La fabuleuse histoire du train royal

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 10 Avril 2009.

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    Hassan II en avait fait un objet de culte, Mohammed VI l’a relégué aux oubliettes. Entre hier et aujourd’hui, l’histoire du train qui a fasciné des générations de Marocains est celle d’un règne et d’un pays qui basculent, quittant l’irrationnel pour une certaine forme de normalité.


    Le train royal fait partie intégrante de la légende née autour de Hassan II. Il ressemble d’ailleurs à l’image du défunt monarque : fastueux, démesuré, dans tous les cas fascinant. Sur les origines du train, il n’y a
    jamais eu de consensus et tout le monde dit tout, à peu près. Certains prétendent que c’est le Shah d’Iran qui a offert la machine à son ami Hassan II. D’autres soutiennent qu’il s’agit plutôt d’un don d’Elisabeth II, reine d’Angleterre. Possible, possible. Mais invérifiable. La seule vérité est que le train de Hassan II a été commandé aux Etats-Unis auprès de la compagnie “Bud industries”. Livré dès le début des années 1980, Hassan II y voit alors un symbole, un de plus, de son image de “réunificateur”. L’objet peut paraître aujourd’hui bien désuet. Mais, à l’époque, en pleine guerre du Sahara, le roi s’en est servi pour se rapprocher (à sa manière) de son peuple, de Marrakech à Tanger en passant par Rabat, selon le circuit ferroviaire du royaume.

    Ne réveillez pas le train qui dort
    Tout a évidemment changé depuis. Le train n’est plus qu’un vestige du passé puisque Mohammed VI ne l’a que très peu utilisé, avant de le confier (définitivement ?) au dépôt de la gare Rabat-Agdal. Au grand soulagement des milliers d’usagers quotidiens du réseau ferroviaire, pris au piège, de longues années durant, des incessants déplacements hassaniens. “Il est clair que Mohammed VI préfère les moyens de déplacement rapides, voire discrets. On dit même qu’il est sensible aux pertes subies par l’ONCF (Office national des chemins de fer) à chaque fois que le train royal se met en branle”, nous confie, sous couvert d’anonymat, un responsable à l’ONCF. En fait, la seule fois où Mohammed VI a eu recours au train de son père remonte au début de son règne, à l’occasion d’un déplacement à Marrakech. “Mais, une fois le départ donné, le train a dû s’arrêter net, à cause d’un banal incident protocolaire. Comme s’il était écrit que ce train resterait définitivement celui de Hassan?II” poursuit notre source, un brin nostalgique. Depuis ce faux départ, le train aux couleurs rouge et verte, frappé de l’emblème du royaume, sur fond argenté, ne circule plus. “Il dort”, résume notre interlocuteur.

    Pour assurer l’entretien du véhicule et éviter sa “mort subite”, la direction de l’ONCF procède régulièrement à des mises en branle du train royal, le faisant rouler sur de courts trajets, quelques kilomètres à peine, vide de tout passager, avant de le “parquer” au dépôt de la gare de Rabat-Agdal. Triste. Un signe qui ne trompe pas : la dénomination de “direction du train royal”, inscrite à l’entrée du dépôt, a été abandonnée depuis quelque temps. Preuve que le train appartient au passé et que son avenir est des plus incertains. “Mais les curieux n’ont qu’à se tenir à l’écart. Le dépôt est gardé par la police et on a même recours à des caméras spéciales pour surveiller le train royal”, assure notre interlocuteur. Car on ne sait jamais : le roi peut très bien, un jour, se servir du train de son père.

    Un prolongement des palais et des greens de golf
    Le train royal est composé de quatre voitures dites automotrices, pouvant circuler indépendamment les unes des autres. Hassan II avait expressément demandé qu’on aménage les wagons de manière à disposer d’un bureau, équipé de meubles en acajou, mais aussi, et surtout, d’une sorte de salon, à l’arrière, pour admirer le paysage. Classiquement, le déroulement des opérations était le suivant : avant chaque déplacement royal, une équipe de policiers se chargeait de tout vérifier sur place. Une fois le nettoyage sécuritaire terminé, l’ONCF fournissait pour sa part une “brigade spéciale” composée essentiellement d’un chef de train, d’un machiniste et d’un spécialiste de la climatisation. Tout ce beau monde était trié sur le volet. “Les éléments de cette brigade faisaient l’objet de longues enquêtes au préalable et on évitait, par exemple, tous ceux qui étaient syndiqués”.

    Hassan II se montrait généreux (décorations, dons et autres “ikramiyate”) avec ses cheminots, notamment la direction de l’ONCF et la brigade spéciale mise à sa disposition. “Il faut dire que le roi faisait de son train un véritable lieu de vie, comme s’il était le prolongement ou l’annexe de l’un de ses palais”, poursuit notre source. A chaque déplacement, le monarque embarquait ministres, conseillers et hauts responsables. A la manière d’un green de golf, le train devenait aussi un espace de réflexion, de discussion. Comme nous le raconte cet ancien conseiller royal, “tout dépendait de l’humeur de Sa Majesté. Le roi pouvait se mêler à ses ministres, tenir de véritables séances de travail ou deviser, simplement, sur le temps qui passe. Mais il pouvait très bien s’enfermer et convoquer, au besoin, l’un de ses invités”. Seul maître à bord, Hassan II était strict quant à la discipline que devaient observer les membres de son équipage. Quand il était retiré dans “ses appartements”, à l’arrière du train, personne n’avait le droit de le déranger. A l’exception, peut-être, d’un vieux routier de l’ONCF, as de la climatisation, qui se permettait de “déranger” le roi en privé.

    Le train roule, la vie s’arrête
    Quand le roi se déplaçait en train, la tétanisation était telle que l’ONCF tout entier personnel et direction, était littéralement voué à son service. Plus rien d’autre ne semblait exister. Le jour du déplacement, tout le trafic ferroviaire était suspendu des heures à l’avance. Et comme le roi pouvait retarder l’heure du départ, la suspension du trafic pouvait facilement s’étaler dans le temps. Evidemment, le retour à la normale n’était envisageable qu’une fois le train royal arrivé à destination. Vers la fin de son règne, ce “retour à la normale” se faisait progressivement. “Le train royal a une vitesse de croisière pouvant atteindre les 160 km/h, mais Hassan II ne voulait jamais rouler à une vitesse excédant les 90km”, explique un cadre de l’ONCF à la retraite. Longs et coûteux étaient les déplacements du défunt monarque à bord de son train, et l’Office essuyait de grosses pertes à cause de la suspension de tout trafic et de la mobilisation de ses effectifs. “Nous avions l’ordre ferme de verrouiller toutes les aiguilles sur le trajet. Un policier, ou un gendarme, en plus d’un mokhazni étaient postés tous les cent mètres, de longues heures durant”, se rappelle notre interlocuteur. Car le parcours du roi devait être entièrement sécurisé. Excessif ? Peut-être, mais l’alignement des agents de sécurité tout au long du trajet n’a jamais empêché la survenue de petits incidents de parcours. Exemple : un jour, dans les années 1980, au moment d’un ralentissement au niveau de Souk Larbaâ, sur le parcours Rabat – Tanger, un jeune homme avait miraculeusement réussi à prendre d’assaut le train royal, déjouant toute surveillance, pour se retrouver subitement face à Hassan II. Incroyable. “Le garçon était porteur d’une lettre de doléances et, contrairement à ce que l’on pouvait prévoir, le roi s’est montré magnanime, pardonnant au jeune homme son audace”. Il n’empêche qu’à son retour à Rabat, Hassan II convoqua immédiatement Moussa Moussaoui, alors directeur de l’ONCF, et ordonna l’installation de vitres à l’arrière du train, de manière à rendre impossible toute nouvelle infiltration de l’extérieur.

    Car le roi ne badinait pas avec les mesures de sécurité. Craignant pour sa vie depuis les deux coups militaires à l’orée des années 1970, Hassan II cultivait l’art de brouiller les pistes, déjouant régulièrement les circuits de ses déplacements, changeant brusquement d’itinéraire… ou de moyen de locomotion à la dernière minute. En fait, comme nous l’explique cet ancien policier à la retraite, “le roi pouvait parfaitement changer d’avis et décider de se déplacer en voiture plutôt qu’en train, comme il pouvait retarder ou avancer le moment de son départ et de son arrivée”. Ce qui compliquait évidemment la tâche du cortège de fonctionnaires, agents, policiers, officiels, censés accompagner le souverain, l’accueillir ou, simplement, lui baliser le parcours. Mais à quelque chose malheur est bon, et les caprices du train royal pouvaient parfaitement servir d’alibi à l’ONCF, à l’occasion. “Il nous arrivait de rétorquer aux passagers en attente d’un train en retard que c’était à cause du train royal. C’était comme une formule magique, il suffisait de la prononcer pour en finir avec toute forme de protestation”, s’amuse à rappeler un ancien contrôleur. La confusion liée au train royal était telle que de nombreux indélicats, fonctionnaires ou même officiels, en profitaient “pour descendre du train armés de sacs de nourriture et d’argenterie de grand luxe”, nous raconte un cadre de l’ONCF. Cela s’appelle du pillage, et le train, tout royal qu’il était, n’y échappait guère.


    Un train et des courbettes
    Mais tout cela n’était rien à côté du stress qui pouvait s’emparer des autorités locales au passage du train. Les gares qu’il traversait étaient systématiquement repeintes. Responsables et notables devaient absolument, habit traditionnel obligatoire, se poster sur le quai, alignés pour de longues heures d’attente, avant de se prosterner au passage du train. Des surprises étaient toujours possibles. Comme lorsque l’attroupement était induit en erreur par ce que les cheminots du roi appellent le “train balayeur”, une machine qu’on faisait circuler pour s’assurer que la voie était sécurisée à 100% et qu’il n’y avait aucun obstacle sur le trajet. Autre cocasserie, comme nous le raconte notre source, “quand la vitesse du train faisait voler un tarbouch par-ci, un turban par-là, obligeant les malheureux concernés à courir à droite et à gauche pour retrouver leur couvre-chef”. Des rumeurs circulaient même pour affirmer que Hassan II, pendant ce temps-là, ne se trouvait pas forcément dans le train, mais qu’il faisait plutôt le déplacement en hélicoptère. Toujours ce sens de la déroute, de la surprise, de la hantise sécuritaire… On comprend, aujourd’hui, que tout le cérémonial lié au train royal fasse un peu tâche. En l’abandonnant, l’héritier de Hassan II rompt peut-être avec une certaine image, des us et coutumes, du passé. “Mais pourvu que la rupture dure”, ironise un usager des rails. Comme on le comprend?: le retour du train royal, c’est aussi l’accumulation des retards et la perturbation de ce compartiment à part de notre quotidien : la vie ferroviaire. Et tout le cortège de désordres qui va avec.

    http://www.telquel-online.com/367/couverture_367.shtml
     

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