L’ennemi en carton Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 12 Février 2010.

  1. @@@

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    Le combat d’idées est une chose, les coups bas contre un adversaire déjà à terre en sont une tout autre.


    De Fouad Ali El Himma à Salaheddine Mezouar, en passant par une ribambelle de politiciens de toutes les couleurs, tous ont aujourd’hui un point commun : leur zèle à clouer au pilori le Parti de la justice et du développement (PJD) - manifestement pour faire plaisir à leurs maîtres du premier cercle royal.

    C’est clair comme de l’eau de roche : le Pouvoir central n’aime pas le parti islamiste et veut lui barrer la route à tout prix, quitte à recourir aux moyens les moins honorables (comme le retournement du socialiste Driss Lachgar, un temps promoteur d’un projet d’alliance avec le PJD), voire aux barbouzeries des services secrets (souvenez-vous de l’enlèvement de l’élue d’Oujda, Fedoua Menouni, après qu’elle avait osé s’allier aux islamistes…).

    Pour les serviteurs et autres valets du Makhzen, “se payer” le PJD est désormais une figure obligée s’ils veulent entrer dans les bonnes grâces royales, et y rester. Pourquoi tout cela ?

    La réponse classique est qu’en harcelant le parti islamiste de la sorte, le Palais cherche à faire d’une pierre deux coups : unir la classe politique marocaine contre un ennemi commun, tout en donnant des gages de “lutte contre l’obscurantisme” à la communauté internationale, inquiète de la montée de l’intolérance religieuse. Mais ce double objectif ne résiste pas à l’analyse.

    Primo, Barack Obama a remplacé George Bush à la Maison Blanche, au soulagement de toute la planète. La ligne de partage “Islam/Occident” a été remplacée par une approche plus souple, plus ouverte, fondée sur le dialogue, même avec… les Talibans ! Alors le PJD, franchement…

    Secundo, sur le plan intérieur, nul besoin de trouver des boucs émissaires pour réaliser des unions politiques “sacrées”. Tout les partis (PJD compris) sont unis derrière la monarchie, par conviction ou par calcul politique - et cela, avant même que Mohammed VI n’accède au pouvoir. Alors, pourquoi ?

    Le vraie réponse tient en un constat : la monarchie n’a plus d’adversaire. Or, tout régime politique a besoin d’un adversaire pour détourner l’attention de ses propres faiblesses. A la fin de la guerre froide, les Américains, déstabilisés par la disparition du bloc de l’Est, ont vite fait de diriger leurs canons vers le monde arabo-musulman.

    La gauche marocaine disparue (en fait décrédibilisée, ce qui revient au même), c’est exactement ce qu’a fait le Palais royal : se retourner contre le PJD ; en faire, vaille que vaille, l’épouvantail de la nouvelle ère.

    Sauf que le PJD n’est pas du tout crédible dans le rôle qu’on veut lui assigner, lui qui ne cesse de clamer son loyalisme à la monarchie à tout propos, lui qui a accepté (deux fois ? trois fois ?) que son poids électoral réel soit injustement tronqué, pour ne pas “effrayer” le Palais et la bonne société. N’y a-t-il aucune raison de combattre le parti islamiste ? Si, bien sûr.

    Aussi conciliant puisse-t-il être, il défend des valeurs qui sont aux antipodes de la modernité - la vraie, pas celle que prétendent défendre, par pur opportunisme, des politiciens dépourvus de colonne vertébrale.

    A TelQuel, nous n’avons pas été les derniers à stigmatiser les travers populo-intégristes dans lesquels sombre régulièrement le PJD. Mais le combat d’idées est une chose, les coups bas politiciens contre un adversaire déjà à terre en sont une tout autre…


    Et puis, ce haro général contre les islamistes modérés révèle autre chose de plus profond, de plus troublant, de plus inquiétant : le Makhzen n’est pas sûr de lui. Le roi ne détient-il pas tous les pouvoirs, terrestres comme divins, par la grâce de la Constitution et de l’acte d’allégeance ? Que pourrait-il arriver de “pire” ? Que le PJD remporte les législatives, qu’un Premier ministre soit désigné en son sein ? Et alors ? Il aura encore moins de marge de manœuvre qu’un Abbas El Fassi (ce qui n’est pas peu dire), et le Palais restera plus fort que jamais. Alors, pourquoi le craindre ? C’est là que la politologie n’est plus d’aucun secours, et qu’il faut plutôt sonder les ressorts psychologiques de nos dirigeants.
    Quel malheur, d’en arriver là…





    http://www.telquel-online.com/411/edito_411.shtml
     

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