet” en “coup de filet”, la mafia de la drogue se reconstitue et continue à prospérer….


    A l’heure où ce magazine passe sous presse, on n’est pas loin des 100 arrestations. Depuis celle de Mhamed Lghani, dit “ML” (“un important trafiquant de drogue de la région de Nador”, à en croire la MAP), les (présumés) complices à la Marine royale, la Gendarmerie ou les Forces auxiliaires tombent dru... C’est, nous dit-on, “le plus vaste coup de filet jamais opéré par les responsables de la lutte anti-drogue au Maroc”.
    Pourquoi, alors, tout cela intéresse-t-il si peu l’opinion publique ? Les quotidiens ont bien relayé l’information en Une avant de la reléguer rapidement en pages intérieures, puis de l’oublier… C’est que ces histoires de “coup de filet” deviennent récurrentes et, pour tout dire, lassantes. Il y a eu l’affaire Erramach en 2003, puis Bin Louidane en 2006, puis El Nene en 2007… A chaque fois, on nous a présenté ces hommes comme des super-barons.

    A chaque fois, on a dressé une liste ébouriffante de complices dans les corps armés. A chaque fois, on nous a expliqué qu’il s’agissait d’un coup dur pour la mafia de la drogue, qu’elle aurait du mal à s’en relever. Et à chaque fois, elle s’en est magnifiquement relevée, à voir l’ampleur du “coup de filet” suivant… Les habitants de la région Nord, eux, rigolent doucement. “Comme par hasard, ce ‘coup de filet’ intervient quelques jours avant la réunion de la commission maroco-espagnole de lutte contre la drogue, ironise un activiste local. Quant à ML, ce n’est qu’un intermédiaire sans envergure, connu de tous. Les gros barons, les vrais, ainsi que leurs complices haut placés, n’ont pas été inquiétés. Pourtant, le moindre cireur de chaussures les connaît”.

    Discussions de comptoir ? Sans doute. Mais les arguments sont troublants : quand un vendeur de poisson devient en quelques années un des plus gros promoteurs immobiliers de la région, ou quand un petit commissaire de police se construit un palais sur la côte, que voulez-vous que les gens pensent ? Que voulez-vous qu’ils pensent, aussi, quand les “coups de filet” déciment régulièrement les lampistes et les portefaix ? Le Nord du Maroc est ce qu’on appelle une “zone grise”. La mafia du trafic est tellement imbriquée avec les responsables publics corrompus, tous corps confondus, que tout cela semble quasiment inextricable. De Rabat, on ne peut que donner un coup de pied dans la fourmilière, de temps en temps.

    Mais aussitôt après, les réseaux se reconstituent. Là où l’action de l’Etat est visible, c’est au niveau de la production. Régulièrement, des centaines d’hectares de cannabis sont brûlés, à grands renforts de dépêches MAP. L’Etat revendique ainsi une baisse de 55% des surfaces cultivées depuis 2003. “D’abord, ce chiffre semble douteux et reste à prouver, nuance un acteur associatif de Nador. Et ensuite, tant que les mafias ne sont pas réellement décapitées, elles restent opérationnelles. Même si le haschich vient à manquer, elles utilisent leurs réseaux et leurs moyens pour convoyer autre chose : de la cocaïne, des armes…”.

    Ne nous leurrons pas, il n’y a pas de solution miracle. Partout dans le monde, la lutte contre les mafias prend un temps fou, à cause des imbrications politiques et des complicités en haut lieu. Voyez l’Italie… La situation des cultivateurs et de leurs familles (près de 800 000 personnes vivent de la culture de cannabis, selon des estimations qui datent de 2006) est en revanche dramatique. A chaque récolte brûlée, ce sont des tribus entières qui se retrouvent, littéralement, sans rien à manger. Les cultures alternatives ? Plus personne n’y croit. Reste la solution de la légalisation, qui commence à devenir l’étendard de la société civile locale. Il est grand temps que l’Etat envisage cette possibilité sérieusement. Cela n’éradiquera pas les mafias, dont quasiment toute l’activité est tournée vers l’export. Mais, au moins, cela permettra de desserrer l’étau autour de centaines de milliers de nos compatriotes démunis. Ce serait déjà ça, et ce serait beaucoup.

    http://www.telquel-online.com/358/edito_358.shtml

     

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