Hypocrisie et calculs politiques Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 28 Mars 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

    J'aime reçus:
    252
    Points:
    83
    En endossant la terminologie des intégristes, l’Etat se couche devant eux. C’est une grossière erreur stratégique – hélas, pas la première du genre.


    C’est un bien étrange communiqué qu’a diffusé la MAP, samedi dernier. Dans un langage inhabituellement violent, le ministère de l’Intérieur y note que “ces derniers temps, des voix s’élèvent à travers des médias pour tenter de faire l’apologie de certains comportements ignobles (…) et abjects, qui portent atteinte à nos valeurs religieuses et morales”. On
    l’aura compris, c’est de l’homosexualité, sujet très présent dans les médias depuis les déclarations-chocs du leader de l’association gay marocaine Kif Kif, qu’il s’agit. Afin de préserver “la sécurité morale du citoyen” (dit le communiqué), les pouvoirs publics s’engagent à “immuniser la société contre ces comportements irresponsables qui sont aux antipodes de notre identité et de nos valeurs civilisationnelles”. “Aux antipodes”, vraiment ? L’homosexualité a pourtant toujours existé en terre d’islam (ce ne sont pas les références historiques qui manquent pour le prouver), et notamment au Maroc. Auparavant, elle s’exprimait par le biais de “soupapes” socialement prévues à cet effet (travestis dans les mariages, moussems plus permissifs que d’autres, etc.) Aujourd’hui, elle s’exprime dans les médias. Pourquoi ? Parce que nous sommes au XXIème siècle, et que c’est le siècle de la communication, pardi ! Plutôt que l’homosexualité, c’est la communication sur l’homosexualité qui est contraire à l’une de nos “valeurs” cardinales : l’hypocrisie. Est-ce cette valeur-là que l’Etat nous invite à considérer comme “intangible” ? Est-ce la transparence qui menace notre “sécurité morale” ? Et puis d’abord, qu’est-ce que ça veut dire, la “sécurité morale” ? Enfin et surtout, depuis quand le simple fait d’ouvrir un débat nuit-il à la sécurité, morale ou pas ? Les homosexuels ne font “l’apologie” de rien du tout, et n’encouragent personne à “devenir comme eux”. Comme si c’était possible ! (Rappelons qu’on ne choisit pas d’être homo, on l’est ou on ne l’est pas, c’est ainsi). Tout ce que font certains d’entre eux, depuis peu, c’est essayer de sensibiliser l’opinion publique sur le fait qu’à part leur orientation sexuelle, les homos ne sont pas différents des hétéros. Ils étudient, travaillent, votent et paient leurs impôts, comme tout le monde. D’où l’appellation “Kif Kif” (pareils).

    L’exclusion, la diabolisation et l’incitation à la haine relèvent-elles de nos “valeurs civilisationnelles” ? Absolument pas ! Depuis toujours, l’hétérosexuel marocain moyen, musulman paisible et tempéré s’il en est, se contente, face à des cas d’homosexualité, de soupirer et de lever les yeux au ciel… La violence verbale et la menace sont, en revanche, des attitudes intégristes récentes, et même, pour retourner contre eux la terminologie des obscurantistes, “importées d’ailleurs” (du Moyen-Orient plus précisément). Le problème, c’est qu’avec ce communiqué, l’Etat a repris la terminologie intégriste à son compte… par pur calcul politique. Les élections communales, en effet, sont prévues dans trois mois. On commence à avoir l’habitude, maintenant : à chaque fois qu’un scrutin approche, l’Etat est saisi d’une crainte de “raz de marée islamiste”. Une crainte d’ailleurs irrationnelle, vu quelle est constamment démentie par chaque scrutin qui passe – et le Maroc de Mohammed VI en a déjà connu une bonne dizaine, tous genres confondus. C’est pourtant “pour ne pas donner aux islamistes prétexte à débordements” que l’Etat a pondu ce surprenant communiqué. Sauf qu’un Etat qui prétend encourager la démocratie n’a pas à étouffer un débat de société (pertinent, vu les passions qu’il déchaîne) au nom de calculs électoraux – mauvais, qui plus est. En endossant la terminologie des islamistes, l’Etat se couche devant eux. C’est une grossière erreur stratégique – hélas, pas la première du genre.

    Peut-être bien, d’ailleurs, que quelques hauts responsables avisés s’en sont rendu compte. Deux jours après l’avoir diffusé, la MAP a mystérieusement fait disparaître le communiqué de l’Intérieur de son site web – ce qui n’est pas dans ses habitudes. Quant au Matin du Sahara, journal officiel du Makhzen s’il en est, il l’a bien publié, mais amputé de moitié, dans un petit coin difficilement repérable en pages intérieures (ce qui n’est pas dans ses habitudes non plus, s’agissant d’un communiqué officiel)… et avec un titre comique à force d’être allusif : “Faire face aux agissements”. Lesquels, mon Dieu ? Je l’avais écrit la semaine dernière sur un autre sujet, mais cela s’applique tout aussi bien à celui-ci : avant toute chose, l’Etat marocain a besoin de courage et de clarté. Je persiste et signe.



    http://www.telquel-online.com/366/edito_366.shtml
     

Partager cette page