La providence de l'homme - Lamartine

Discussion dans 'toutes les poésies...' créé par titegazelle, 27 Août 2008.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    Quoi ! le fils du néant a maudit l'existence !
    Quoi ! tu peux m'accuser de mes propres bienfaits !
    Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
    Des dons que je t'ai faits !
    Tu n'étais pas encor, créature insensée,
    Déjà de ton bonheur j'enfantais le dessein;
    Déjà, comme son fruit, l'éternelle pensée
    Te portait dans son sein.
    Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire;
    Je préparais les temps selon ma volonté.
    Enfin ce jour parut; je dis : Nais pour ma gloire
    Et ta félicité !
    Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,
    Ne livra pas mon oeuvre aux chances du hasard;
    J'échauffai de tes sens la sève languissante,
    Des feux de mon regard.
    D'un lait mystérieux je remplis la mamelle;
    Tu t'enivras sans peine à ces sources d'amour.
    J'affermis les ressorts, j'arrondis la prunelle
    Où se peignit le jour.

    Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,
    Comme tes yeux au jour, s'ouvrit à la raison :
    Tu pensas; la parole acheva ta pensée,
    Et j'y gravai mon nom.
    En quel éclatant caractère
    Ce grand nom s'offrit à tes yeux !
    Tu vis ma bonté sur la terre,
    Tu lus ma grandeur dans les cieux !
    L'ordre était mon intelligence;
    La nature, ma providence;
    L'espace, mon immensité !
    Et, de mon être ombre altérée,
    Le temps te peignit ma durée,
    Et le destin, ma volonté !
    Tu m'adoras dans ma puissance,
    Tu me bénis dans ton bonheur,
    Et tu marchas en ma présence
    Dans la simplicité du coeur;
    Mais aujourd'hui que l'infortune
    A couvert d'une ombre importune
    Ces vives clartés du réveil,
    Ta voix m'interroge et me blâme,
    Le nuage couvre ton âme,
    Et tu ne crois plus au soleil.

    « Non, tu n'es plus qu'un grand problème
    Que le sort offre à la raison;
    Si ce monde était ton emblème,
    Ce monde serait juste et bon. »
    Arrête, orgueilleuse pensée;
    A la loi que je t'ai tracée
    Tu prétends comparer ma loi ?
    Connais leur différence auguste :
    Tu n'as qu'un jour pour être juste,
    J'ai l'éternité devant moi !
    Quand les voiles de ma sagesse
    A tes yeux seront abattus,
    Ces maux, dont gémit ta faiblesse,
    Seront transformés en vertus,
    De ces obscurités cessantes
    Tu verras sortir triomphantes
    Ma justice et ta liberté;
    C'est la flamme qui purifie
    Le creuset divin où la vie
    Se change en immortalité !
    Mais ton coeur endurci doute et murmure encore;
    Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
    Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore
    De l'éternelle aurore
    Les célestes clartés !

    Attends; ce demi-jour, mêlé d'une ombre obscure,
    Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :
    Regarde qui je suis, et marche sans murmure,
    Comme fait la nature
    Sur la foi de son Dieu.
    La terre ne sait pas la loi qui la féconde;
    L'océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,
    Sait-il comment au gré du nocturne croissant
    De sa prison profonde
    La mer vomit son onde,
    Et des bords qu'elle inonde
    Recule en mugissant ?
    Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière,
    Sait-il où le conduit le signe de ma main ?
    S'est-il tracé soi-même un glorieux chemin ?
    Au bout de sa carrière,
    Quand j'éteins sa lumière,
    Promet-il à la terre
    Le soleil de demain ?
    Cependant tout subsiste et marche en assurance.
    Ma voix chaque matin réveille l'univers !
    J'appelle le soleil du fond de ses déserts :
    Franchissant la distance,
    Il monte en ma présence,
    Me répond, et s'élance
    Sur le trône des airs !

    Et toi, dont mon souffle est la vie;
    Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
    Peux-tu craindre que je t'oublie,
    Homme, roi de cet univers ?
    Crois-tu que ma vertu sommeille ?
    Non, mon regard immense veille
    Sur tous les mondes à la fois !
    La mer qui fuit à ma parole,
    Ou la poussière qui s'envole,
    Suivent et comprennent mes lois.
    Marche au flambeau de l'espérance
    Jusque dans l'ombre du trépas,
    Assuré que ma providence
    Ne tend point de piège à tes pas.
    Chaque aurore la justifie,
    L'univers entier s'y confie,
    Et l'homme seul en a douté !
    Mais ma vengeance paternelle
    Confondra ce doute infidèle
    Dans l'abîme de ma bonté.

    "Méditations poétiques" - Alphonse de Lamartine -


     

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