Hassan TV. 50 ans de pro pagande

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 25 Avril 2009.

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    Créée par et pour Hassan II, la TVM a servi de caisse de résonance à la propagande royale pendant un demi-siècle. Suivant pas à pas les faits et gestes du souverain, le bras télévisé de la monarchie a gravé dans la rétine des Marocains une image idéalisée du régime.


    Le 3 mars 1962, Hassan II s’adresse pour la première fois aux Marocains par l’entremise du petit écran. Roi depuis un an, il décide que son discours du trône sera le programme inaugural de la TVM. Une
    année plus tôt, Hassan II avait annoncé la mort de Mohammed V à la radio, demandant que le message soit diffusé toutes les vingt minutes. Mais pour lui, les mots ne suffisent plus, il a compris le poids des images dans un pays où la majorité de la population est analphabète. Afin d’étrenner la TVM avec son discours du trône, Hassan II fait rappeler d’urgence les quelques Marocains partis pour une formation à la rai avant la fin de leur stage. Ahmed Amar, premier réalisateur de la TVM, est en charge de la retransmission en direct. La veille, lors des repérages au palais du Mechouar à Rabat, il constate que la tribune royale est mal placée. Le discours de Hassan II est prévu à 10 heures du matin. Si on ne déplace pas la tribune, le roi sera filmé à contre-jour. Ahmed Amar explique le problème technique à Moulay Ahmed Alaoui, cousin du roi et ministre de l’Information, qui n’y comprend rien. Mis au courant, Hassan II convoque le réalisateur pour s’informer à la source : “Prends ton temps et explique-moi. Je ne saisis rien, c’est trop technique, m’a dit le roi”, se souvient Amar. La mise au point à peine achevée, Hassan II ordonne aux militaires de changer sa tribune de place.

    Le lendemain, peu avant 10 heures du matin, au palais, Hassan II est en place, prêt à être filmé. Il n’attend plus que le signal du réalisateur. A 10 heures précises, Hassan II reçoit le ok tant attendu. Ouverture par l’hymne national, plan sur le drapeau du Maroc, puis la caméra descend pour cadrer le jeune roi. Hassan II discourt 1h30 non-stop pour les rares Marocains possédant un poste télé, et les nombreux autres qui suivent la prose hassanienne dans les cafés, les rues de Rabat et les jardins du ministère de l’Information, où on a fait installer des téléviseurs pour l’occasion. Hassan II, premier et unique programme cathodique des Marocains. “Le premier jour, meurt le chat”, comme le dit si bien l’expression populaire.

    “La télévision, c’est moi”
    Comme dans tout pays indépendant depuis peu et se dotant de médias, Hassan II utilise d’entrée la télévision pour légitimer son pouvoir. Sauf qu’il y a un hic. Le démarrage à la va vite de la TVM a son pendant : le manque de matériel pour donner une véritable résonance au “journalisme officiel”. Le premier JT, diffusé le 26 mars 1962, est sclérosé. Le présentateur annonce les informations, avec pour seules images, des photos statiques. Quand la TVM acquiert enfin des caméras, elles sont consacrées en priorité aux activités royales, avec près d’un tiers de la rédaction affecté aux seuls faits et gestes de Hassan II. C’est ainsi qu’un jour, la TVM achète deux caméras Paillard, matériel dernier cri pour l’époque. L’une sert ipso facto à une inauguration que doit faire Hassan II à Kénitra. Comme à l’accoutumée, le film de l’inauguration suit le parcours fixé par le ministère de l’Information : labo pour le développement, puis retour à la TVM pour le montage sous la supervision des rédacteurs en chef maîtrisant sur le bout des doigts le “hlal et le pas hlal”, selon l’expression imagée de Abdellah Chakroun, ancien directeur de la TVM. Tout baigne, le film est prêt à 18 heures pour diffusion aux actualités de 21 heures. Le speaker annonce le sujet et on lance les images. Et là, c’est la surprise du chef : un technicien a mal étalonné l’image. Hassan II défile en accéléré comme dans un film muet. Le réalisateur du JT, Ahmed Amar, stoppe en catastrophe les images, tandis que le speaker continue son laïus comme si de rien n’était. La défloration à l’arraché de la jolie caméra Paillard flambant neuve est à l’origine d’une des premières colères de Hassan II sur le traitement de son image. Le téléphone sonne dans la foulée dans les locaux de la télé, Amar décroche : “Allo, je suis bien à la TVM ?”, interroge son interlocuteur. “Oui, qui êtes-vous ?”, demande Amar. “C’est à vous de vous présenter”, lui rétorque-t-on au bout du fil. Aïe, c’est Hassan II à l’appareil : “Vous me passez à la télé comme Charlot !”, se plaint-il. Suite au couac, le roi décide qu’en cas de problème technique, on en réfère désormais au cabinet royal, sans passer par Moulay Ahmed Alaoui, son ministre de l’Information. “La télévision, c’est moi !”, assène-t-il un jour pour bien enfoncer le clou.

    Débats publics, dérives politiques
    TVM, donc, c’est Hassan II et personne d’autre, même si le principe du direct, en vigueur à l’époque à la TVM, ouvre quelques lucarnes de liberté dans une télé cadenassée à double tour. En mai 1964, les débats au parlement sur la motion de censure déposée par l’UNFP contre le gouvernement Bahnini, mis en place par le roi, sont diffusés en live. Cette motion de censure est une première au Maroc, et la population est rivée au petit écran dans les cafés du royaume. En ouvrant l’antenne à l’opposition, Hassan II souhaite en réalité faire le procès de l’UNFP par députés interposés. Il se prend un brutal retour de manivelle. Le parti de Mehdi Ben Barka, alors en exil, est à cran et confie à Abderrahmane Youssoufi le soin de mener la fronde. Très vite les joutes verbales, avec Abdellatif Benjelloun, frère du célèbre Omar, comme orateur pour l’UNFP, dérivent vers un procès du pouvoir personnel de Hassan II. Ça sent le roussi, les Marocains n’en ratent pas une miette. Le ministre de l’Information, Moulay Ahmed Alaoui, se lève de son siège, sort de la salle du parlement quand un député de l’UNFP se lève pour hurler : “Il va faire couper la retransmission !”. Quelques minutes plus tard, la prophétie se réalise : le directeur de la TVM reçoit un coup de fil de Moulay Ahmed Alaoui lui ordonnant d’arrêter la diffusion. “Suivant le débat, Hassan II a été surpris par cette coupure soudaine. Il a appelé pour s’informer et a ordonné que l’on reprenne le direct”, confie Abdellah Chakroun. Hassan II ne s’était pas découvert une vocation subite de démocrate. C’est juste que censurer l’opposition, au moment précis où tous les Marocains sont devant le petit poste, n’était pas la meilleure chose à faire dans un contexte houleux. Et le roi n’a jamais manqué de flair politique.

    Passées ces petites sorties de route, aléas du direct, la vie de la Vieille dame est un long fleuve tranquille dans les années 1960, où la longue litanie de la propagande ne sera plus entrecoupée que par des crimes de lèse-majesté involontaires. En 1969, la rue Brihi diffuse une série d’émissions achetées à la télévision française : des interviews avec des artistes. Les doigts sur le ciseau en temps ordinaire, les programmateurs ne visionnent pas les cassettes, jugées sans danger. Et un beau jour, c’est la catastrophe. Un caricaturiste français explique au présentateur de l’émission française comment il fait pour croquer les personnalités célèbres. Il donne l’exemple de Hassan II : “Je m’inspire de Serge Gainsbourg”. Un responsable inquiet demande qui est Gainsbourg à Ali Hassan, journaliste de la TVM versé dans la musique française : “J’ai été chercher dans ma discothèque un album du chanteur. Le responsable a failli s’évanouir en voyant à quoi ressemblait Gainsbourg”. Il y avait de quoi, le chanteur s’était lui-même surnommé l’homme à la tête de chou pour souligner sa laideur.

    Les années 1970, ça plombe à la télé
    Les seventies à la TVM ont un an à peine et s’ouvrent par un spectacle sanglant : l’exécution des putschistes du coup d’Etat de 1971. Hassan II, voulant donner un exemple aux autres militaires, et par ricochet aux Marocains sans treillis, fait filmer la scène que diffusera la TVM en différé. “Quelques jours plus tard, des officiers de l’état-major sont envoyés par le général Oufkir récupérer les enregistrements”, confie Abdellah Chakroun, un des responsables de la télévision marocaine au moment des faits. On ira même plus loin. Après l’exécution exemple, Hassan II décrète une amnésie collective. Une équipe de la TVM se voit confier la tâche d’effacer des archives toute trace des militaires félons. Très vite, ça coince. “L’un des putschistes, le général Mohamed Medbouh, était chef de la maison militaire du roi et commandant de la Garde royale. Il était presque sur toutes les images officielles, derrière le roi”, raconte un des journalistes, chargé de gommer les hauts gradés impliqués dans le coup d’Etat.

    Un an plus tard, bis repetita. Le général Mohamed Oufkir, organisateur du putsch de 1972, a le droit au même traitement : il disparaît des archives de la TVM et, pour ainsi dire, de l’histoire officielle du Maroc. Mais the show must go on, sans aucune guest star, avec un acteur unique désormais : Hassan II. “A l’époque, pour donner plus d’importance au souverain, on ne disait jamais à l’antenne que le roi était entouré de ses beaux-frères, mais de ses gendres, alors qu’aucun des enfants de Hassan II n’était marié”, confie Ali Hassan. C’était une traduction littérale du mot “n’ssib” en arabe, sans possibilité de changer le texte en français, car toute initiative pouvait être mal interprétée. Les priorités de l’information sont claires : après le roi, le déluge. Au niveau des contenus, les journaux télévisés sont bâtis autour des activités de Hassan II et de la communication gouvernementale. Ce qui, au final, était un peu la même chose. Le roi en ouverture des actualités, et après lui une pluie d’actualités officielles reléguées en second ordre, mais tout aussi interminables et austères. “Le journal télévisé n’avait aucune durée fixe, il pouvait durer jusqu’à 90 minutes”, souligne Ali Hassan, qui a dû un jour lire la Loi de Finances du gouvernement de Hassan II, se trompant sur plusieurs chiffres, effaçant des millions du budget de l’Etat, dans l’indifférence générale.

    Les “libertés” de l'ère Filali
    C’est dans cette ambiance morose que le 30 novembre 1983, Abdellatif Filali est nommé ministre de l'Information. Préoccupé par l'image de la chaîne nationale, Filali charge Patrick Clément, grand reporter d'Antenne 2, de dépoussiérer les infos de la TVM. “C'était un journal radio, et pas un JT, que nous avions”, se souvient Ali Hassan. Journaliste et speaker à l'époque, il se rappelle en riant d'un jour où il a dû finir son JT… sans table. “Ils en avaient besoin à l'étage d'au-dessus pour caler un invité, le caméraman a zoomé sur mon visage pendant qu'on ne me laissait que mon micro”. Folklo, la TVM. Tellement folklo que les retouches de Patrick Clément, b.a.-ba télévisuel, ont été perçues comme une petite révolution au sein de la chaîne. Clément retrousse ses manches, constitue une équipe, répartit les tâches, fixe la durée du journal à 30 minutes maximum et, surtout, supprime le JT en français où les activités royales faisaient doublon, pour cause d'horaires trop rapprochés, avec le JT en arabe.

    La TVM se permet enfin des libertés avec Hassan II. D’infimes soubresauts, en fait. Le 9 février 1984, le journal de 20h30 n'ouvre pas avec les activités royales. Le démarrage se fait par l'annonce du décès de Iouri Andropov, chef d'Etat de l'URSS. Le tout enrobé dans les condoléances de Hassan II. La joute journalistique semble énorme et la plus petite incartade dans les tournures officielles fait bondir le cœur des journalistes hors de leur poitrine. Pourtant, l'information passe comme une lettre à la poste pour le ministre de tutelle de la TVM, Filali, présent le jour même à la rédaction. Pas pour Ashark Al Awsat, qui signale l'extravagance de la chaîne nationale. Ni pour Basri, qui se rêve un destin de nouveau Moulay Ahmed Alaoui de Hassan II. Plus interventionniste que le roi, même quand ce dernier souhaite plus d’ouverture télévisuelle.

    Entre les mains de Si Driss
    Basri et la télé, c'est une vieille histoire d'amour. En 1962 déjà, inspecteur de police à Touarga, il surveille pas à pas la vie de la toute nouvelle télé étatique. Ahmed Amar raconte que Basri était présent à toutes les activités royales, rôdant près du studio mobile. Il l'aurait lui-même éjecté du car, lui lançant un “sir b'halek !” définitif. En 1984, il est ministre de l'Intérieur. Et il est toujours à l'affût, guettant la faute technique. Sa patience est récompensée, en plein direct, lors d'une émission animée par Driss Lamrini. Nous sommes en décembre 1985, et Abdellatif Filali est en voyage. Driss Basri, en bon ministre de l'Information par intérim qui se respecte, regarde sa télé. Et tombe sur une interview du docteur Mehdi Benaboud, qui rassemble ses souvenirs à propos de Mohammed V. Racontant comment le père de Hassan II a tenté de les approcher, lui et d'autres étudiants marocains à Paris dans les années 1950, Benaboud prononce les mots qui aideront à révoquer Filali. “Quand Mohammed V nous a proposé de le suivre dans le combat de l'indépendance, nous avons douté de sa sincérité”. Et comble de lèse-(feu) majesté, le docteur fait fi de la formule magique “rahimahou llah” (que Dieu ait son âme). Un coup de fil échauffé de Basri, et l'émission est arrêtée. Noureddine Saïl, directeur des programmes, l'est aussi, embarqué on ne sait trop où durant 3 jours. Dans sa foulée furieuse, Basri rédige un rapport à l'attention de Hassan II. Résultat : un communiqué officiel annonce, quelques jours plus tard, que Abdellatif Filali est démis de ses fonctions. Et que le sort de la TVM est désormais entre les mains de l'Intérieur. Dans les poignes de Basri.

    Ça bouge, ça décoiffe… un peu
    Les temps changent. Le fond, en gros la propagande officielle, est toujours là. Mais un soin nouveau est apporté à la forme. Nous sommes en 1985. Le matraquage hassanien doit désormais être joli, divertissant, accessible, pour le jubilé de ses vingt-cinq ans de règne. Le concept “ça bouge à la télé” voit le jour pour remuer la carcasse de la TVM. En interne, on l'appelle l'opération coup de poing. Pour moderniser sa chaîne, Hassan II confie la tâche à l'architecte André Paccard. La réalisation est attribuée à Jacques Asseline, l'homme des coulisses de TF1. Et le générique, must de l'ultramoderne, est signé Jean-Michel Folon, créateur du générique d'ouverture et de clôture d'Antenne 2. Locaux refaits, nouvelle régie et habillage in de la chaîne... rien n'est trop cher pour Hassan TV. C'était une véritable “débauche de moyens”, se souvient la journaliste Fatiha El Ayadi. Elle fait partie d'une équipe jeune, fraîche, triée sur le volet par Taïeb Seddiki, chargé du casting marocain.
    Parmi les nouvelles recrues, des journalistes “piqués” à Médi 1: Fatima Loukili, Jalil Nouri, Tourya Souaf et Abdou Souiri. Pour eux aussi, le coup de poing est mis dans le budget, offrant des salaires plus qu'honorables, formations à l'étranger, et même relooking intégral. La toute nouvelle équipe, jalousée et appelée “Nssara” par les autres salariés de la TVM, est invitée à aller “se détendre” à Paris en avion privé. Ali Hassan, par exemple, est envoyé deux fois dans la capitale française pour de simples retouches de costume. Quant à la journaliste Fatiha El Ayadi, elle voit un jet privé mis à sa disposition dans le cadre d'un reportage à Laâyoune.

    La fin justifie vraiment les moyens. Il faut en mettre plein la vue aux Marocains, pour rendre compte du changement de politique propagandiste. L'équipe mise en place pour faire bouger la télé a cru à son vent de liberté. Libérer le ton, agir sur la titraille, “toucher les lignes rouges et revenir sans jamais les franchir”, résume Fatiha El Ayadi. Le ton est frais, nouveau, saupoudré de sketchs et de darija, d'humour, d'information et de divertissement. Les avant-gardistes de la télé marocaine deviennent de véritables stars. Fatima Loukili est surnommée la Christine Ockrent du Maroc. Sauf que très vite, “l'opération coup de poing devient l'opération poudre aux yeux”, raconte Fatiha El Ayadi. Jalil Nouri, icône du JT en français, explique que pour les activités royales, les journalistes restaient “assujettis aux dépêches de la MAP”. Reprendre in extenso les termes, à la virgule près, de l'agence officielle. Le jonglage stylistique était toléré pour les autres informations. Mais pas touche au roi et à ses activités. Fatiha El Ayadi se souvient, elle, de la frayeur qu'elle a causée à ses supérieurs pour avoir couvert à sa manière l'annonce du mariage de Lalla Asmae : la journaliste choisit l’angle de la proximité en présentant Hassan II comme père de famille… Le traitement de l'information a dû plaire au Palais, puisque Fatiha El Ayadi, au lendemain de son commentaire, a été félicitée. Par ceux-là mêmes qui avaient voulu s'arracher les cheveux la veille. Mais les modulations de ton ne passent pas à tous les coups. Fatima Loukili évince l’additif “que Dieu le glorifie” après Hassan II, expression pourtant exigée par ses supérieurs. Parce que ça apporterait du “sel” à l'information. Ce à quoi la journaliste rétorque “qu'elle faisait du journalisme, et non de la cuisine”, rapporte Fatiha El Ayadi.

    Retour à la case censure
    Le relatif vent de liberté qui a soufflé sur la TVM dure 3 mois. Le temps de finir en beauté le jubilé des 25 ans de règne du Commandeur moderne des croyants. “100 jours de grâce”, pour reprendre Fatiha El Ayadi. La désillusion arrive avec le départ de Paccard, poussé vers la porte par Basri. Le ministre de l'Intérieur, chargé de reprendre en main l'Information, place le wali Tricha et deux de ses gouverneurs, Issari pour la télévision et Achour pour la radio, à la tête de ce qui s'appelle désormais la RTM, la radio et télévision marocaine. “Basri voulait la peau de Paccard. Et il l'a eu, comme il a eu Filali”, rapporte un témoin de l'époque. L'équipe de Paccard le dérangeait parce qu'elle était française, et que pour le ministre de l'Intérieur, elle ne devait s'occuper que de l'aspect technique de la chaîne, et non s'immiscer dans le traitement quotidien de l'information. Les journalistes de “ça bouge à la télé”, convoqués par Basri après le limogeage de Paccard, ont droit à un grand discours rassurant, leur promettant que la nouvelle tutelle ne changera rien à l'importance de leur travail au sein de la RTM. Paroles, paroles... comme dans la chanson qui finit mal. La belle au bois dormant repique un somme.

    C’est que le ministre de l’Intérieur va exacerber le culte de la personnalité autour de Hassan II. “Le roi par-ci, le roi par-là” envahissent les programmes de la TVM, qui est contrainte de diffuser du golf à tout-va, faisant profiter les Marocains, contre leur gré, des loisirs de Hassan II. Basri veille au grain. Chef d’orchestre de la rue Brihi, il règle la partition royale comme du papier à musique. Mais une fausse note survient un soir de 1986. Hassan II reçoit une délégation de juifs marocains du Canada. Basri décide que l’activité royale sera diffusée dans la dernière édition du JT. A la rédaction, on prend du retard dans le montage des faits et gestes de Hassan II, qui a eu une journée très remplie. A 22h55, une speakerine annonce une chanson patriotique au lieu du JT. Dix minutes plus tard, elle lance une nouvelle ode à la gloire de Hassan II. Les chansons s’égrènent ainsi jusqu’à 1 heure du matin : “Devant mon poste, je ne comprenais pas ce qui se passait. Le roi était-il mort ?”, se souvient Ali Hassan, qui appelle des amis militaires à Meknès. Ils les trouve inquiets, en état d’alerte. La réponse ne viendra que le lendemain. Le JT, pas prêt à temps, a été tout bonnement annulé par Driss Basri. La rumeur à la TVM dit qu’il se serait fait savonner le lendemain par Hassan II.

    En réaction, Basri décide qu’à l’avenir tous les journaux télévisés commenceront à heure fixe, quitte à couper les programmes en cours. Si bien qu’en 1988, lors des JO, les Marocains sont privés de la finale du 100 mètres entre Carl Lewis et Ben Jonhson. Devant leurs postes, en attente de l’épreuve-reine, ils voient les deux sprinteurs dans les starting-blocks. Il est 18h29, le suspense est à son comble. 18h30, coupure d’antenne, le JT démarre. Hassan II apparaît sur les écrans en lieu et place de Carl Lewis et Ben Johnson. Ce ne sera pas le seul fait d’armes de Basri. En 1991, en réaction au brûlot de Gilles Perrault, Notre ami le roi, le JT se transforme en une longue litanie où l’on énumère toutes les associations qui protestent contre le livre du journaliste français.


    La vigilance de tous les instants de Basri sera prise pourtant à défaut un jour. Le ministre de l’Intérieur tient le crachoir au parlement quand un technicien de la TVM commet un impair. Au lieu d’afficher le nom de Basri, il le présente comme “Mohamed Rouicha, chanteur populaire”. A la TVM, on s’empresse de faire disparaître la preuve du délit, avant que Basri ne découvre la chose. L’impertinence n’est pas le genre de la maison. Pas plus que l’initiative. En 1986, un journaliste de la TVM, n’ayant pas assez d’éléments pour meubler son journal dominical, comble avec les activités royales de la semaine. La solution de secours va être “institutionnalisée”, personne n’osant y mettre fin. Si bien que les Marocains ont encore droit aujourd’hui à leur rétro royale, le dimanche.

    Le roi est mort, vive le roi
    En ce vendredi 23 juillet 1999, l'ambiance est lourde à la RTM. Les programmes sont interrompus à partir de 15h, et sur tous les petits écrans du royaume on diffuse du Coran. Au sein même de la chaîne, journalistes et techniciens se demandent ce qui se passe. On se dit que, peut-être, un membre de la famille royale est décédé. On ne pense pas directement au roi. “Aucun de nous ne s'imaginait que Hassan II pouvait mourir”, se souvient une journaliste de la rue Brihi. Sauf lorsqu'une dépêche de l'AFP classée “urgent” tombe, vers les coups de 16h30. Une seule phrase, au conditionnel, fait l'effet d'une bombe : “Hassan II serait mort”. Les téléphones sont alors coupés, et les téléscripteurs, dans la salle de réunion, arrêtés. La salle est cadenassée à double tour. Le wali Tricha arrive en trombe, récupère la dépêche de l’AFP. Vers 18 heures, les bâtisses de la RTM et les pâtés de maisons environnants sont encerclés par des blindés de l'armée. Vers 20h30, un convoi officiel arrive. Un membre du cabinet royal est là, avec, dans les mains, une cassette. Celle du premier discours royal de Mohammed VI. On convoque Mustapha Alaoui, qui n'était pas de service ce jour-là. Il fait les cent pas dans le couloir, le visage trempé de larmes, avant d’aller se faire maquiller. A l'antenne, il prononce en pleurant la phrase officielle, habituelle du temps des discours de Hassan II : “Jalalatou Al Malik Youkhatiboukoum” (Sa Majesté le roi s'adresse à vous). Les images, sur l'écran, montrent Mohammed VI qui annonce le décès de son père. Quant aux journalistes de la RTM, ils sont restés bloqués jusqu'à 1h/2h du matin, avant que des cars ne viennent les récupérer et les déposer chez eux. Ils croisent sur la route, près du palais royal, des foules rassemblées pleurant et hurlant la mort de leur roi : la télé à la gloire de Hassan II a eu l’effet voulu. Le lendemain, Mohammed VI passe au volant de son cabriolet rouge, devant le siège de la RTM. “On a été étonné de le voir sans escorte”, se souvient un journaliste. Un roi plus proche qui va investir dans une autre chaîne pour communiquer de manière plus moderne. 2M…






    Mustapha Alaoui. La voix de son maître

    Le visage le plus illustre de la télé de Hassan II est sans contexte celui de Mustapha Alaoui. Moulay Mustapha, comme il aime être appelé, n'est pas un simple speaker. C'était la voix du Palais, celle des activités royales. L'icône hassanienne est plus amoureuse du roi que du journalisme et ne s'en cache pas, prouvant sa fidélité au monarque, sur petit écran, jusqu'à la tombe. Larmes à l'appui. Recruté au début des 60's lors d'un casting à la TVM, Mustapha Alaoui impressionne par sa diction parfaite, sa maîtrise de la langue arabe et sa manière de faire chanter les informations les plus lassantes. A l’époque, le porte-parole télévisuel du Makhzen est protégé, couvé, et se déplacerait même sous escorte. Pas question de perdre bêtement celui qui colore les rapports noir et blanc entre Hassan II et son peuple. Le jeune Mustapha est vite propulsé au rang de présentateur de l'édition principale du journal. En parfait perroquet, il récite à la lettre les articles qu'on lui prépare. Le journal télévisé ressemble à un discours royal, et le messager, en abnégation totale, remplit son rôle à la perfection.

    Mustapha Alaoui aime tellement son roi qu'il est parfois tenté d'en faire trop : l'excès de zèle paye mal, et les humeurs royales ne tolèrent pas les envolées lyriques non dictées. Le présentateur fétiche des Marocains aurait été rabroué, mis au placard dans les 80's, pour avoir osé “le Maroc de Aouita et Nawal”, à la victoire des champions de Los Angeles. Lèse-majesté maladroit, pour le plus royaliste des sujets du roi. Le Maroc est à Hassan II, et à personne d'autre. Dans une autre version, Hassan II aurait été irrité par la voix du speaker lors des commentaires sportifs, ordonnant de “faire taire cet individu”. Le journaliste Ali Hassan raconte que le présentateur, blessé dans son amour propre d'être relégué au dernier JT aux débuts des années 80, “a annoncé son journal comme l'édition principale numéro 2”. Depuis, plus d'improvisation. La star du journal, à sa réintégration, apprend par cœur ses textes. Quelle que soit l’activité royale, il a des fiches immuables, ne changeant que les mots principaux, remplaçant un nom de ville par un autre. Ou Hassan II par Mohammed VI…






    Moulay Ahmed Alaoui. Big Brother is watching you

    Le cousin de Hassan II souffrait d’un mal propre aux ministres de l’Information : la téléphonite aiguë. En charge des médias officiels, dans les années 1960, il appelle les dirigeants de la TVM pour un oui pour un non. Signe précurseur, il s’érige en gardien du temple, avant même la création de la chaîne. A la fin des années 1950, il téléphone au directeur de la radio, Mehdi El Manjra, pour lui reprocher de n’avoir diffusé que 5 minutes d’un discours de Mohammed V qui en durait 40. El Manjra lui explique la règle en radio : faire court. L’argument ne fait pas mouche. Moulay Ahmed Alaoui se moque des longueurs si c’est le roi qui est au micro. Il a déjà ça dans le sang au temps du protectorat alors qu’il dirige le bureau de presse du Palais. Le mal atteint son stade critique avec la création de la TVM. La chaîne gazouille à peine que Papa Ahmed gronde déjà. Un jour où Hassan II assiste à un spectacle au Théâtre Mohammed V de Rabat, Moulay Ahmed Alaoui se met en tête de diriger les caméramen. Agacé par cet interventionnisme brouillon, le roi remet à sa place son ministre de l’Information.

    Mais c’est plus fort que lui, Moulay Ahmed Alaoui est hyperactif, il veut mettre son grain de sel. Scotché devant son poste, à l’époque où la TVM émet 4 petites heures par jour, il surveille tout et tout le monde. C’est ainsi qu’au début des années 1960, la chaîne diffuse un concert de musique andalouse où tous les musiciens sont chaussés de pied en cape. Tous sauf un. Moulay Ahmed Alaoui prend son téléphone et appelle le directeur de la chaîne : “Un des musiciens porte des babouches ! Ne le filmez plus !”. On s’exécute. Mais le caméraman fait un faux mouvement et filme à nouveau les babouches. Le téléphone sonne de nouveau au siège de la chaîne : “On voit encore les babouches !”, s’énerve Moulay Ahmed Alaoui. D’autres fois, il appelle juste pour qu’on lui programme du Oum Kaltoum. Nommé à la direction du Matin du Sahara au début des années 1970, il transpose sur le papier ses vieux réflexes télé. Mais ça ne lui suffit pas. Il n’est plus ministre de l’Information et la petite lucarne dont on l’a éloigné lui manque. Alors, il fait des rechutes. Lors des activités royales, il continue de s’immiscer dans le travail des équipes de la TVM. Histoire de se rappeler à leurs bons souvenirs…


    http://www.telquel-online.com/369/couverture_369.shtml
     

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