L'aurore s'allume...

Discussion dans 'toutes les poésies...' créé par titegazelle, 20 Août 2012.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    L'aurore
    s'allume


    [​IMG]
    Aurore à Merzouga : Sahra Maghribya


    L'aurore s'allume ;
    L'ombre épaisse fuit ;
    Le rêve et la brume
    Vont où va la nuit ;
    Paupières et roses
    S'ouvrent demi-closes ;
    Du réveil des choses
    On entend le bruit.

    Tout chante et murmure,
    Tout parle à la fois,
    Fumée et verdure,
    Les nids et les toits ;
    Le vent parle aux chênes,
    L'eau parle aux fontaines ;
    Toutes les haleines
    Deviennent des voix !

    Tout reprend son âme,
    L'enfant son hochet,
    Le foyer sa flamme,
    Le luth son archet ;
    Folie ou démence,
    Dans le monde immense,
    Chacun. recommence
    Ce qu'il ébauchait.

    Qu'on pense ou qu'on aime,
    Sans cesse agité,
    Vers un but suprême,
    Tout vole emporté ;
    L'esquif cherche un môle,
    L'abeille un vieux saule,
    La boussole un pôle,
    Moi la vérité !

    Vérité profonde !
    Granit éprouvé
    Qu'au fond de toute onde
    Mon ancre a trouvé !
    De ce monde sombre,
    Où passent dans l'ombre
    Des songes sans nombre,
    Plafond et pavé !

    Vérité, beau fleuve
    Que rien ne tarit !
    Source où tout s'abreuve,
    Tige où tout fleurit !
    Lampe que Dieu pose
    Près de toute cause !
    Clarté que la chose
    Envoie à l'esprit !

    Arbre à rude écorce,
    Chêne au vaste front,
    Que selon sa force
    L'homme ploie ou rompt,
    D'où l'ombre s'épanche ;
    Où chacun se penche,
    L'un sur une branche,
    L'autre sur le tronc !

    Ô Terre ! ô merveilles
    Dont l'éclat joyeux
    Emplit nos oreilles,
    Eblouit nos yeux !
    Bords où meurt la vague,
    Bois qu'un souffle élague,
    De l'horizon vague
    Plis mystérieux !

    Azur dont se voile
    L'eau du gouffre amer,
    Quand, laissant ma voile
    Fuir au gré de l'air,
    Penché sur la lame,
    J'écoute avec l'âme
    Cet épithalame
    Que chante la mer !

    Azur non moins tendre
    Du ciel qui sourit
    Quand, tâchant d'entendre
    Je cherche, ô nature,
    Ce que dit l'esprit,
    La parole obscure
    Que le vent murmure,
    Que l'étoile écrit !

    Création pure !
    Etre universel !
    Océan, ceinture
    De tout sous le ciel !
    Astres que fait naître
    Le souffle du maître,
    Fleurs où Dieu peut-être
    Cueille quelque miel !

    Ô champs ! ô feuillages !
    Monde fraternel !
    Clocher des villages
    Humble et solennel !
    Mont qui portes l'aire !
    Aube fraîche et claire,
    Sourire éphémère
    De l'astre éternel !

    N'êtes-vous qu'un livre,
    Sans fin ni milieu,
    Où chacun pour vivre
    Cherche à lire un peu !
    Phrase si profonde
    Qu'en vain on la sonde !
    L'oeil y voit un monde,
    L'âme y trouve un Dieu !

    Beau livre qu'achèvent
    Les coeurs ingénus ;
    Où les penseurs rêvent
    Des sens inconnus ;
    Où ceux que Dieu charge
    D'un front vaste et large
    Ecrivent en marge :
    Nous sommes venus !

    Saint livre où la voile
    Qui flotte en tous lieux,
    Saint livre où l'étoile
    Qui rayonne aux yeux,
    Ne trace, ô mystère !
    Qu'un nom solitaire,
    Qu'un nom sur la terre,
    Qu'un nom dans les cieux !

    ....


    Victor HUGO (1802-1885)
    Recueil : Les chants du crépuscule





     

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