Le journalisme d’investigation en voie de disparition

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 13 Juillet 2009.

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    Pour l’ancien directeur du Journal hebdomadaire, le règne de Mohammed VI, qui s’annonçait comme un printemps pour la presse, a vite déçu. Le régime a réussi à museler ceux qui pouvaient le critiquer.

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    Au début du règne de Mohammed VI, Le Journal hebdomadaire était un symbole de la liberté d’expression. Comment a-t-il acquis cette réputation ?

    Ali Amar : Le Journal est né en 1997, deux ans avant l’accession au trône chérifien de Mohammed VI. Hassan II, au crépuscule d’un règne d’une durée exceptionnelle – près de quatre décennies –, avait été contraint de desserrer l’étau qui a caractérisé son pouvoir dictatorial. Le contexte international de l’après-guerre froide avait fortement réduit l’indulgence du monde à son égard. La crise économique aiguë que traversait le Maroc et la contestation intérieure politique et sociale qui se généralisait l’avaient obligé à entamer des réformes qui allaient profiter plus tard à son successeur, notamment sur la question des droits de l’homme. C’est dans ce contexte unique que la prise de parole de la société civile en faveur d’un nouveau pacte social avec la monarchie a pu être plus audible que par le passé et surtout sans que la répression ne s’abatte systématiquement sur les contradicteurs du régime. Le Journal a été fondé à cette charnière historique que la presse occidentale a un peu vite qualifié de “printemps marocain”. Cela ne voulait pas dire que la liberté d’expression était acquise, mais l’espoir d’un changement était perceptible. L’arrivée de Mohammed VI devait conforter cette expérience, et nous avions parié sur une accélération de la dynamique que nous croyions assurée avec un gouvernement d’ouverture. Ce ne fut pas le cas, car la censure et les interdictions de paraître ont rapidement repris le dessus au tournant du siècle. Le Journal, qui était perçu comme l’étendard de ce nouveau Maroc, s’est transformé au fil des ans en publication de combat. Il est ainsi devenu le symbole d’une liberté d’expression que le régime n’a jamais été disposé à accepter.


    Dix ans après, la presse marocaine fait-elle preuve de la même audace ?
    Depuis 1999, la situation de la presse a beaucoup évolué. Le Journal a été le défricheur de cette époque, et il en a souvent payé le prix – au point que sa survie a constamment été menacée. Ses prises de position éditoriales avant-gardistes, ses investigations au cœur du système politique, ses révélations sur les scandales économiques, sur le retour aux pratiques sécuritaires et liberticides, sur le maintien de la nature féodale et incohérente du pouvoir royal lui ont valu d’être considéré comme le terreau irréductible d’une opposition radicale à la place d’acteurs politiques qui ont cédé aux sirènes de la cooptation. Ce rôle de cobaye volontaire que Le Journal a joué a eu un avantage pour la profession, dans la mesure où il a essaimé les germes d’un journalisme indépendant d’un genre nouveau, qui a favorisé l’éclosion d’autres titres, notamment arabophones. On retrouve encore l’audace de cette époque chez certains journalistes, mais la presse, même si elle s’est nettement professionnalisée, a perdu de sa liberté. Le Maroc dégringole depuis cette époque dans les baromètres internationaux de la liberté de la presse.

    Comment expliquer qu’elle soit devenue moins courageuse ?
    La presse est aujourd’hui moins entreprenante et moins courageuse parce que l’environnement lui permet de moins en moins de s’exprimer sans contraintes. Le Code de la presse demeure aussi terrorisant, la justice n’est pas indépendante et se transforme volontiers en outil de représailles. Le régime, même s’il n’a plus recours à l’emprisonnement systématique des journalistes, utilise des armes encore plus dissuasives pour censurer : des amendes colossales, la menace de l’interdiction d’exercer et un boycott publicitaire qui fait réfléchir à deux fois les patrons de presse avant de lancer une enquête. Au Maroc, la presse d’investigation est en voie de disparition. A quelques rares exceptions, c’est le règne de la complaisance et du non-dit qui prévaut.

    La presse marocaine est-elle toujours la plus indépendante du monde arabe ?
    Non, je ne le crois plus. C’est une parenthèse qui se referme. La tendance est davantage à l’autocensure, ce qui fait vivre l’idée qu’au Maroc les journalistes demeurent les plus libres du monde arabe. En réalité, la presse indépendante est en déclin, au profit d’une presse privée qui a fait le choix de louvoyer sur le plan éditorial ou de céder à l’influence de lobbys politiques ou économiques pour subsister ou pour permettre à ses promoteurs d’acquérir un statut social non négligeable. J’en ai d’ailleurs fait l’expérience, avec la parution récente de mon livre sur les dix ans de règne de Mohammed VI. Les passages les plus critiques, sur lesquels j’attendais un débat de fond, ont été soigneusement ignorés au profit d’une polémique sans intérêt sur la “liberté déconcertante” dont j’ai été accusé, pour reprendre l’expression d’un hebdomadaire casablancais, ou sur le caractère “insolent” d’extraits anecdotiques. Le livre est d’ailleurs interdit au Maroc, sans que la presse s’en émeuve outre mesure. Comme si la censure était redevenue la norme.

    Mohammed VI est-il attaché à la liberté de la presse ?
    Mohammed VI, qui est, selon la Constitution, un monarque de droit divin, a une vision particulière de la liberté de la presse, qu’il a quelquefois exprimée sans détours. Le roi, qui n’a jamais donné d’interviews ou de conférence de presse aux médias marocains, met en avant la “responsabilité” face aux “dérives”. Dans les faits, les journalistes ne doivent en aucun cas remettre en question ce que le Palais et son gouvernement définissent comme les “constantes de la nation”, c’est-à-dire le caractère sacré du trône – y compris ses choix de gouvernance –, l’islam en tant que religion d’Etat, la souveraineté du Maroc sur le Sahara-Occidental ou encore le caractère inviolable de l’appareil de sécurité. Critiquer la politique du monarque ou de son cabinet, mettre en lumière la prédation économique de la classe dirigeante, dénoncer la pratique de la torture par les forces de sécurité ou fustiger la “justice d’abattage” sont bien souvent interprétés comme des actions subversives, même si les sujets n’ont pas forcément de caractère sensible pour la sécurité de l’Etat, comme il est souvent avancé pour justifier un châtiment infligé à la presse.

    Internet constitue-t-il une alternative pour les journalistes marocains ?
    Internet n’échappe pas à la censure. Des blogueurs ont été condamnés à de la prison ferme pour des articles considérés comme attentatoires à la monarchie. L’accès à certains sites est régulièrement bloqué. Ceci dit, la prise de parole y est plus déliée, notamment sur les forums, où l’anonymat et la délocalisation le permettent. Malgré la forte pénétration d’Internet dans les foyers marocains, le modèle économique d’une presse numérique n’est pas encore viable, la publicité y est encore balbutiante.

    http://www.courrierinternational.co...alisme-d-investigation-en-voie-de-disparition
     

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