Le Maroc a mal à son armée

Discussion dans 'Info du bled' créé par imadici, 28 Octobre 2006.

  1. imadici

    imadici Pr. Ìpşø Fąċŧǿ...

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    Les Forces Armées Royales sont dans la tourmente. Les raisons d’un malaise.

    Par Mustapha Sehimi

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    Traditionnellement, l'armée, au Maroc et dans les pays démocratiques, reste “la Grande Muette”: elle est là, imposante, forte, voyant et écoutant tout, mais elle ne pipe pas un mot; elle obéit “sans hésitation ni murmure” au pouvoir légal et légitime; elle n'en pense pas moins, mais elle ne dit rien publiquement.

    Au Maroc, tout cela ne l'empêche pas d'avoir, dans ses rangs, des états d'âme, des interrogations même pour ces raisons simples: c'est une armée citoyenne et pas prétorienne; c'est aussi une armée populaire, issue de toutes les couches de la population -et, à ce titre, son c½ur bat au diapason de son environnement social et culturel.

    Or, un certain doute s'est installé, notamment dans les cercles des officiers généraux, à la suite de plusieurs décisions de limogeage ou de mutation de certains d'entre eux. «Va-t-on, donc, continuer à se payer la tête d'un général toutes les semaines?», me demandait avec amertume l'un de leurs familiers. C'est que ce qui pose problème, ce n'est pas la prise de telles mesures, c'est le fait qu'elles fassent l'objet d'une publicité perçue comme étant de mauvais aloi parce que non conforme aux usages de discrétion dans cette famille. Il faut dire, par ailleurs, que le brûlot que constitue le livre de Mahjoub Tobji, intitulé Les Officiers de SM le Roi, constitue du pain béni pour une certaine presse qui n'en finit pas de régler ses comptes avec le Maroc.

    C'est là une entreprise pour le moins insidieuse -et sûrement préparée par de longue main par des commanditaires occultes- pour ternir l'image de la grande famille des FAR et mettre en avant ce que cet auteur présente comme «la face cachée et sombre» de cette institution.

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    Le général Mimoune Mansouri saluant SM Mohammed VI.

    Il faut aussi se souvenir d'un précédent épisode: celui du capitaine Mustapha Adib, en 1999. II avait dénoncé un trafic de gas-oil dans une base militaire près d'Errachidia. Des sanctions avaient été prises contre les officiers impliqués mais aussi contre lui pour «violation des consignes militaires et outrage à l'armée» en février 2000. Et ce pour avoir parlé à l'Agence France Press (AFP) et au journal Le Monde.

    La peine avait été de cinq ans de prison ferme. Ce qui témoigne que le mutisme doit demeurer la règle: telle est, dira-t-on, la culture d'entreprise.

    D'autres affaires allaient ensuite focaliser les regards et l'actualité sur l'armée: celle de la disparition de roquettes de la caserne de Ain Harrouda, dans les environs de Casablanca, et celle aussi du vol d'armes dans une caserne près de Taza. Tout cela commençait à faire un peu désordre…

    Au début de son règne, SM Mohammed VI avait l'intention de faire le grand ménage dans ce corps. Puis, il se serait ravisé en commençant à exercer la plénitude de ses attributions en optant pour des réformes en douceur. On doit relever au passage, dans cette même ligne, que deux grandes chancelleries occidentales amies (Paris et Washington) auraient également suggéré pareille approche pour préserver la stabilité d'un corps aussi central dans l'architecture du régime que les FAR .

    Mais par touches successives, le Souverain s'est attelé au «dégraissage» des effectifs parmi les officiers supérieurs et généraux. Par vagues successives, d'année en année, au mois de juillet, des départs ont été opérés frappant des militaires bien contrits de se voir appliquer la législation sur la limite d'âge.

    [​IMG]Mustapha Adib.

    Il s'en est suivi une situation pour le moins inédite dans cette institution: plus personne ne protégeant personne pour obtenir une “rallonge” de service, les réseaux traditionnels ont perdu de leur efficacité et de leur crédibilité. Les départs de certains généraux n'ont pas amélioré le moral des autres, loin de là.

    Si Abdelhak El Kadiri, général respecté, avait lui-même demandé à être déchargé pour des raisons de santé, d'autres ont plutôt subi les rigueurs d'une sanction, voire d'une mise à la retraite, ou perçue en tout cas comme telle: c'est le cas du général Ahmed Harchi, patron de la DGED, remercié brutalement en février 2005; du général Mahfoud Kamili; du général Mohamed Belbachir, limogé à la fin juillet 2006 de la direction du 5ème bureau; du général Morad Belhacen, commandant de la place d'armes de Casablanca; ou de Hmidou Laânigri, réaffecté de la DGSN à l'Inspection générale de Forces auxiliaires.

    Deux types de mesures sont ainsi prises par le Roi: soit la mise à la retraite, comme pour des dizaines de généraux et officiers supérieurs, l'exemple le plus significatif étant celui du général Mohamed Triki, inspecteur général de la Marine; soit des mesures de nature disciplinaire comme on l'a vu avec les noms précités.

    [​IMG]Mahjoub Tobji

    Ce qui est nouveau, c'est donc le fait que les responsables militaires se voient astreints à une obligation de résultat, alors que, par le passé, pareille exigence n'était guère requise. La culture de la performance qu'entend instiller le Roi a évidemment à ses yeux ce corollaire: l'institution de sanctions, soit positives dans le sens d'une promotion, soit négatives avec la mise à la retraite ou la mutation ailleurs.

    Recadrer la place et le rôle des FAR et en faire l'instrument s'illustrant dans ses missions au service de la Nation: voilà le challenge. C'est là une ½uvre de longue haleine qui doit modeler le processus de renouvellement générationnel par étapes. Mais, c'est aussi un cap qui appelle une main ferme, tant les écueils sont complexes et nombreux s'agissant d'une institution comme l'armée qui est le rempart contre les aventurismes et les agressions.

    Autre défi: l'informatisation généralisée des forces armées, qui reste à l'ordre du jour. Elle augmente la sûreté de l'information recueillie; elle conduit à la rapidité des transmissions; elle améliore les performances sur le terrain par la précision des ordres donnés et le contrôle de la conformité de leur exécution. Mais cette acquisition de la révolution technologique en marche figure-t-elle au rang des priorités des FAR? On en parle, ici et là, sans qu'un programme précis ait été finalisé à cet égard.

    Cela pose le problème de la mise en réseau d'un gigantesque système d'Intranet sécurité, impliquant des ressources humaines à même de pouvoir accéder à une préparation spécifique. Ne faut-il pas lancer dans ce domaine un grand programme d'adaptation des FAR pour les hisser au niveau requis par cette numérisation des données du combat? Une telle démarche n'est dirigée contre personne, ni à nos frontières ni ailleurs. Elle vise seulement à optimiser l'emploi des armes. Il ne s'agit pas de transformer nos militaires en autant de “robots” informatisés. Ce qui importe, c'est que ce programme soit mis en ½uvre et développé dans des secteurs limités de la Défense nationale, comme la protection aérienne, la défense anti-missiles...

    À n'en pas douter, une refonte complète de nos forces armées ne peut être évacuée si l'on veut mettre sur pied l'outil militaire de demain, autrement dit à l'horizon 2020/2025. Plus encore que la secteur de l'Education nationale, où les réformes s'inscrivent dans des cycles longs d'une dizaine ou même d'une quinzaine d'années, tout ce qui peut toucher un reformatage de l'armée participe d'un plus long terme. Voilà qui pose le problème d'une loi de programmation militaire étalée sur quatre ou cinq ans au moins. Ce qui suppose, au préalable, qu'une mise à plat intervienne dans l'articulation de l'appareil militaire. Comment? Et suivant quelles pistes?

    Le premier souci a trait à ce que l'on pourrait appeler la “normalisation” institutionnelle de la Défense nationale. Par là, il faut entendre la fin de la situation, peu courante sinon inédite, qui voit ce secteur érigé en simple département chargé de la Défense nationale depuis l'attentat du 16 août 1972, fomenté par le général Mohamed Oufkir contre le regretté SM Hassan II. Qu'un tel ministère ait été depuis cantonné à la “gestion” est compréhensible durant une période.

    Mais trente-quatre ans après, cette approche est-elle encore recevable et plaidable? Quand on sait l'ardeur que met SM Mohammed VI à tourner les pages du passé et à mettre en place les chantiers devant conduire les processus de la modernité et de la démocratie, l'on ne peut que s'interroger sur les causes de ce réajustement qui tarde. Cela ne veut pas dire évidemment que le poste de ministre de la Défense doive revenir “de droit” à un militaire ; les nombreux exemples en Europe et ailleurs attestent du contraire. Mais cela signifie que le Maroc de 2006 a transcendé, depuis longtemps, des considérations circonstancielles remontant à plusieurs décennies.

    Pareille approche pourrait se traduire par d'autres mesures tout aussi significatives. Ainsi, le Haut conseil de la Défense créé au début des années quatre-vingt -présidé par SM Hassan II et dont le secrétaire général était Abdelhak El Kadiri- n'a tenu que quelques réunions avant d'être pratiquement désactivé.

    Pour être complet, et dans cette même ligne, le sort d'un autre organe, le Conseil national de sécurité mis sur pied au printemps 1978 et qui associait des leaders de partis politiques n'a pas été plus heureux, sa longévité n'ayant pas dépassé deux ou trois rencontres sans lendemain.

    Mais il y a plus: on pense à la question du chef d'état-major des FAR. Depuis 1972, cette fonction est assurée par le Roi. Faut-il persévérer dans cette voie alors que l'hypothèse de l'ajustement institutionnel et structurel de l'armée est retenue et que, de surcroît, elle s'impose à l'évidence. Au plan constitutionnel, “Le Roi est le Chef Suprême des Forces Armées royales”. De plus, selon les termes du décret royal du 5 septembre 1976, relatif à l'organisation de la Défense du Royaume, “la politique de défense est définie par Notre Majesté en Conseil des ministres.''

    “Les décisions en matière de direction générale et de direction militaire de la Défense sont arrêtées par Notre Majesté, qui peut réunir à cet effet le Haut comité de Défense nationale” (art.2).

    Dans ce même sens, l'article 3 de ce texte souligne que “la mise en ½uvre des décisions arrêtées en matière de Défense nationale est assurée par Notre Majesté”. Tout cela méritait d'être rappelé pour arriver à cette interrogation de principe: le moment n'est-il pas venu d'autonomiser, pour des raisons de normalisation, la fonction de chef d'état-major? Exercée sous l'autorité du Roi, elle couvre plusieurs domaines: élaboration des plans d'organisation militaire du Royaume; fixation des missions dévolues aux FAR, de leur organisation générale, de leur mise à condition et de leur répartition; détermination des conditions de mise en ½uvre des FAR, en temps de paix et en cas d'opérations militaires; arrêt des mesures nécessaires pour assurer la sécurité des moyens de défense; mise au point des directives, plans et décisions d'emploi des FAR, dans le cadre national et dans le cadre interallié; sans oublier tous les éléments devant être donnés au ministre de la Défense sur l'élaboration des plans de développement et d'équipement des FAR, et sur toutes les questions qui y sont liées (infrastructures, budget, nomination et gestion des personnels militaires non officiels…

    Depuis des décennies, personne n'a remis en cause, même de manière oblique ou incidente, le statut ni les attributions du Roi dans le domaine de la Défense nationale. L'armée a pratiquement une mission sacrée: la défense de l'intégrité territoriale, de l'indépendance et de la souveraineté nationales. Et c'est précisément cette mission qui veut que ce soit le Roi qui ait en mains les pouvoirs pour la mener à bien, conformément aux dispositions de l'article 30 (al.I) et de l'article 19 de la Constitution, lequel précise qu'“Il garantit l'indépendance de la Nation et l'intégrité territoriale du Royaume dans ses frontières authentiques”.

    Nul doute que S.M Mohammed VI a en tête, depuis le début de son règne, voici sept ans, un plan de réformes de l'outil militaire tant pour ce qui est de son organisation héritée du passé que de l'exigence de rajeunissement des gradés et d'une plus grande professionnalisation. Il mesure, plus que quiconque, qu'aux principes traditionnels d'action et d'intervention tactique, il faudra substituer des forces polyvalentes organisées par enjeux de missions (défense du territoire, sécurité civile, contingents à l'étranger…). C'est toute une chaîne de commandement qu'il faut intégrer pour mettre en ½uvre ce que l'on appelle l'interopérabilité du fait de missions à objectifs multiples et difficilement prévisibles.

    Pour l'heure, le “système” des FAR ne peut être trop secoué par des réformes et des changements pas forcément stabilisateurs dans un corps qui a besoin de se voir épargner des secousses inutiles et contre-productives. Pourquoi? Pour cette raison majeure: en l'état actuel de la question du Sahara, il faut savoir préserver et consolider ses acquis -et les FAR sont la garantie de ce rapport de forces sur le terrain. Pour autant, l'enlisement du dossier du Sahara a contribué, depuis plus de trois décennies, à repositionner les FAR: elles ont retrouvé une réhabilitation quelque peu écornée après les deux tentatives de coups d'Etat de 1971 et de 1972; elles ont fait face victorieusement à toutes les menées de l'Algérie et du Polisario; bref, elles ont fait leur “job“ dans les meilleures conditions qui soient.

    À la fin des années soixante-dix, M'Hamed Boucetta, alors ministre des Affaires étrangères, avait fait cette remarque devant S.M Hassan II, en lui rendant compte des travaux de l'ONU: “Majesté, notre position sur le Sahara serait beaucoup plus forte lorsque, sur le terrain, le rapport des forces sera à notre avantage”. Ce qui lui avait valu cette réplique du Souverain: “Dans deux ans, avec la construction des murs et le nouvel équipement des FAR!” Pari tenu pour les FAR! Mais la gestion politique et diplomatique de la question du Sahara par l'appareil civil reste encore en deçà des attentes; de quoi faire douter de sa capacité…

    http://www.maroc-hebdo.press.ma/


     

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