Le Maroc rural ne veut plus mourir en silence

Discussion dans 'Info du bled' créé par Le_Dictateur, 26 Janvier 2007.

  1. Le_Dictateur

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    Quelque part, dans un village du Haut-Atlas marocain enneigé, 26 personnes, surtout des bébés, sont mortes mystérieusement, depuis près de deux mois. Le débat sur la cause de ces décès fait place peu à peu à l’expression de colère d’une population qui se sent oubliée. Un sit-in et une manifestation ont eu lieu à Rabat ce lundi soir.


    Plus d'une centaine de personnes sont venues le 22 janvier à Rabat, la capitale marocaine, manifester leur solidarité avec les 26 victimes d'Anfgou et de sa région, en plein centre du pays. "Non à la hogra (mépris)" répétaient-elles en choeur, sous la pluie. Les deux chaînes publiques marocaines de télévision n’ont pas couvert la manifestation, préférant continuer à passer cette affaire sous silence.


    Anfgou est un douar (village) de montagne aux maisons ocres, à 1600 m d’altitude, au cœur du Haut-Atlas rude et enneigé. En deux mois, au moins 24 enfants de 3 à 14 mois et deux mamans de 16 et 17 ans y sont mortes loin de tout ; d’autres sont malades. Pour les autorités sanitaires, la cause en serait simplement le froid ; elles ont donc, dans un premier temps, envoyé un peu d’aide. Les habitants, eux, parlent d’épidémie, de pauvreté et d’abandon de la part des autorités, alors que la région produit une richesse importante : le bois de cèdre. Ils expriment de plus en plus leur colère, réclamant "plus d’attention de la part des hautes autorités et la cessation du vol qualifié que subit continuellement la seule richesse de la région : la cédraie", selon les termes d’un habitant.

    Le 29 décembre, après une dizaine de décès successifs et semblables, le ministère de la Santé a délégué sur les lieux un "médecin généraliste" (certains disent que ce n’était qu’un infirmier) venu de Tounfit, un village à 75 km d’Anfgou. Les consultations ont été rapides : ni radio, ni analyse. De simples questions ont suffi au soignant pour qu’il remette aux patients des antibiotiques, des sirops et des comprimés, qui n’ont rien changé à l’état de santé des enfants malades.

    Là-bas, il n’y a rien

    À Anfgou, 1500 habitants, il n’y a ni centre de santé, ni médecin, ni infirmier, ni ambulance, ni sapeurs-pompiers. Pas de téléphone fixe ni de réseau pour le téléphone mobile. Le seul représentant de l’autorité dans la localité est le garde forestier. L’eau est rare et l’électricité inexistante parce que trop coûteuse pour une population qui vit, avec dignité, dans l’indigence la plus absolue. Il y a, par contre, des cèdres à perte de vue, des chênes verts par endroits, des mules surexploitées pour transporter le bois et – endroit le plus fréquenté ces dernières semaines - un cimetière "artisanal" qui s’étend de jour en jour à l’orée de masures.

    "La maladie mystérieuse emporte les nôtres comme le vent fort emporte les brindilles du cèdre", explique, ému, Moujjane Rahou Mimoune, la soixantaine. Les seuls remèdes disponibles sur place sont quelques herbes et beaucoup de vaines prières. "Ces derniers temps, l’hiver est particulièrement froid", confie Rahou Mimoune avec amertume, en désignant la montagne. Comme il y a une vingtaine d’années quand attalja (la neige) avait tué dans notre région femmes, hommes et enfants." En 1980, près de 80 personnes ont trouvé la mort dans un douar voisin, suite à des températures négatives.
    Sur la base des observations effectuées à la sauvette à Anfgou, le ministre de la Santé a, cette fois, incriminé une pneumopathie causée et aggravée par le froid. Il a formellement rejeté l’existence d’une épidémie. Mais ni lui ni les représentants de son département n’ont convaincu la population. "Il faut une véritable enquête sur cette grippe aiguë et, pourquoi pas, des autopsies pour définir exactement l'origine de ce mal", martèle Aziz Akkaoui, secrétaire local de l’Association marocaine des Droits de l’Homme (AMDH) à Khénifra, chef-lieu de la province du même nom.

    Pas d’aumône, des infrastructures

    L’ONG exige une véritable implication des autorités dans cette région enclavée où vivent des populations parmi les plus démunies du pays : "Plus que le froid, ce qui tue dans tout l’arrière-pays de Khénifra c'est la marginalisation d’une population qui semble considérée par l’État comme inutile." Militants comme habitants des zones oubliées de cette province rappellent que la cédraie permet à certaines communes rurales de dégager d’importants excédents annuels dont les habitants disent ne pas voir les retombées.

    En attendant, la maladie "mystérieuse" semble se propager. Début janvier, un homme dans la cinquantaine est décédé de la même manière à Anmzi, une localité voisine d’Anfgou. Du coup, c’est la politique sociale dans son ensemble qu’habitants et associations mettent en question, notamment lors de manifestations. Le 16 janvier, des officiels de la capitale sont venus s’intéresser à cette série de décès inexpliqués.

    Mais, au lieu du conseiller du Roi et des deux ministres annoncés, la population n’a vu arriver que de simples représentants de ces dignitaires. "Anfgou et toute la région n’ont pas besoin d’aumône, mais d’infrastructures, de centres de santé, d’écoles et de bonne gestion de ses ressources", lançaient les manifestants locaux. Comme la maladie, la contestation s’étend, elle aussi, dans la province, et désormais jusqu’à la capitale, et même à l’étranger. Sur des forums de discussions, des Marocains émigrés expriment leur honte que cela se produise dans leur pays.

    Source - Syfia Maroc (www.syfia.info)
     

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