La petite prison dans la prairie

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 20 Février 2010.

  1. @@@

    @@@ Accro

    J'aime reçus:
    252
    Points:
    83
    Au Maroc, l’Administration pénitentiaire fait aussi dans l’agriculture. Le pays compte huit pénitenciers agricoles, où les détenus se livrent à divers travaux des champs. Ambiance.


    25 juin 2009. 8 taureaux, 4 vaches, 6 béliers, 54 moutons et…6 œufs d’autruche sont vendus aux enchères, dans la région d’El Jadida, par la délégation générale de l’Administration pénitentiaire. Quelques semaines plus tard, cette fois à Rommani, pas loin de Kénitra, la même Administration lance un appel d’offres pour la location d’une moissonneuse-batteuse et botteleuse avant de céder, quelques jours plus tard, 200 hectares de blé tendre à Fkih Ben Saleh.

    C’est que la direction des prisons figure parmi les premiers producteurs agricoles du royaume, avec les huit pénitenciers agricoles qu’elle chapeaute et les milliers d’hectares mis à sa disposition.


    La chance des élus…

    Historiquement, la création des prisons agricoles remonte aux premiers temps. La plus célèbre reste la prison d’El Ader (entre El Jadida et Azemmour), qui a ouvert ses portes dès 1919.

    A l’indépendance, le Maroc comptait déjà trois centres du genre, avec celui de Aïn Ali Moumen dans la région de Settat, et Outita dans les environs de Sidi Kacem. Cinq autres verront successivement le jour, le dernier en date étant Outita II, qui a ouvert ses portes en 2005 avec pour vocation d’accueillir… des détenus salafistes.

    A eux seuls, les trois plus anciens pénitenciers totalisent plus de 4000 hectares (El Ader reste le plus grand, avec 1550 ha). Ces “établissements semi-ouverts”, selon le jargon de l’Administration, comprennent des pavillons pour loger les prisonniers et des champs ou plantations pour les activités agricoles.

    Selon le règlement, ils reçoivent des détenus ayant encore une peine de 2 à 5 ans à purger, et qui ont surtout fait preuve de bonne conduite. Dans ce cas, leur transfert vers une prison à “régime allégé” apparaît comme une récompense. Sauf que, une fois transférés dans un pénitencier agricole, les détenus ne sont pas automatiquement affectés aux travaux agricoles. Ce n’est que six mois avant leur libération que les heureux élus sont éventuellement autorisés à faucher et à planter, entre autres réjouissances. Ainsi, si un pénitencier comme El Ader accueille près de 2000 détenus, seule une quarantaine d’entre eux sont “embauchés”.


    Le mythe de la réinsertion

    En fait, ces établissements se sont détournés de leur mission initiale. Les premiers pénitenciers agricoles avaient pour vocation de recevoir les prisonniers issus des environs, souvent agriculteurs de leur état. L’objectif était alors de ne pas les couper de leur environnement afin de faciliter leur réintégration une fois leurs peines purgées.

    Aujourd’hui, ces établissement aident-ils à la réinsertion des détenus dans la société par une formation professionnelle utile ? “Si l’on prend le côté pratique, ces prisons ne servent à rien et n’ont d’agricoles que le nom”, répond Youssef Madad, membre fondateur de l’Observatoire marocain des prisons (OMP) et qui dirige actuellement l’ONG “Relais”, dédiée à l’accompagnement des détenus après leur libération.

    A El Ader, par exemple, il est arrivé que les activités agricoles soient paralysées suite à la panne du seul tracteur affecté à cette prison. Bureaucratie oblige, les temps d’attente pour chaque réparation sont souvent bien trop longs.

    Pour le moment, souligne un autre militant associatif, seul un pénitencier agricole, sur les huit existants, remplit plus ou moins sa mission éducative : des cours de jardinage susceptibles d’être utiles pour les prisonniers, une fois de retour à la vie normale, y sont dispensés.

    Par ailleurs, l’accroissement de la population carcérale a obligé l’Administration pénitentiaire à utiliser ces établissements pour accueillir des détenus qui ne correspondent pas à leur “cahier des charges”. “Sous le poids des contraintes, les prisons agricoles sont devenues un fourre-tout servant surtout à soulager les autres établissements”, relève un ancien cadre de la direction des prisons.

    Ainsi, dès que la prison civile de Oukacha atteint ses quotas, le surplus de prisonniers est transféré à El Ader. On compte également aujourd’hui une douzaine de détenus salafistes à Aïn Ali Moumen. Entre autres désordres.


    L’air de la campagne


    A l’instar de la plupart des prisons marocaines, les centres agricoles n’échappent pas aux problèmes de surpopulation, de violence, etc. Pourtant, beaucoup cherchent à y être transférés. “Savez-vous qu’il y a des prisonniers qui paient pour obtenir leur transfert dans une prison agricole ?”, témoigne un ex-détenu à Aïn Ali Moumen.

    Pourquoi ? “Un détenu asthmatique fera tout pour fuir la moisissure des cellules casablancaises et pouvoir respirer l’air de la campagne”, explique encore notre interlocuteur. Par ailleurs, le travail de ces agriculteurs improvisés est rémunéré.

    Aujourd’hui, ils perçoivent une indemnité de l’ordre de 6 dirhams par jour. C’est peu, mais nettement mieux que le 1,30 DH que les détenus percevaient dans les années 1970. Le “salaire” de chaque détenu est affecté à son compte personnel et les comptes sont tenus par la direction.

    En théorie, chaque prisonnier peut disposer de la moitié de son solde pendant sa détention et récupère le reste le jour de sa libération.

    Ces prisons enregistrent par ailleurs des abus plutôt spécifiques, certains responsables n’hésitant pas à faire travailler les détenus pour leur propre compte. “Un ou plusieurs hommes étaient affectés à un lopin de terre, accaparé par un chef de détention, transformé en verger et dont il s’approprie les cultures”, témoigne un ancien détenu.

    Pourtant, la loi interdit au personnel pénitentiaire les deux pratiques : faire travailler un détenu pour ses besoins personnels et se réserver une partie des champs ou plantations qui appartiennent au domaine de l’Etat.

    Normalement, les récoltes et produits de ces centres agricoles sont vendus aux enchères et l’argent récolté est destiné aux caisses du Trésor public. Toutes ces opérations sont dirigées par le service autonome des unités de production, l’un des quatre services de la Direction de l’action sociale et de la réinsertion que chapeaute Mostafa Hilmi, l’ex-magistrat devenu bras droit de Hafid Benhachem, délégué général de l’Administration pénitentiaire.

    Selon les dernières statistiques rendues publiques par ce département, les détenus (tous établissements pénitentiaires confondus) ont totalisé 256 667 journées de travail en 2007. Pour leur rémunération, la même Direction a mobilisé un budget de l’ordre de 143 millions de dirhams.





    http://www.telquel-online.com/411/actu_maroc2_411.shtml
     

Partager cette page