La burqa et la République

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 13 Juillet 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    En lançant le débat, Nicolas Sarkozy risque de stigmatiser une nouvelle fois les musulmans de France, alors que la loi sur le port du voile à l’école n’a jamais sérieusement été évaluée.


    Les Français sont aussi volontiers donneurs de leçons que peu enclins à accepter les observations des autres. Surtout si ces remarques sont prononcées avec un accent anglo-saxon. Dans son discours du Caire, Barack Obama a ainsi fustigé la volonté occidentale de dicter aux femmes la façon dont elles doivent se vêtir ; ces propos ont été reçus avec une froideur éloquente dans la patrie de la laïcité et de l’égalitarisme à outrance, où le voile [hidjab] est interdit dans les écoles publiques depuis 2004, au même titre que tout signe religieux ostentatoire. Loin de se demander si l’interdiction du port du voile dans l’enseignement public a atteint l’objectif recherché, une soixantaine de députés de tous bords veulent aller encore plus loin : ils proposent qu’une commission étudie le port de la burqa [vêtement qui couvre entièrement le corps] et du niqab [voile couvrant le visage, sauf les yeux].

    Comment ne pas rejeter cette coutume rétrograde


    On conçoit fort bien l’inquiétude des parlementaires français face à un phénomène qui trahit la vénéneuse expansion de l’extrémisme religieux et de l’intolérance dans les banlieues. Et comment ne pas comprendre, a fortiori, qu’ils rejettent une coutume rétrograde et discriminatoire ? Et pourtant !* Aucun argument, si irréfutable paraisse-t-il, ne saurait se soustraire à la contradiction. Pas même ceux des gardiens de l’esprit républicain. La réglementation de l’habillement des citoyens n’est-elle pas une ingérence intolérable dans la sphère privée, dans la liberté individuelle ? N’est-ce pas aussi une atteinte à la liberté religieuse ? Comment savoir si une femme porte la burqa ou le niqab sur ordre de son mari ou par conviction personnelle ? Est-il du ressort de l’Etat de décider si un tel comportement est le fruit du libre arbitre ou s’il résulte d’une oppression ? Et, dans l’affirmative, est-ce à la République d’arracher quiconque à sa vision archaïque de la vie ? Et s’il s’agissait plutôt d’un problème d’ignorance ou d’illettrisme ? Ou alors d’une option idéologique [de la part des femmes] ? L’extrémisme ne peut-il être que masculin ? La burqa et le niqab constituent la manifestation extrême d’une conception qui place la femme dans un rapport de soumission par rapport à l’homme. Mais ne peut-on pas en dire autant du voile, sa forme adoucie ? Ces deux options vestimentaires ne sont-elles pas aussi un facteur d’identification à l’islam ? Faudrait-il également interdire le voile dans la rue comme on l’a fait à l’école ? Et, si c’était le cas, doit-on se limiter au voile des musulmanes ou y inclure le foulard que portent les catholiques intégristes ? Et que dire alors du vêtement des juifs orthodoxes ? Va-t-on interdire les chapeaux à large bord, les habits noirs, les kipas et les papillotes ? Et pourquoi pas, tant qu’on y est, l’iroquoise des punks ? les strings ? ...

    L’interdiction en elle-même ne présente-t-elle pas le risque de susciter, par un effet boomerang, un mouvement revendicatif, identitaire, dans une partie de la communauté musulmane chez qui ces vêtements seraient devenus un symbole de résistance ? Ne le sont-ils pas déjà ? Hanane est une jeune Française au teint basané, d’origine marocaine. Moderne et ouverte, elle est modérément attachée aux coutumes des siens, bien que comme tant d’autres musulmans de France – près de 5 millions – elle fasse le ramadan. Hanane s’habille comme n’importe quelle autre jeune femme de son âge et elle n’a jamais porté le voile. Sa mère non plus ne l’a jamais porté, alors qu’on pourrait supposer chez cette dernière une vision plus conservatrice. Puis, il y a environ trois ans, Hanane a décidé de le porter. Pourquoi ? Elle n’a jamais donné d’explication, mais la raison qui vient à l’esprit ne laisse pas d’être inquiétante. Ne serait-ce pas une réaction de défense après l’interdiction du voile dans les écoles ? Combien de voiles aperçus aujourd’hui dans les rues sont-ils un résultat indirect de la décision adoptée en 2004 ?

    Interdire ou dialoguer, que choisir ?

    Pour éradiquer le symbole d’une communauté au nom de l’égalité, il faut être tout à fait sûr que cette égalité n’est pas qu’une chimère inscrite en lettres d’or dans la Constitution. Sans quoi elle risque d’être vécue comme une agression. Il faudrait se demander, comme le font déjà certains politiques et analystes, jusqu’à quel point le repli identitaire auquel on assiste aujourd’hui dans les banlieues, la montée de l’islamisme, et même l’explosion de colère de 2005, ne signifient pas qu’une partie de la population française a cessé de croire en la République et en ses promesses non tenues.

    Aujourd’hui, le voile n’a plus droit de cité dans les écoles publiques. Mais l’interdiction est loin d’avoir mis fin à cette pratique. Les plus traditionalistes, les intégristes, ont retiré leurs filles de l’école publique. Certaines étudient chez elles via l’enseignement à distance, d’autres sont inscrites dans des établissements privés, soit islamiques, soit catholiques – oui, vous avez bien lu –, où le port du voile n’est pas interdit. Qui va désormais enseigner à ces jeunes filles ces chères valeurs laïques ? Qui va les instruire dans les principes républicains ? Qui va leur apprendre que la burqa et le niqab sont des vêtements exécrables qui les nient en tant qu’individus ?


    http://www.courrierinternational.com/article/2009/06/25/la-burqa-et-la-republique
     

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