L’hogra Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 29 Mai 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

    J'aime reçus:
    252
    Points:
    83
    “Ôte -toi de là que je m’y mette” : après 10 ans de “nouvelle ère”, voilà ce qui reste de la vision politique de la monarchie.

    La semaine dernière sur cette même page, je me réjouissais du fait que le ministre de l’Intérieur Chakib Benmoussa ait fait preuve d’un légalisme ferme, contre les intérêts de son ancien collègue et “ami du roi” Fouad Ali El Himma. Pour rappel, Benmoussa avait fait appliquer l’article 5 de la loi sur les partis qui interdit clairement la “transhumance”, cette pratique consistant à débaucher des politiciens
    élus sous d’autres couleurs que les leurs, et à laquelle le Parti authenticité et modernité (PAM) avait largement eu recours. Mais El Himma, le chef du PAM, est allé en justice… et la justice lui a donné raison, invalidant l’article 5 à coups d’arguties juridico-techniques que je vous épargnerai. Aujourd’hui, le PAM peut se servir tant qu’il veut dans les autres partis. C’est du moins ce qu’a retenu Benmoussa, qui semblait n’attendre que ce signal pour jeter l’éponge et se coucher devant son maître. Quelle misère…
    Foin de juridisme, allons à l’essentiel : l’ami du roi entend faire main basse sur la politique marocaine, et rien, pas même la loi, ne saurait s’y opposer. C’est aussi bête que ça. Au début de son aventure, on avait eu la faiblesse de croire El Himma quand il affichait son intention de renouveler la classe politique en y injectant du sang neuf, des cadres jeunes et compétents, vivier d’idées nouvelles pour le Maroc de demain… Las ! Après une toute petite expérience ratée (une poignée de scrutins partiels perdus en 2008), l’ami du roi a conclu que pour gagner, il fallait adouber les sempiternels notables locaux, “pièges à voix” richissimes et incultes, quitte à les débaucher massivement. Il est vrai que ça a toujours marché comme ça. El Himma n’a donc pas tort… à court terme. Mais s’il s’était tenu à son idée première en pariant sur le long terme, il aurait peut-être réalisé un petit score aux communales de 2009, puis un score moins petit aux législatives de 2012, puis, de scrutin en scrutin, de meilleurs scores, jusqu’à imposer ses méthodes, figures et idées neuves, et réaliser enfin ce “changement de culture politique” que Mohammed VI a tant appelé de ses vœux. Il faut croire que le roi et son ami sont pressés, et tant pis pour leur grandiose vision initiale. Finalement, le Palais considère la politique marocaine comme un jeu à somme nulle : ce sont toujours les mêmes qui gagnent, alors autant les avoir avec soi. Exit le renouvellement… et en fin de compte, l’espoir.
    Quand Hassan II créait des partis fantoches via Driss Basri et truquait massivement les élections en leur faveur, ce n’était pas démocratique pour deux dirhams mais au moins, il y avait un but : faire pièce à une opposition qui n’était pas encore tout à fait laminée, faire voter des mesures impopulaires mais nécessaires, comme le Programme d’ajustement structurel dicté par le FMI dans les années 1980… Mohammed VI a fait le choix de ne plus truquer les élections. Tant mieux. Mais à quoi bon, si elles sont vidées de leur sens à l’avance ? Dans quel but a-t-il lancé son ami intime dans l’arène électorale, si ce dernier se contente de dépouiller ses adversaires pour les supplanter ? Qu’offre-t-il de plus que les autres ? Un soutien sans faille à la monarchie et à ses réformes ? Comme si les autres partis, islamistes inclus, nourrissaient encore la moindre velléité d’opposition…
    La vision politique de la monarchie se résume aujourd’hui au bon vieux “ôte toi de là que je m’y mette”. Ce n’est rien de plus que de l’instinct de domination – dont l’assouvissement, une fin en soi, justifie les moyens les plus éculés. Les partis étaient déjà à terre ? La monarchie creuse pour mieux les enfoncer. En marocain, on appelle ça “l’hogra” – le mépris et l’abus de pouvoir envers moins fort que soi. Après 10 ans de “nouvelle ère”, voilà la vision royale qui, finalement, s’impose… Condoléances à tous.


    http://www.telquel-online.com/375/edito_375.shtml

     

Partager cette page