Idéologies Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 8 Mai 2010.

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    D’un point de vue démocratique, la confrontation gauchistes-islamistes est la bienvenue. Mais stratégiquement parlant, elle est… un peu regrettable.

    Depuis un mois, Mohamed Sassi, cadre dirigeant du Parti socialiste unifié (PSU – gauche) mène une croisade médiatique contre les fatwas publiées par le quotidien Attajdid, porte-parole officieux du Parti de la justice et du développement (PJD – islamiste).

    Il est vrai que la teneur de ces fatwas laisse pantois. Ainsi, les fouqaha d’Attajdid encouragent les musulmans à répudier leurs épouses si elles persistent à ne pas
    faire leurs cinq prières quotidiennes. Et si elles refusent les avances sexuelles de leurs maris, ces derniers sont autorisés, charia islamique à l’appui… à les “frapper” (“pas physiquement, mais plutôt dans le sens de casser leur résistance”, précise l’auteur de la fatwa – un modéré, sans doute).

    Autre morceau de bravoure d’Attajdid : “Si un père séquestre sa fille de 15 ans à domicile, alors la fille doit excuser son père et se montrer compréhensive, car il l’aime et fait cela pour son bien, pour préserver sa vertu”. On en passe et des plus redoutables…

    Cette semaine, l’affrontement est monté d’un cran : ce n’est plus Sassi tout seul, mais tout son parti qui s’insurge. A travers un communiqué de son bureau politique, le PSU condamne sans équivoque ces “fatwas rétrogrades qui s’opposent à la raison, la logique et la loi”, et dont se servent “certains groupes politiques” (l’allusion au PJD est transparente) pour “embrigader des pans entiers de la société”.

    Attajdid, bien sûr, n’est pas resté silencieux. L’organe du parti islamiste a consacré de nombreux articles à décrédibiliser Sassi et le PSU. Mais l’éditorialiste d’Attajdid leur a aussi opposé un curieux argument : “à partir du moment où sa dimension idéologique est manifeste, la critique perd son rôle et sa fonction”. Sans blague ?! Qu’est donc le discours islamiste dans son ensemble, sinon l’expression d’une idéologie ?

    Alors les intégristes ont le droit de promouvoir la leur, mais si un adversaire politique leur oppose la sienne, son discours n’est pas recevable ? Singulière conception de la démocratie…

    Les idéologies ont toute leur place dans le débat politique. J’irai même plus loin : elles sont nécessaires au débat politique, du moins si on veut que celui-ci redevienne crédible.

    Si les Marocains ne votent plus, c’est parce que leurs politiciens ne leur proposent plus d’utopies mobilisatrices. Voilà pourquoi il est indispensable que les idéologies – et plus précisément, les combats idéologiques – reprennent leurs droits. C’est par la confrontation d’idéaux, et pas autrement, que la démocratie pourra s’enraciner dans les esprits. TelQuel – est-il besoin de le préciser ? – s’aligne sans hésiter sur la position du PSU. Avec toutefois un petit bémol, et un léger regret.

    Le bémol : le communiqué du parti de gauche, quoique courageux, ne va pas au bout de sa logique. Protester contre l’obscurantisme religieux, c’est bien. Défendre la raison plutôt que la foi, en tant que cadre normatif, c’est encore mieux. Mais tout cela, politiquement, porte un nom : laïcité.

    En parcourant le communiqué du PSU, on sent que ce mot se cache entre les lignes, affleure à chaque paragraphe. Mais Sassi et ses camarades n’ont pas eu le courage de l’écrire noir sur blanc, et de revendiquer clairement l’instauration d’un système laïque qui séparerait le religieux et le politique. L’Association marocaine des droits de l’homme, elle, a eu ce courage, en inscrivant la revendication laïque – nommément – à l’ordre du jour de son prochain congrès.

    Le regret : si d’un point de vue démocratique, cette confrontation est la bienvenue, elle est, stratégiquement parlant… quelque peu regrettable. Malgré tout ce qui les oppose, le PJD et le PSU sont en effet, et par la force des choses… des alliés objectifs.

    Qu’ils l’admettent ou pas, que ce choix ait été délibéré ou non, ils sont devenus les derniers opposants à la pieuvre Makhzenienne, dont l’ultime dessein est de fondre tous les politiciens du Maroc dans un moule unique : celui de l’allégeance servile et décérébrée face au Palais royal et ses affluents, chaque jour plus omnipotents.

    Quelque part, c’est un peu dommage que les derniers résistants se tapent dessus…






    http://www.telquel-online.com/423/edito_423.shtml
     

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