Histoire: 1984. La révolte des "awbach"

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par tarix64, 13 Février 2007.

  1. tarix64

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    Il y a 23 ans, dans la ville de Nador, de simples protestations estudiantines se terminaient dans un bain de sang. Retour sur ce fameux 19 janvier 1984 qui, jusqu’à aujourd’hui, n'a pas livré tous ses secrets.


    Pour les habitants de Nador, janvier n'est pas un mois comme les autres. Et pour cause, il évoque pour beaucoup d'entre eux de bien tristes souvenirs. “La douleur est chaque année au rendez-vous. Ces évènements tragiques nous ont marqués à vie”, souligne, ému, ce chauffeur de taxi, qui a perdu un membre de sa famille dans les manifestations du 19 janvier 1984.


    Trois ans après les fameuses émeutes de Casablanca, provoquées par la hausse des prix de produits de première nécessité, ce fut au tour de la ville rifaine de connaître ses propres manifestations populaires, mais aussi la violente répression et les arrestations massives qui vont avec.

    Fronde estudiantine


    En ce début de matinée du jeudi 19 janvier 1984, rien ne laisse penser qu'un drame est en train de se nouer dans la ville de Nador. Depuis quelques jours, ici comme un peu partout dans les collèges et lycées du pays, l'air est à la contestation. Une nouvelle mesure, accouchée par le ministère de l'Education nationale, oblige les étudiants à payer 50 DH pour s'inscrire à l'examen du baccalauréat et une centaine de dirhams pour intégrer les bancs de l'université. Les élèves, opposés à ce coup de canif dans la gratuité de l'enseignement public, font entendre leur mécontentement, via des grèves et des manifestations au sein des établissements scolaires. “Il est vrai que les élèves scandaient des slogans hostiles au ministère de l'Education et au Pouvoir. Mais il s'agissait de manifestations pacifiques, sans aucune violence”, se souvient le chauffeur de taxi.

    Comment alors une simple fronde estudiantine s'est-elle transformée en émeute populaire ? “C'est aux autorités de la ville qu'incombe l'entière responsabilité de l'escalade, répond l'avocat nadori Réda El Amrani. Ce matin-là, l'ordre a été donné aux forces de police de prendre d'assaut quelques collèges de la ville, poussant les occupants des lieux à sortir dans les rues”. Une fois dehors, les jeunes manifestants sont rapidement rejoints par tout ce que compte la ville comme ouvriers, mais aussi comme chômeurs, pour qui l'occasion de s'insurger contre leurs conditions de vie était trop belle. “La coupe était pleine. Non seulement une hausse des prix venait d'être annoncée, mais le gouvernement avait instauré quelques mois plus tôt un droit de passage, de 100 DH pour les piétons et de 500 DH pour les véhicules, pour tous les Nadoris désirant se rendre à Melilia. Sachant que la survie d'une bonne partie de la ville reposait sur la contrebande entre ces deux villes, la décision était une véritable bombe sociale”, analyse le président de l'Association des droits de l'homme pour le Rif, Chakib El Khyari.

    Lors de son discours télévisé du 22 janvier 1984, dans lequel il qualifie les émeutiers de “awbach” (littéralement “déchets de la société”), Hassan II présente les événements non pas comme des manifestations populaires, mais comme “des manœuvres de déstabilisation”, visant à perturber la 4ème conférence au sommet des pays islamiques, qui se tenait la même semaine à Casablanca. Et parmi les coupables, le défunt souverain pointait du doigt les marxistes léninistes, “les services secrets sionistes” et… l'Iran. Ce dernier enfonce même le clou en menaçant les habitants de la région : “Vous avez connu le prince héritier (en référence aux événements de 1958-59 durant lesquels Moulay El Hassan avait violemment réprimé le soulèvement rifain), je ne vous conseille pas de faire connaissance avec Hassan II”.

    Tirs à balles réelles

    Les manifestants, déboulant des quatre coins de la ville, convergent vers l'avenue des Forces armées royales, artère principale de la ville. Et de débordement en débordement, les rassemblements se transforment en émeute et les manifestants cassent tout sur leur passage. Véhicules calcinés, commerces brûlés, écoles saccagées, vitres cassées… C'est le chaos qui s'installe en ville. Plus tard dans la journée, un communiqué du premier ministre de l'époque, Mohammed Karim El Amrani, fera état de 7 voitures, un car de police et 11 commerces brûlés, 20 voitures et 6 écoles endommagées…

    L'intervention des forces de l'ordre ne se fera pas attendre. Dépassées par les événements et en sous-effectifs (le plus gros des troupes étant alors à Casablanca, pour assurer la sécurité du sommet de l'OCI), les forces déployées paniquent et arrosent la foule de balles réelles. Certains parlent même d'un hélicoptère, usant d'une mitrailleuse lourde à l'aveuglette pour disperser les manifestants. Un témoignage confirmé par le journal espagnol, El Telegrama de Melilla, qui avait publié, dans son édition du 24 janvier, la photo d'un hélicoptère tirant sur des manifestants.

    Beaucoup de Nadoris, très jeunes pour la plupart, tombent sous les balles ce jour-là. C'est le cas de Zouhaïr, 14 ans, sorti “jouer aux billes” avec son cousin, et qui reçoit un projectile en pleine tête. Ou cette petite fille de dix ans assommée d'un coup de crosse, qui ne s'en relèvera jamais, étant depuis clouée dans un fauteuil roulant.

    Officiellement, il y eut, en tout et pour tout, 16 morts, 37 blessés (dont 5 parmi les membres des forces de l'ordre). “Ces chiffres sont ridicules, démentent de témoins de l'époque. Il y a eu beaucoup plus de morts que ce que les autorités prétendent”. Le témoignage de Lahcen Ouchlikh est éloquent à ce sujet. Blessé durant l'émeute, ce dernier reprend connaissance in extremis dans ce qui s'apparente à une fosse commune, creusée à la hâte près de la caserne militaire de Taouima, dans la banlieue de la ville. Autour de lui, il jure avoir aperçu entre 70 et 80 cadavres. Un ancien policier de l'époque parle également de quelque 84 morts. Combien de victimes exactement ont fait les émeutes de Nador ? Difficile à dire. Les corps des manifestants tombés sous les balles ont été rapidement entassés dans des camions, pour être enterrés dans ladite fosse commune. Quant à ceux qui sont décédés dans les hôpitaux, il n'y a plus aucun moyen de les comptabiliser : les archives de cette année-là ont tout bonnement disparu. Et les familles des disparus dans tout ça ? Pourquoi ne se manifestent-elles pas pour réclamer leurs morts ? “Il faut savoir que beaucoup d'entre elles ont préféré quitter la ville, voire le pays, le lendemain des événements, explique Chakib El Khyari. Et celles qui sont restées ont tout simplement eu peur de le faire”. Et quand bien même les familles auraient réclamé réparation, elles n'avaient aucun moyen de prouver que leurs proches étaient bien morts lors des émeutes. Et pour cause : les autorités avaient pris le soin de postdater les décès des victimes sur les livrets de famille.

    Arrestations massives


    Quant à ceux qui sont sortis indemnes de cette journée, ils n'imaginaient pas le calvaire qui les attendait. Dès le lendemain des émeutes, les renforts arrivent en masse dans la ville de Nador, essentiellement de la caserne militaire de Guercif. Une large campagne d'arrestations est alors entamée. Ils sont, d'après les estimations des ONG locales, près de 500 personnes à avoir été “arrêtées”. Beaucoup d'entre elles n'avaient même pas participé aux manifestations. C'est le cas de Benaïssa Belghiane, arrêté le 20 janvier 1984, alors qu'il n'avait pas quitté son lieu de travail la veille. Comme beaucoup d'autres, il a droit à deux semaines de séjour dans le sous-sol du commissariat central de Nador, subissant différentes formes de torture, avant de se voir condamner à 10 ans de prison ferme. Son beau-frère, de passage au Maroc, a beaucoup moins de chance. Une balle tirée par les militaires mit fin à sa vie. L'arbitraire a également frappé Mohamed El Ouard, qui se trouvait également sur son lieu de travail le jour des émeutes. Il est arrêté quelques jours plus tard. Verdict : 10 ans de prison ferme. Pour l'anecdote, l'un des accusés aurait même avoué au juge qu'il était en train de cambrioler un magasin à Melilia. En vain. Il a écopé lui aussi des 10 ans “réglementaires”.

    Pour un avocat de la ville, qui a défendu certains des inculpés, les procès n'étaient qu'une formalité. Sous le sceau de l'anonymat, il assure que “les jugements étaient orientés et les verdicts connus d'avance. Le gouverneur de l'époque s'était pratiquement installé dans le bureau du président du tribunal”. En clair, les autorités locales avaient besoin de boucs émissaires, de “victimes expiatoires”. “Hassan II était furieux que cela arrive en plein sommet de l'OCI, alors que les regards du monde entier étaient tournés en direction du Maroc, analyse un activiste associatif de la ville. Certains noms étaient donnés dans le cadre de simples règlements de compte. Sinon, ils étaient cités par des gamins qui, à force d'être torturés, donnaient les noms qui leur passaient par la tête”.

    Par ailleurs, de nombreux témoins avancent que certains membres des forces de l'ordre ont en même profité pour se remplir les poches. “Ils se présentaient chez les familles riches de la ville et les menaçaient d'arrêter leurs enfants, si elles ne leur remettaient pas des sommes pouvant grimper jusqu'à 50 000 DH”, affirme un commerçant local. D'autres racontent même que l'armée aurait pillé les souks de la ville, emportant essentiellement le matériel électroménager et autres produits électriques. Visiblement, le malheur des uns a fait le bonheur des autres.

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    Victimes. Les oubliés de l'IER

    Le rapport final de l'Instance équité et réconciliation (IER) précise que le nombre de victimes, lors des évènements de Nador, s'est limité à 16 morts, dont les noms ont été listés par les soins de l'Instance. C'est exactement le chiffre avancé à l'époque par le ministère de l'Intérieur. “On aurait préféré qu'on nous en informe avant la publication du rapport. Un simple coup de fil aurait suffi, déplore le frère d'un disparu, se trouvant sur la liste des victimes. Mais ce qui est encore plus rageant, c'est que l'IER affirme savoir où sont enterrés les corps, sans pour autant vouloir nous le révéler”. Du côté de l'Instance, on reste très avare en informations autour du dossier, qui serait actuellement entre les mains du Conseil consultatif des droits de l'homme. Depuis quelques semaines, l'Association des droits de l'homme pour le Rif s'active pour faire rouvrir ce dossier. “Nous souhaitons tout simplement avoir des réponses à nos questions, concernant le nombre exact de morts, les dépouilles et les dédommagements. Et nous demandons que la justice punisse les bourreaux qui occupent toujours des postes dans la police de la ville”, s'indigne Chakib El Khyari, président de l'Association.

    source: Telquel
     

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