Le Maroc face au pari urbain

Discussion dans 'Info du bled' créé par Info du bled, 10 Février 2009.

  1. Info du bled

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    Deux ans après la première rencontre des collectivités locales, nous voici au premier forum national sur le développement urbain. Il y est surtout question de l’avenir des villes marocaines.

    Cela me rappelle le jour où une touriste américaine et au vu de l’état lamentable des bâtisses et passages d’une ville moyenne marocaine, m’a demandé avec toute la sincérité du monde : quand est-ce que la guerre civile s’est terminée dans cette ville ?», chuchote avec le sourire un participant à l’oreille de son voisin immédiat. Les deux sont de jeunes cadres travaillant dans l’aménagement du territoire. Leurs murmures ne gênaient pas le vice-président de l’université de Settat, Ahmed Najmeddine, qui évoquait la place qu’il faudra désormais accorder aux villes moyennes dans le cadre de la toute fraîche Stratégie nationale de développement urbain (SNDU) dont les principes et contours de cette stratégie ont été dévoilés au cours de ce forum national tenu récemment à Skhirat (Rabat).

    La touriste était sincère et croyait bien que le délabrement qu’elle voyait ne pouvait être dû qu’à une guerre civile. Le cadre universitaire settati n’était pas moins sincère quand il plaidait pour une stratégie de développement urbain qui met les villes moyennes au centre de ses préoccupations. Ses propos trahissaient sa fierté de l’exemple que donne sa ville qui met à contribution l’université dans la conception et la mise en œuvre de « quelque 23 projets structurants dont un pôle industriel d’excellence et de nouvelles zones industrielles sur une superficie de 155 ha ». Le tout, d’après l’éminent universitaire, « selon une approche participative qui met à contribution tous les acteurs locaux concernés par la chose urbaine sous l’encadrement des experts de la BM ».



    Settat et El Jadida à l’honneur



    Le démarrage du le Forum national sur le développement urbain qui a été tenus durant deux jours (23 et 24 janvier courant), a été marquée par la présentation des stratégies de développement urbain de la ville de Settat et d’El Jadida. Ces stratégies ont pour principaux objectifs la structuration de l'économie des deux villes et l'amélioration de leur compétitivité, la mise à niveau des infrastructures et la promotion d'un développement durable, qui accorde une grande importance aux actions transversales et d'accompagnement. Visant à élaborer une sorte de cadre de référence qui assure aux villes marocaines un développement cohérent et harmonieux, la SNDU prend en compte, les divers aspects de développement urbain, qu'ils soient d'ordre économique, social, culturel ou environnemental.

    « L’expérimentation engagée dans les deux agglomérations à partir du mois de juillet 2007 est achevée. La première évaluation qui peut être formulée sur cette expérience est positive pour plusieurs raisons, notamment des modalités de lancement réussies et un avancement satisfaisant, toutefois, dans la perspective d’une généralisation, les conditions techniques de leur élaboration sont à renforcer et l’adhésion de l’ensemble des acteurs à l’exercice est à assurer », lit-on dans les documents de travail de ce forum.

    Selon les termes de cette SNDU, le modèle d’action expérimenté à Settat et à Al Jadida est particulièrement adapté aux villes moyennes où cette approche globale et prospective est relativement aisée et pour lesquelles la compatibilité entre une programmation locale intégrée des investissements et les priorités sectorielles de l’Etat apparaît assez simple. Le forum s’est alors proposé de « définir les conditions de généralisation « à l’identique » pour une trentaine de villes moyennes qui constituent la trame première de l’armature urbaine marocaine et le niveau déterminant pour le développement territorial ».



    La preuve par les chiffres

    Nourreddine Boutayeb, le Wali directeur général des collectivités locales, a abordé les enjeux auxquels est confrontée la ville marocaine en citant des chiffres parlants. Exemple : 1 millions de personnes ont rejoint les villes marocaines dans l’espace d’une décennie (1994-2004). « Cette affluence ne doit pas constituer un problème », a indiqué l’intervenant. « Les centres urbains se doivent de créer plus de 250.000 emplois dans les quinze prochaines années au lieu des 150.000 emplois crées actuellement », a-t-il lancé, soulignant qu’un million de la population active en milieu urbain est au chômage. Mais le plus inquiétant, d’après lui, c’est que 30% des constructions réalisées actuellement le sont sur des terres agricoles périurbaines et sans planification. C’est dire l’énorme travail qui reste à accomplir dans l’immédiat et pour les prochaines années.



    Sortir des logiques d’exception

    Que peut alors la SNDU ? « Il faudra, en premier lieu, remédier au manque de visibilité en matière de développement urbain », insiste monsieur collectivités locales. Ce dernier, en abordant à titre indicatif les opérations d’aménagement à grande échelle en cours dont le projet d’aménagement de la vallée de Bouregreg, le projet Casa-Anfa; souligne qu’il s’agit là plutôt de «logiques d’exception». « Il faut s’atteler à la multiplication des structures locales d’aménagement. Et ce dans le cadre de démarches stratégiques partagées par l’ensemble des acteurs locaux avec, bien entendu, le nécessaire accompagnement national », suggère-t-il. Et pour lui, ce travail est faisable. La preuve, selon lui, les projets de Settat et d’El Jadida ont réussi. Ces exemples traduisent, selon les responsables de l’aménagement du territoire marocain, la prise de conscience qui est à la base de la SDNU. Laquelle se base sur la consolidation de l’orientation qui fait des villes moyennes (de plus de 35.000 habitants), comme étant le « pivot du développement territorial ».

    Il y a aussi des frictions inter-administrations

    « Vu les principes novateurs de cette ambitieuse SNDU, on peut dire que les frictions et les confusions entre les sphères d’interventions, qui amènent souvent à s’interroger qui fait quoi, relèveront d’un passé irréversible », nous confient nombre de cadres participants à cette rencontre. Laquelle s’inscrit dans le cadre d’un « esprit novateur et par ses objectifs et par son organisation en quatre ateliers thématiques qui donnent une certaine efficacité à ses travaux en mettant à contribution des experts, des chercheurs, des responsables gouvernementaux, des élus locaux et des députés», indique une cheville ouvrière de cette grand-messe urbanistique.

    « Notre ambition est de ne pas pouvoir formuler beaucoup de recommandations, mais quelques revendications qui puissent être mises en œuvre immédiatement », a insisté N. Boutayeb. Ce responsable croit qu’il est grand temps de « pousser un peu plus en avant la coordination interministérielle selon le mot d’ordre de l’orientation stratégique que le Maroc est en train de dessiner et consiste à mettre la ville au centre des itérations mettant en synergie le niveau local et celui central pour réussir à élaborer scientifiquement des programmes homogènes et différenciés pour les villes du Royaume ». Mais encore faut-il que nos sacrés concepteurs-aménageurs puissent faire preuve d’esprit assez imaginatif pour doter les différentes régions du pays de projet qui puissent tirer vers le haut le développement des villes. Tanger-Med sert d’exemple à suivre à cet égard, soulignent nombre de participants.



    Pas besoin de préalables législatifs pour avancer

    « Il faut communiquer incessamment autour du ‘pari urbain’ marocain », enchaîne N. Boutayeb en rappelant les avancées législatives concrétisées récemment. A commencer par les réformes apportées à la charte communales et autres nouvelles dispositions règlementaires afférentes à la réorganisation des finances locales, aux reformes de la fiscalité communale... « Nous nous astreignons à un quelconque préalable avant d’agir », réaffirme N. Boutayeb en reprenant les propos de Taoufiq Hjira. Dans son allocution à l’ouverture de cette rencontre, le ministre de l’Habitat, de l'urbanisme et de l'aménagement de l’espace avait estimé que cette stratégie ne vise pas la production de nouveaux textes législatifs ou l'allocation de nouveaux moyens financiers au secteur de l'urbanisme. T. Hjira a noté que ce forum est une occasion pour présenter la SNDU comme étant une « plateforme de réflexion visant à renforcer le rôle des acteurs locaux et à soutenir les politiques sectorielles intégrées ».


    Du 100% marocain

    « Il ne s’agit pas d’un développement urbain à l’occidentale ou à l’orientale », a encore expliqué N. Boutayeb. Et pour ce responsable d’ajouter que le développement urbain voulu est bien celui qui prend en considération les spécificités différenciées des centres urbains du Maroc. « Et nous avons les compétences et les expertises pour le faire », soutient-il.

    Le plan d’action proposé visera, de manière parallèle, le renforcement du rayonnement de la métropole nationale (axe Rabat-Casablanca), le développement des grandes villes régionales à travers la poursuite de la politique des grands projets structurants et la promotion des villes moyennes.

    « Cela passe par une meilleure organisation de l'action publique dans le domaine du développement urbain et la mise en place de dispositifs d'impulsion et de pilotage à différents niveaux (coordination interministérielle, mobilisation de l'expertise et des savoir-faire locaux…) », précise ce responsable de l’Intérieur.

    La stratégie prévoit également l'élaboration d'un cadre de référence national en matière d'urbanisme, en développant le volet urbain du Schéma national d'aménagement du territoire et en assurant la coordination avec les réformes structurelles, notamment celle du code de l'urbanisme.


    Pour ce faire, le Forum national sur le développement urbain, organisé conjointement par le ministère de l’Intérieur et le ministère de l’Habitat et de l’urbanisme, s'est déroulée en quatre ateliers portant sur : « les défis de la métropole nationale dans le contexte de l'urbanisation », « le rôle de l'Etat en matière de développement urbain » et « la convergence des politiques publiques à travers des stratégies locales ».



    La métropole nationale en question

    Quel défi pour la métropole nationale dans le contexte de la mondialisation ? C’est l’une des questions essentielles à laquelle bien des réponses ont été données lors du forum de Skhirat.

    Les villes de l’aire métropolitaine centrale, s’étendant sur l’axe allant de Kénitra à El Jadida, ont un rôle particulier à jouer. C’est en effet par elles que le Maroc pourra s’introduire dans les grands réseaux de création de valeur. Pour cela, de l’avis de nombreux experts présent au forum, il faut que cette aire métropolitaine soit compétitive avec les autres grandes métropoles du bassin euro-méditerranéen. Ce qui est encore loin d’être le cas, reconnaissent les organisateurs de ce Forum. Ces derniers indiquent que les villes marocaines ont aussi développé (ou sont en train de développer) des tentatives pour améliorer leur attractivité et leur compétitivité (Bouregreg, Anfa, Tanger City Center, mais aussi Casashore, Rabat Technopolis, etc.). « Toutefois, nous avons le sentiment que ces efforts isolés de leur contexte restent relativement peu efficaces et ne parviennent que lentement à valoriser l’image de la métropole marocaine », constatent les concepteurs de la SNDU.



    Manque de crédibilité

    Les organisateurs du forum notent également qu’un certain nombre de politiques sectorielles sont mal intégrées dans le développement territorial et leurs effets positifs sont atténués ou même annulés par le manque de visibilité (voire de crédibilité) de certains projets (par exemple : l’avenir des ports de Casablanca et de Jorf Lasfar, projet de TGV, mise en place des réseaux internes de transports, technopole de Nouaceur, etc.).

    « A cet égard il faut rappeler que le développement économique ne dépend pas seulement des projets qui sont envisagés dans le secret des différents cabinets, mais de la visibilité et de la crédibilité de ces projets pour les investisseurs, et de leur capacité à modifier positivement les anticipations des acteurs économiques. Or, l’accumulation actuelle de projets, qui donnent parfois l’impression de se concurrencer ou simplement de s’additionner les uns aux autres sans s’intégrer dans une stratégie globale, crée actuellement un flou et une certaine confusion d’image », lit-on dans la note de présentation de la SNDU. Ce qui est tout sauf de la langue de bois.


    Une administration à deux vitesses

    « Comment dépasser une gestion locale centrée sur l’urgence vers une gestion basée sur la transversalité des politiques sectorielles et l’anticipation des besoins locaux ? ».

    Pour répondre à cette question, les participants à ce Forum ont été invités à focaliser leur réflexion sur les aspects qui favorisent le renforcement des compétences et des capacités locales. Et ce sur la base du constat selon lequel, au niveau local il y a une administration à deux vitesses : « une administration décentralisée en expansion et des administrations locales insuffisamment déconcentrées ». Cette insuffisance se manifeste à travers les indicateurs suivants : En 2001, même si 92% du personnel administratif de l’Etat exerce au niveau des services extérieurs (chiffre qui est proche de celui de la France où ce taux est de 95%), les délégations au profit des sous ordonnateurs territoriaux ne dépassent pas 18% des crédits ouverts, en dehors du chapitre « personnel », par la loi des finances. A côté de cette faiblesse des moyens financiers par rapport aux besoins et la rigidité du cadre budgétaire, les collectivités locales et les services extérieurs sont confrontés à d’autres problèmes structurels tels que les ressources humaines. C’est dire l’impressionnante multitude de questions/ problèmes que soulève cette action stratégique pour la réhabilitation de la ville marocaine. Un bien gros défi est lancé...



    De hauts experts mis à contribution

    Suite aux recommandations de la première rencontre des collectivités locales, tenue les 12 et 13 décembre 2006 à Agadir, le ministère de l’Intérieur et le ministère de l’Habitat, de l’urbanisme et l’aménagement de l’Espace ont engagé, avec l’appui de la Banque Mondiale, l’élaboration de la stratégie nationale de développement urbain. Par la suite, un binôme d’experts a été constitué de Abdellah Lehzam, économiste-urbaniste, professeur de l’enseignement supérieur, ancien directeur de l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme et de Daniel Behar, professeur à l’Institut d’Urbanisme de Paris, consultant international).

    La première intervention du binôme a eu lieu en mai 2008, dans le cadre d’une mission de la Banque Mondiale pilotée par Gilles Pipien et Jacques Barbier. Ensuite les deux consultants ont effectué des entretiens auprès de personnes ressources en mai 2008. Un premier exposé, méthodologique, a été présenté par les deux experts devant le comité de développement territorial le 30 juin 2008 et des entretiens avec les secrétaires généraux des ministères ont été effectués en juillet 2008.

    Le rapport relatif au cadre d’orientation pour une stratégie nationale de développement urbain tient compte d’une part, des remarques et suggestions du «comité interministériel de développement territorial», qui a examiné le rapport dans sa version provisoire le 18 octobre 2008 et d’autre part, des débats qui se sont déroulés au sein du « comité scientifique » institué en vue de la préparation du Forum National sur le Développement Urbain. De ce travail, le forum de Skhirat s’est bien inspiré.


    Source : lereporter.ma
     

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