Hargne Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 25 Juillet 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    On a suffisamment écrit que les municipales de juin dernier avaient ridiculisé la “démocratie” marocaine jusqu’à l’insupportable. Mais comme tous les 5 ans, on comptait pleurer un coup, puis oublier cette tragique mascarade et passer à autre chose… Sauf que ce n’est pas fini ! Le feuilleton a rebondi à Oujda, où l’élection du maire local a fini par être tranchée en faveur du candidat istiqlalien. Il n’y a pas eu là moins de magouilles et de rebondissements douteux qu’ailleurs… jusqu’à ce que l’Etat s’en mêle.
    Fedoua Menouni, une militante locale du MP qui avait préféré s’allier au PJD, a ainsi eu le malheur de se laisser emporter par une minivague
    d’héroïsme, nourrie par les applaudissements de ses alliés islamistes pendant une sorte de conférence de presse – dont le film a été balancé sur Youtube, l’arme fatale des sans-voix. Du coup, Mlle Menouni a raconté en public son long interrogatoire par les RG (Renseignements généraux), dont un officier lui aurait dit : “Sa Majesté a donné des instructions pour que le PJD ne remporte pas la mairie d’Oujda”. Ce à quoi la bouillante jeune femme a répliqué le lendemain, en public : “Je ne peux pas le croire, qu’on m’amène Sa Majesté pour qu’il me le dise lui-même”. Dans une démocratie, une enquête officielle aurait immédiatement été ouverte sur les allégations de la jeune femme. Dans la monarchie absolue qu’est le Maroc, cela avait plutôt de fortes chances d’aboutir sur un procès en “atteinte aux sacralités”. Mais ce qui s’est passé est pire encore : Fedoua Menouni a “disparu” – à l’heure où ces lignes sont écrites, on ne sait toujours pas où elle se trouve – avant qu’une seconde vidéo d’elle soit diffusée sur Youtube. Avec un mur aveugle en arrière-plan, dans la grande tradition des otages d’Irak ou d’Amérique du Sud, on voit la jeune femme déchiffrer laborieusement un texte en arabe classique (bonjour la spontanéité !) dans lequel elle assure “’inscrire dans le processus démocratique initié par Sa Majesté le roi que Dieu le glorifie”, et affirme avoir été “manipulée” par le PJD qui lui aurait offert, en échange de ses déclarations, “un séjour d’agrément en Turquie et un pèlerinage à la Mecque pour [sa] mère”. Une mise en scène grotesque, digne des pires années de plomb.
    Le PJD, du coup, est officiellement devenu le parti à abattre. La bévue d’un de ses députés qui a écrit à l’ambassadeur de France pour l’informer qu’un autre élu d’Oujda, titulaire de la nationalité française, était dans le coma suite à un tabassage policier, a été promptement exploitée par le ministère de l’Intérieur qui a crié à la haute trahison (ou presque) tout en incendiant le PJD avec une virulence rare. On parle même aujourd’hui de… la dissolution du parti, rien de moins !
    Que le Palais, via son factotum El Himma, ait une dent contre le parti islamiste, c’est maintenant chose avérée. Mais la manière dont on cherche à l’abattre n’est pas juste, ni admissible. Et pas uniquement d’un point de vue démocratique. Le PJD n’est pas exempt de reproches politiciens – tout autant que les autres partis. Mais c’est le dernier à nourrir encore quelques (infimes) velléités d’autonomie – et encore, ses dirigeants ne cessent de clamer, depuis l’imbroglio d’Oujda, leur attachement au trône. Pourquoi cherche-t-on alors à écraser le PJD avec autant de hargne ? Le Makhzen ne supporte-t-il donc plus le moindre ersatz d’indépendance, même si cela ne représente aucune menace pour lui ? D’accord, la démocratie est quasiment morte dans ce pays, mais est-ce le rôle du Palais (ou de ses relais, El Himma et le gouvernement) de planter le dernier clou dans son cercueil ? Que veut-on, en haut lieu ? Faire le vide total autour du Palais, n’accepter de vie politique que si elle s’inscrit dans la soumission la plus absolue ? Si c’est ça le but, et sachant l’équilibre des forces en présence, pas de doute : on va y arriver.
    Mais ce dont la monarchie ne se rend manifestement pas compte, c’est que c’est elle qui est en train de se mettre en danger, toute seule. La nature a horreur du vide, et celui-ci ne va pas tarder à être comblé par des adversaires moins légalistes et plus violents. Ce qui appellera encore plus de hargne, encore plus de violence. Dans quel cercle vicieux entrons-nous là ? Une semaine nous sépare de la commémoration des 10 ans de règne de Mohammed VI, et les caméras du monde entier seront alors braquées sur le Maroc. Espérons que cette escalade aveugle contre un parti national d’envergure (quoi qu’on pense de ses idées) se sera calmée d’ici là. Sinon, ce serait la pire des publicités pour un royaume qui se veut, malgré tout, démocratique.


    Dernière minute : Fedoua Menouni a refait parler d’elle jeudi dernier, à l’heure où nous passions sous presse. Un élu a ainsi affirmé à un quotidien avoir parlé à Mlle Menouni au téléphone. Selon lui, elle aurait déclaré avoir “pris des vacances à Ifrane” de son propre chef, et n’avoir subi “aucune pression” pour revenir sur ses premiers propos. A suivre…


    http://www.telquel-online.com/383/edito_383.shtml
     

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