Hors sujet Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 26 Janvier 2009.

  1. @@@

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    Au débat sur Casanegra et l’amoralité de ses personnages, Attajdid répond en parlant… des juifs. Bizarre.


    La semaine dernière, sur ce même espace, j’avais invité à profiter de la sortie de Casanegra pour ouvrir un débat. Un débat sur la nécessité d’admettre avec indulgence (pour mieux la traiter, bien sûr) la part amorale de notre société que le film de Noureddine Lakhmari met en exergue. Nos confrères d’Attajdid (ça faisait longtemps) ont répondu à l’appel et ouvert ce nécessaire débat. Qu’ils en soient ici remerciés.
    Sauf qu’en guise de réponse, le journal du PJD dresse un bien curieux parallèle : “Si un film présente la manière inconvenante dont on parle des juifs dans certains milieux marocains, et ce qui en découle d’expressions péjoratives et racistes les comparant aux animaux les plus sales, quelle serait la position (de TelQuel) ? Sera-t-il possible de répondre qu’il ne s’agit là que de la part amorale de notre société, et qu’il faut “l’admettre avec indulgence”, pour mieux “y remédier” ?”. Etrange, tout de même, que parmi toutes les formes d’amoralité, l’éditorialiste d’Attajdid ait choisi spécialement celle-là. Surtout qu’il n’est question des juifs nulle part dans Casanegra, ni dans mon dernier éditorial. Il faut croire que ce thème lui tient particulièrement à cœur, quitte à se fourvoyer dans l’amalgame et le hors sujet…

    Mais ce n’est pas grave, un sujet en amène un autre. Je vais donc répondre quand même : absolument, cher ami barbu. Les gens qui disent ces choses-là font partie, hélas mais indéniablement, de notre société. Ne pas l’admettre consisterait tout simplement à s’aveugler. Eh oui, pour remédier au fait que des Marocains lambda disent de telles choses, il faudrait d’abord se montrer indulgent à leur égard. Tout comme les héros de Casanegra, ils ne sont que le produit de leur milieu : un milieu où l’antisémitisme culturel, qui remonte à loin, a été sublimé par la haine religieuse qui gangrène les esprits depuis quelques décennies. Mais s’il faut se montrer indulgent à l’égard de ceux qui relaient inconsciemment l’intolérance, pensant que le monde est ainsi fait, il faut en revanche être sans pitié envers ceux qui la prêchent consciemment, pour mieux diviser le monde et le dominer. C’est toute la différence entre la bonne et la mauvaise foi. La morale que propose Casanegra est, à cet égard, édifiante : le méchant mafieux finit par être arrêté, mais les jeunes chômeurs qu’il avait attirés dans ses combines s’en sortent. Cette distinction entre les initiateurs conscients du mal et ses relayeurs inconscients est cruciale, nécessaire. Comme il est nécessaire, pour revenir au sujet que notre ami d’Attajdid tient à mettre sur la table, que l’antisémitisme soit sanctionné par la loi.

    Imaginez, maintenant, qu’une telle loi soit votée et appliquée sans crier gare, du jour au lendemain. Oui, elle permettra de punir les fanatiques prosélytes, et ce ne sera que justice. Mais parce que l’essence de la justice, justement, consiste à ne pas distinguer entre les justiciables, cette loi aura aussi des effets pervers. Que ferons-nous, par exemple, de toutes ces charmantes grand-mères marocaines qui soupirent, par réflexe et sans penser à mal, “Dieu maudisse les juifs” quand elles se prennent les pieds dans un tapis (c’est encore fréquent) ? Que ferons-nous de tous ceux qui, sans y voir le moindre problème, font suivre le mot “ihoudi” (juif) par “hachak” (sauf votre respect), l’assimilant ainsi à une insulte ? Faudra-t-il tous les jeter au cachot, sans sommation ? Les prisons marocaines n’y suffiraient pas. Non, une telle loi doit d’abord être le fruit d’une évolution sociale, qui ne peut elle-même survenir qu’au terme d’un apprentissage de la tolérance et de l’égalité devant Dieu et les hommes. Le problème est qu’à aujourd’hui, personne – et notamment pas l’Etat – n’a sérieusement entamé cet apprentissage. Par exemple, en expliquant aux écoliers marocains toute la facette judaïque occultée de leur identité*. Voilà le diagnostic profond du mal qui obsède tellement notre confrère. Eh oui, il est indispensable de le dresser clairement et sereinement. Faute de quoi, il ne sera jamais possible d’y remédier. Sinon, cher ami barbu, on peut revenir à Casanegra quand vous voulez.

    http://www.telquel-online.com/357/edito_357.shtml

     

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