Le beurre et l’argent du beurre

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 29 Novembre 2008.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    On ne peut pas avoir et la démocratie et le culte de la personnalité.
    Il faut choisir.


    Intéressante photo, sur la Une d’Assabah du 25 novembre. On y voit une petite foule de manifestants vêtus du drapeau marocain (oui, vêtus : ils ont découpé des trous dans des drapeaux et y ont glissé leurs têtes, comme des ponchos), des photos de Mohammed VI collées au niveau de leur ventre, d’autres accrochées au mur derrière eux… Le
    plus remarquable, c’est que nulle part on ne voit trace d’une banderole ou même du plus petit carton expliquant ce que ces gens réclament, au juste. Il s’agit bel et bien, pourtant, d’une manifestation protestataire (contre l’expulsion des habitants d’un immeuble). Ce phénomène est de plus en plus fréquent, et les gens qui le reproduisent ont toujours quelque chose à revendiquer qui n’a rien à voir avec la politique. Mais ils n’en font état qu’une fois leurs porte-parole reçus par un responsable (quand ça arrive). Tant qu’ils sont dans la rue, ils s’en tiennent à exprimer, bruyamment, leur amour inconditionnel du roi…

    A l’origine, c’est-à-dire sous Hassan II, la photo du roi était une sorte de “talisman” destiné à protéger les manifestants contre la brutalité des forces de l’ordre. Ça a marché quelque temps, avant que la police ne reçoive l’instruction de “charger quand il faut charger”, photo ou pas. Et de toute façon, cela fait belle lurette que la police ne charge plus les manifestants (à Casa et Rabat en tout cas), sauf à l’occasion de débordements – et ils ont tendance à se raréfier. Pourquoi, alors, persister à glorifier le roi dans la rue, hors contexte et hors sujet ? “Parce que, répond un sociologue, les gens ne réfléchissent pas au sens des symboles, ils les utilisent par réflexe, et les réflexes de ce genre mettent beaucoup de temps à disparaître”. Soit, mais il y a tout de même une dimension politique à cette attitude.

    Le Maroc a vécu sous un régime dictatorial pendant 38 ans, et cela continue à marquer les esprits. Aujourd’hui encore, consciemment ou inconsciemment, les Marocains interprètent tout acte de protestation comme une rébellion contre le régime. C’est pourquoi tout manifestant se sent obligé de désamorcer cette interprétation, avant même de dire quel est son problème. “Je proteste, oui, mais avant tout, j’aime le roi”. La conséquence numéro un d’une telle attitude, bien entendu, c’est la délégitimation de tout autre pouvoir que la royauté (tant qu’à flatter quelqu’un, à la limite, autant flatter le responsable local qui pourra régler le problème). C’est particulièrement problématique pour une monarchie qui se prétend démocratique – qu’est-ce que la démocratie, sinon une délégation générale du pouvoir, à tous les niveaux ?

    Mais le plus cocasse, c’est que cette attitude nuit à la monarchie elle-même ! Le problème, avec les éloges et les flatteries, c’est que plus il y en a, moins on y croit. “C’est comme si un mari fait chaque jour un cadeau à sa femme, ajoute notre sociologue. Au bout d’un moment, elle n’y sera plus sensible. A contrario, si un jour son mari ne lui offre rien ou lui offre un cadeau plus petit que d’habitude, elle considérera tout de suite qu’il y a problème”. C’est ainsi, à force de voir le monarque déifié chaque jour et son portrait brandi dans la rue à chaque conflit de voisinage, que la justice en arrive à accuser les gens de “manque de respect au roi” pour un oui ou pour un non. Parce que dans l’esprit des magistrats, la norme, c’est l’éloge outrancier. Du coup, tout ce qui est en deçà de la norme – même des critiques détachées, voire un enthousiasme insuffisamment prononcé – passe pour du défi.

    Psychologiquement, le peuple marocain s’éloigne de plus en plus de la démocratie. Et cette fois sans qu’il y soit forcé par la répression, juste par effet d’entraînement et de mimétisme ! Voilà typiquement le genre de glissement qui, non seulement n’inquiète pas le Palais, mais l’enchante. Il faut pourtant choisir. La démocratie et le culte de la personnalité, c’est comme le beurre et l’argent du beurre : on ne peut pas avoir les deux.


    http://www.telquel-online.com/349/edito_349.shtml

     

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