La fin des scrupules Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 9 Avril 2010.

  1. @@@

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    Cela fait 17 mois maintenant que le colonel-major Kaddour Terhzaz, 73 ans, croupit en prison à l’issue d’une parodie de procès.
    Séances à huis clos, refus par les juges d’auditionner les témoins, à charge comme à décharge…

    Dans une lettre adressée à Mohammed VI en 2008, Terhzaz défendait les prisonniers marocains libérés par le Polisario, abandonnés à leur triste sort après leur retour au pays. A l’appui de son plaidoyer, l’ancien numéro 2 de l’armée de l’air pointait l’équipement insuffisant des aviateurs qui s’étaient fait abattre par l’ennemi - un secret de polichinelle, maintes fois éventé par de nombreux militaires revenus de Tindouf après 25 ans de détention.

    Dans ces conditions, l’accusation de “violation du secret militaire” qui a valu à Kaddour Terhzaz 12 ans de prison (!) est vide de contenu comme de sens, et cache de toute évidence un obscur règlement de comptes interne à l’armée.

    Cela fait 5 mois que la famille du colonel (dont la chance est de bénéficier aussi de la nationalité française) mène une vaste campagne médiatico-diplomatique en sa faveur, en Europe surtout. Non seulement rien n’a bougé, mais ses conditions de détention ont été durcies.


    Autre affaire, autre déni de justice : les 6 hommes politiques présumés complices du présumé terroriste Abdelkader Belliraj.
    Dans ce dossier, il y a nettement plus de zones d’ombre que de certitudes.

    En première instance, des peines de 2 à 25 ans de prison avaient été prononcées contre les 6 hommes, sur l’unique base de PV d’interrogatoires accusateurs, manifestement signés sous la torture – une accusation grave, sur laquelle la justice n’a pourtant pas daigné enquêter.

    Plus tragique encore : la Cour d’appel a accusé les inculpés d’avoir été mêlés, en 1994, au braquage d’une banque… Un dossier déjà jugé de manière définitive, par la Cour suprême, sans qu’aucun des “6” n’y apparaisse.

    Et quand les avocats ont demandé la jonction des dossiers, le Cour a refusé - tout comme elle a refusé d’auditionner des témoins, et d’examiner les documents saisis aux domiciles des accusés, même s’ils sont présentés comme des preuves à charge.
    Résultat : les avocats se sont retirés du procès, et les prisonniers sont en grève de la faim depuis le 22 mars.


    Autre cas moins dramatique (quoique), celui des supposés prosélytes chrétiens étrangers expulsés du Maroc il y a quelques semaines. Le prosélytisme est illégal ? Soit.

    Qu’on juge les prévenus, alors ! Là-dessus, le porte-parole du gouvernement, Khalid Naciri, a fait au Monde cette déclaration incroyable : “La procédure juridique a été écartée car nous voulions que cela se fasse de la façon la plus “soft” possible : un procès aurait immanquablement débouché sur des emprisonnements”.

    Une présomption de culpabilité éhontée (“immanquable emprisonnement”) et un franc aveu de déni de droit (“la procédure juridique a été écartée”)… ça fait beaucoup pour une seule phrase.


    Le point commun de ces trois affaires ? Elles sont lourdement médiatisées, au Maroc et surtout à l’étranger (l’affaire Belliraj, pour rappel, a des ramifications en Belgique).

    Que l’Etat se soucie comme d’une guigne des accusations de déni de justice brandies par la presse nationale… on avait fini par s’y résigner. Mais qu’il reste sourd aux protestations venues de chez nos partenaires et “associés” occidentaux, sur des dossiers qui les concernent... voilà qui est nouveau, et inquiétant.

    Cela confirme en fait une tendance qui date de 2009 : même la nécessité de préserver “l’image du Maroc à l’étranger”, ultime garde-fou des dérives de l’Etat, ne fonctionne plus.

    Peu importent les rapports d’ONGs internationales à la probité indiscutable, peu importe l’embarras des chancelleries, peu importe l’inquiétude des investisseurs étrangers face à la quasi-officialisation de l’Etat de non-droit au Maroc…

    La frange la plus rétrograde de nos décideurs n’a désormais plus aucune contrainte, aucune limite, aucun scrupule. C’est une dérive dangereuse, et il est peut-être déjà trop tard pour s’en inquiéter.





    http://www.telquel-online.com/419/edito_419.shtml
     

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