L’homme qui a voulu tuer Hassan II

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 23 Mai 2009.

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    Jeune officier brillant, chef militaire charismatique… il aurait pu finir général. Mais il est mort à 33 ans dans un combat de rue au centre de Rabat, après un coup d’Etat sanglant qui a failli balayer la monarchie.

    Samedi 10 juillet 1971. Le colonel Ababou, blessé au bras, tient son arme à la main et descend fièrement l’escalier du bâtiment des Forces armées royales (FAR) à Rabat. Il est suivi par les cadets de l’école militaire d’Ahermoumou, prêts à dégainer au moindre signe de sa part.
    En face, le général Bouhali avance vers le même immeuble des FAR, dont il préside aux destinées en sa qualité de général-major. Lui aussi est suivi de son escorte, constituée de membres du bataillon de l’infanterie légère. Le moment est historique et, comme dans un vieux western ou un règlement de comptes digne d’un film de guerre, le face-à-face est inévitable. Les deux hommes que tout oppose sont aussi déterminés l’un que l’autre, chacun est sûr de son bon droit, chacun est prêt à en finir. Les deux adversaires se jaugent et se parlent, puis les armes crépitent. Les hommes tombent à terre. Bouhali gît dans une flaque de sang, Ababou est dans les bras de son ami, l’officier Akka. Fin de l’histoire. Le coup d’Etat de Skhirat a officiellement pris fin. Le roi vient d’échapper par miracle à une tentative d’assassinat, le jour où il célébrait très fastueusement son 42ème anniversaire. Le trône alaouite a vacillé, mais il a tenu bon… Happy end ? Oui. Et non. Car le bilan de la journée est lourd, très lourd. 500 morts, parmi lesquels des officiers, des VIP, des stars de l’establishment et des anonymes. A l’origine du carnage, le général Medbouh, pourtant proche du roi. Et, surtout, longtemps tapi dans l’ombre, le lieutenant colonel Mhamed Ababou, 33 ans à peine, brillant officier dont l’étoile montait, montait…
    Au soir du 10 juillet 1971, le jeune officier s’est retrouvé sous terre, mort sur le champ de bataille. Pour un peu, il aurait pu changer la face du pays, c’est ce dont il a rêvé, ce qu’il a cru pouvoir faire. Mais comment a-t-il fait, donc, pour se retrouver là ? Quel était exactement son projet ? Et qui était-il, à la base ?

    Le Petit Napoléon
    Mhamed Ababou a vu le jour dans un douar des environs de Taza en 1937. Il a grandi dans une famille nombreuse, son père étant polygame. Ababou père, notable local, subvenait aux besoins de sa progéniture sans grand mal, suffisamment aisé grâce à ses troupeaux de bétail, ses terres et sa fonction de “cheikh”. “Le petit Mhamed a depuis toujours inspiré un mélange de respect et de crainte, c’était son but, d’ailleurs, toute son éducation était vouée à cela, à former un homme de caractère, aux nerfs solides, aux idées claires, et aux méthodes sévères et sans merci pour personne”, résume de lui l’un de ses anciens compagnons.
    Très tôt donc, le jeune homme cultive sa différence : quand les autres s’inscrivent à l’école coranique, lui prend la direction de l’école française de Taza, réservée aux classes aisées. Ababou n’est pas exactement un élève discipliné. Il multiplie les écarts et collectionne les sanctions (privation de repas, exercices physiques, etc.). C’est que l’enfant de la campagne qu’il était n’arrivait pas à se fendre dans le moule des citadins qui peuplaient sa classe. Défiant, inadapté, il finit malgré tout par se plier aux exigences de l’école, du système. Il se calme et il plonge dans ses études. Cela tombe bien, puisque le gamin a l’esprit vif et l’âme d’un vrai compétiteur. Il brille et se détache du lot, si bien qu’il est sélectionné pour rejoindre sans problème un petit paradis dont il rêvait secrètement : l’académie militaire.
    Mhamed Ababou rallie Meknès où il rejoint d’abord ce qu’on appelle alors “l’Académie Casablanca”, un petit palais remontant à l’époque du sultan Moulay Ismaïl, transformé depuis en école pour fils de notables et de dignitaires du Makhzen. L’école ne sera qu’une étape, une sorte de classe préparatoire. Car le jeune Mhamed allonge le pas et rejoint bientôt l’Académie militaire de Meknès, la meilleure du pays. Le voilà élève-officier, prêt à embrasser une carrière militaire qui s’annonce aussi longue que brillante. “Il en rêvait, il en était heureux. Pendant toute sa formation, il profitait de tous les week-ends de permission pour rendre visite à sa famille, au bled, pour parader avec son uniforme, la tête dans les étoiles”, poursuit notre source.
    Tout au long de son cursus, qui se poursuit jusqu’en 1956, Ababou ressemble à un élève-officier exemplaire. Il s’applique en classe et ne rechigne pas aux exercices, même les plus durs. Sa polyvalence et ses bonnes notes, toutes matières confondues, sont la preuve de sa “supériorité” par rapport à ses compagnons de promotion. Tous s’accordent, alors, à le trouver de constitution solide, sportif, avec la peau claire, imberbe… Le type européen en quelque sorte. “Même sa taille moyenne ne semblait pas poser problème. Il n’en faisait pas un complexe”. Le jeune homme plaît aux femmes et en impose aux hommes. Il est tellement repérable que ses compagnons n’hésitent pas à lui trouver un surnom qui lui va comme un gant : le “Petit Napoléon”.
    L’ego du jeune Petit Napoléon prend rapidement des allures disproportionnées. Il enfle, enfle… Et Mhamed se pique au jeu, lui qui marche “comme Napoléon”, les mains introduites sous la cape, entre deux boutons, à la manière du célèbre empereur.

    Benomar comme mentor, Akka comme garde du corps
    Quand il boucle sa formation, Ababou est paré pour la grande cérémonie de graduation. Son affectation : le 9ème régiment des fantassins à Agadir avec le grade de sous-lieutenant, aux ordres du commandant Habibi. Celui-là même qui, devenu général, se trouvera en face de Ababou en 1971, chacun d’un côté...
    En 1956, donc, Habibi choisit Ababou pour gérer les entrepôts de la caserne. Comme un poisson dans l’eau, le jeune sous-officier prend ses quartiers doucement mais sûrement. Pendant ses semaines de garde, les soldats savent parfaitement que le “petit” Ababou est du genre intraitable. Il ne fait de cadeau à personne. Sa devise : pas de répit pour les bidasses.
    Le jeune homme voyage, se déplace. Après Agadir, le voilà à Ouezzane, plus proche du domicile familial. De cette étape, on retient, entre autres, ses disputes avec le capitaine Boulhimes, qu’il trouvera sur son chemin en 1971, pour lui loger une balle mortelle dans le corps…
    Un nouveau chapitre s’ouvre quand, en 1961, Ababou retourne logiquement à la case départ : l’Académie militaire de Meknès, en qualité d’instructeur, toujours cantonné au grade de sous-lieutenant. Mais ses ambitions, ses manières, dépassent largement la hauteur de ses galons, trop bas pour être fièrement arborés.
    Le jeune homme est pressé. Il veut faire ses preuves au plus haut niveau possible, et vite, vite. Il passe donc le concours de l’Académie française de guerre et y est reçu haut la main, pour une formation d’une année. Ses professeurs sont sous le charme du jeune homme. Bien avant son retour au pays, les encadrants se font un devoir d’adresser une missive au général Driss Benomar, alors chef d’état-major des armées. “Ils expliquaient à leur manière que Mhamed Ababou était un genre d’oiseau rare, quelqu’un de très prometteur dont il fallait prendre soin, comme d’un futur général”. Ababou est définitivement repéré et suivi à la trace. Benomar range la missive dans un coin de son tiroir. Et surveille de près la carrière du jeune officier, désormais affecté à Oujda, régiment de fantassins.
    Dans la capitale de l’Oriental, Ababou rencontre son futur homme de confiance et bras droit : le sergent Akka, un grand gaillard aux allures de bodyguard. “C’était une rencontre bizarre. Ababou devait trancher dans un conflit personnel opposant Akka à l’un de ses supérieurs. Après avoir menacé de lui retirer son grade, voire de l’expulser des rangs de l’armée pour insubordination majeure, Ababou a fini par passer l’éponge. Il a permis à Akka de retrouver son grade et est allé jusqu’à lui confier une unité dans la caserne d’Oujda”. Akka lui en sera redevable jusqu’au bout...

    Le roi d’Ahermoumou
    Toujours en 1961, le jeune Ababou, rapidement promu au grade de lieutenant-colonel, est nommé à la tête de l’Ecole militaire d’El Hajeb, à un moment où le Maroc venait de décréter le service militaire obligatoire. Cela fait de lui un homme puissant, important, quelqu’un qui compte dans la hiérarchie militaire, malgré son très jeune âge. Normal pour un jeune élément dont le nom a été coché par les instructeurs de l’Académie de guerre en France.
    3000 appelés rejoignent dans la foulée l’école d’El Hajeb. “C’était beaucoup trop pour une petite école qui n’avait pas les moyens de les recevoir. Mais Ababou n’en faisait qu’à sa tête, refusant d’alerter ses supérieurs, prenant lui-même les choses en main”, résume notre interlocuteur.
    Le lieutenant-colonel fait construire des pavillons supplémentaires et procède à la modernisation de l’école, sans attendre l’aval des généraux de Rabat. Les échos de notre officier arrivent aux oreilles de Driss Benomar, tout-puissant général, qui n’hésite pas à rendre visite à l’Ecole militaire d’El Hajeb. Suite à cette visite, au mess des officiers, le général louera les qualités de l’homme, qu’il n’hésite pas à désigner, lui général vieillissant, comme son éventuel successeur. Fort de ce soutien inespéré, Ababou prend ses grands airs, sûr d’être épaulé en haut lieu. Plus rien ne pouvait, dès lors, l’arrêter.
    1968. Le jeune lieutenant-colonel est pressenti pour
    diriger l’Ecole militaire d’Ahermoumou, village montagneux dans la région de Fès - Boulemane. La nouvelle ne fait pas l’unanimité dans les rangs des officiers, sous-officiers et simples soldats. C’est que la réputation de sévérité qui colle à Ababou l’avait précédé, et elle n’était pas pour rassurer les rangs.
    Qu’à cela ne tienne. Ababou hérite logiquement d’Ahermoumou. Il arrive en premier, ses bagages le suivent plus tard, accompagnés de ses amis, dont l’inévitable Akka. La métamorphose de l’Ecole d’Ahermoumou peut commencer. Et de la manière la plus spectaculaire.
    Un officier, qui a vécu le passage de Ababou à Ahermoumou, raconte : “Quand il est arrivé, il a dit qu’il allait transformer l’école dans un délai de deux mois”. On explique pourtant à Ababou que même en travaillant d’arrache-pied, ce délai est intenable. Mais le jeune officier ne se laisse pas démonter. Travailler de nuit, comme de jour : telle était donc sa réponse. Et cela finit par payer. Deux mois plus tard, son désormais mentor, Driss Benomar, vient lui-même superviser les travaux effectués. Et rentre à Rabat, satisfait de son poulain, et de la montre en or qui ornait son poignet, offerte par son protégé.
    Le secret de cette réussite réside dans la stratégie imaginée par Ababou, aux frontières de la légalité. “Deux équipes supervisées par le sergent Akka et l’adjudant Kharchach avaient pour mission de rafler, par n’importe quel moyen, tout équipement ou matériel qui permettrait l’avancement des travaux. Le périmètre d’intervention de ces équipes comprend les grandes villes environnantes (Fès, Meknès, Ifrane), ils avaient la protection de Ababou, qui avait à son tour le feu vert d’en haut. Alors tout était possible…“. Et tout y passe, au fil des “rafles”?: ciment, sable, fer, cuivre, etc. Une anecdote qui en dit long sur le pouvoir et l’audace de Ababou : un jour, l’un de ses hommes de main l’informe que ses équipes ont mis la main sur une importante quantité de cuivre… appartenant au palais royal de Fès. La réaction de Ababou ? Il ordonne de s’en emparer. Les “raids” ont ainsi pu continuer, sans qu’aucun nuage (plainte, incident quelconque) ne vienne enrayer la lente marche de Ababou et de ses hommes.

    L’attentat manqué de Fès…
    A Ahermoumou, Ababou ne cache plus ses ambitions. Il les affiche. En trois ans, il a transformé le petit centre en machine de guerre, suréquipée, entraînée, performante. Et obéissante.
    Ababou pouvait passer à l’action à tout moment. Il piaffait d’impatience. Skhirat, en effet, n’était que la dernière étape, la dernière tentative d’en finir avec la monarchie. Car Ababou avait le projet de renverser Hassan II bien avant. Le 13 mai 1971, par exemple, quand, avec la bénédiction du général Medbouh, il compte s’attaquer au cortège royal sur la route de Fès à El Hajeb. Mauvais coup du sort, le roi, avant de se déplacer, demande à son homme de main, qui n’est autre que le général Medbouh lui-même, d’envoyer deux hélicoptères en éclaireurs. Ne pouvant rejeter cette requête royale, Medbouh informe (ou ordonne??) Ababou de surseoir à l’attaque. Le lieutenant-colonel paradera devant le roi, le même jour, en tenue d’apparat. Comme si de rien n’était...
    Une anecdote pour résumer le climat étrange qui régnait à l’époque, comme nous le rapporte ce témoin : “Après la tentative ratée de Fès – El Hajeb, un officier probablement mis au parfum est allé raconter à ses collègues que Ababou cherchait à renverser le roi. Au lieu de provoquer une alerte générale, il a récolté un bain d’hilarité”. Le pourquoi de cette surprenante réaction ? Tout le monde était convaincu du monarchisme de notre officier, qui ne s’en cachait pas. Bien au contraire, il s’en vantait. Pourtant, Ababou bouillonne à l’intérieur. Il est pressé. Il a soif, probablement d’argent et de pouvoir. C’est ce qui lui fait dire, un jour, et l’anecdote a été rapportée dans les mémoires de Mohamed Raiss, Un aller-retour pour l’enfer (publié en 2003) “Tu dois être riche pour imposer ta volonté. La fortune te donne pouvoir et distinction et te permet d’obtenir ce que tu veux. Elle ramène tout le monde vers toi et te permet d’écarter les corrompus, quand tu as identifié leurs points faibles”.

    A la vie, à la mort
    C’est un homme haineux et revanchard qui met au point, avec le général Medbouh, le putsch de Skhirat, le 10 juillet 1971. Un soldat qui a pris part au bain de sang de ce jour-là nous raconte : “A l’intérieur du palais, Ababou criait à ses hommes, en leur montrant les plats de victuailles servis aux invités du roi : regardez où va l’argent des impôts, regardez ce qu’on fait des biens de ce pays”. L’effet est immédiat : les “élèves” tirent sur les hommes, mais aussi sur les plats, détruisant tout sur leur passage…
    A Skhirat, le jour du putsch, tout ne se passe pas comme prévu. Medbouh et Ababou ne sont pas sur la même longueur d’onde. Chacun a des raisons d’en finir, déjà, avec l’autre. Medbouh parce qu’il soupçonne Ababou de détourner le coup d’Etat pour son propre compte. Et Ababou parce qu’il soupçonne Medbouh de l’avoir trahi auprès du roi. Résultat, selon les versions les mieux recoupées : Ababou ordonne à ses hommes de liquider Medbouh, pourtant son complice, sur le champ, à Skhirat même. Quant à Ababou, il trouve la mort dans le duel qui l’oppose, plus tard dans la journée, au général Bouhali à proximité de l’Etat-major de Rabat.
    Dernier détail : au moment où Ababou tombe sous les balles de Bouhali, il s’accroche, agonisant, au bras de son fidèle Akka. Et le supplie de l’achever. C’était son dernier ordre, car il craignait plus que tout la vengeance des vainqueurs.



    Meriem Ababou : “mon père est mon héros”

    La fille de Mhamed Ababou, qui vit aujourd’hui à Meknès, revient sur la mémoire de son père. Emouvant.

    38 ans après le coup d’Etat manqué de Skhirat, quel souvenir gardez-vous de votre père, le lieutenant-colonel Mhamed Ababou ?
    Au moment des faits, j’avais à peine quatre ans, donc je ne me rappelle pas vraiment de lui. J’ai de temps en temps des flashs qui me reviennent, mais sans plus. Par contre, j’ai parlé à beaucoup de gens l’ayant côtoyé, qui me l’ont décrit comme un homme de parole, rigoureux dans son travail. Plus âgés que moi, mes frères et sœurs se souviennent pour leur part d’un père attentionné et exigeant. Il était, par exemple, hors de question pour lui que ses enfants ne soient pas les premiers de leur classe.

    Alors qu’il s’était enrôlé dans l’armée pour servir la monarchie, il a tenté quelques années plus tard de la renverser. Pourquoi ce revirement, selon vous ?
    A mon avis, beaucoup de choses l’expliquent. Mon père a quitté son village natal pour se mettre au service de son roi. Mais, très vite, il a changé d’avis. Il a été dégoûté lorsqu’il a découvert l’autoritarisme, l’injustice et les abus de pouvoir au quotidien... Il ne faut pas non plus négliger le contexte international de l’époque, très favorable aux coups d’Etat.

    Vous lui en voulez d’avoir organisé cette tentative de putsch ?
    Pourquoi lui en voudrais-je ?


    Son geste a eu des répercussions terribles sur votre famille…
    En effet. Le lendemain des événements de Skhirat, la gendarmerie a envoyé un fax au gouverneur de Meknès, lui ordonnant de geler immédiatement la totalité des avoirs de mon père et de ma mère. On nous a également sommés de quitter la petite villa que nous habitions à l’époque. On s’est alors retrouvés à la rue. Ne supportant pas ce qui nous arrivait, ma mère décéda dans les mois qui ont suivi. Alors, est-ce que je lui en veux, pour cela ? Aujourd’hui, non. Par contre, quand j’étais plus jeune, il m’arrivait souvent d’être en colère contre lui. Je me disais qu’il aurait au moins pu nous installer confortablement à l’étranger plutôt que de nous abandonner à notre sort au Maroc.

    Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
    Le temps. Je ne peux pas croire ceux qui disent qu’il était guidé par l’ambition ou la soif de pouvoir. Mon père était aussi idéaliste, à sa façon. Peu de gens ont eu autant de courage dans l’histoire de notre pays.

    Il vous arrive de vous dire : que se serait-il passé s’il avait réussi ?
    Au risque peut-être de vous surprendre, je vais vous dire une chose : je n’aurais pas aimé que mon père réussisse son coup. Pour la simple raison que je ne veux pas que mon pays, que j’adore par-dessus tout, soit dirigé par des militaires, comme la Libye ou La Mauritanie. Ce qui n’empêche pas pour autant mon père de faire figure de héros à mes yeux. Je le dis haut et fort : je suis fière d’être la fille du lieutenant-colonel Mhamed Ababou.

    Qui s’est occupé de vous et de vos frères et sœurs toutes ces années ?
    Je ne vais pas être misérabiliste. Nous avons eu une vie très décente. Au lendemain du décès de mon père, la famille de ma mère nous a pris sous son aile. Elle a été épaulée par des gens extraordinaires, notamment des militaires, des militants des droits de l’homme, et des intellectuels, qui ont œuvré au quotidien, dans l’ombre, pour nous protéger de la rancune du Makhzen.

    Il paraît que durant votre jeunesse vous avez fréquenté l’entourage de Mohammed VI, alors prince héritier…
    Oui, je l’ai croisé plusieurs fois dans des soirées privées à Meknès où nous fréquentions le même cercle d’amis. Il m’est arrivé également de rencontrer ses sœurs. Je me souviens qu’ils étaient tous accessibles, gentils, drôles et surtout très humains.

    Vous avez évoqué les évènements de Skhirat avec eux ?
    Non, je ne l’ai jamais fait. Pourquoi ? Par pudeur, je pense. Ni eux, ni moi, ne pouvions être responsables du passé de nos pères.

    Vous auriez pu demander à retrouver le corps de votre père…
    Oui, cela me tient à cœur, c’est ma dernière cicatrice ouverte. A ce jour, je n’ai aucune idée du lieu où il est enterré. Je n’ai aucune tombe sur laquelle me recueillir. J’ai écrit, il y a quelques années, au Conseil consultatif des droits humains (CCDH) pour m’aider dans mes recherches, mais je n’ai eu aucune réponse. Par ailleurs, je tiens à souligner que les avoirs de mon père sont toujours gelés. Seul le compte de ma mère a été débloqué, mais pas réinitialisé, suite à une intervention de Abderrahmane Youssoufi, alors Premier ministre. J’attends également que ses bijoux me soient restitués. C’est plus affectif qu’autre chose. A part une petite photo d’identité d’elle, je n’ai aucun objet lui ayant appartenu qui me rattache à elle.

    Que faites-vous tous les 10 juillet ?
    Je m’enferme à la maison et j’éteins le téléphone.

    Et ?
    (Emue, après un long silence). Je fais un bond dans le passé.


    Zoom. L’autre Ababou
    Le coup de sang de Skhirat a impliqué deux Ababou. Mhamed, bien sûr. Mais aussi son frère, Mohamed, son aîné de quatre ans. Produit, lui aussi, de l’Académie militaire de Meknès, Mohamed est généralement décrit comme étant “à la fois plus réfléchi et plus effacé que son cadet”. Dans les suites de l’épisode de Skhirat, où il a également été impliqué, Mohamed est arrêté et condamné à 20 ans de prison. En août 1973, il est “enlevé” en compagnie d’autres détenus, et se retrouve dans une prison secrète. Ses codétenus sont alors le capitaine Chellat, les adjudants Akka et Mzirek. En 1975, une tentative de fuite à laquelle ont participé les susnommés, en plus de Houcine Manouzi et des frères Boureqat, est avortée. Depuis, on n’a plus entendu parler de Mohamed Ababou. Même si sa famille a reçu un avis de décès en date du 20 juillet 1976 à Rich, près d’Errachidia, personne n’y a cru ou n’a voulu y croire. Si le nom de Ababou figure sur la longue liste des disparus, c’est parce que rien ne prouve qu’il est effectivement décédé. L’Etat, qui a émis un acte de décès, le considère-t-il comme disparu ?


    http://www.telquel-online.com/373/couverture_373.shtml
     

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