Le précédent Chabat Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 5 Mars 2010.

  1. @@@

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    Il est facile de jouer sur la culpabilité des Marocains en prétendant “défendre l’islam”. Mais qui ose défendre clairement les libertés individuelles ?


    Hamid Chabat a donc décidé d’interdire la vente d’alcool à Fès, ville dont il est le maire. Il n’en avait pourtant pas le droit, puisque ce genre de décision relève du ministère de l’Intérieur. Et surtout, il n’en avait pas les moyens, puisque la mairie ne contrôle pas les forces de police,seules à même de faire appliquer une telle interdiction en contraignant les contrevenants à la fermeture.

    D’ailleurs, même si la décision a été votée il y a plus que 15 jours, tous les débits de boissons de Fès sont encore ouverts aujourd’hui. Et cela ne semble pas près de changer.

    N’empêche que politiquement, Chabat a marqué un point, et même un gros. Il a en effet regonflé sa popularité à peu de frais, tout en acculant l’Etat dans un coin du ring, le condamnant à choisir entre deux mauvaises options : soit il soutient et fait appliquer la décision du conseil municipal de Fès, auquel cas, on risque l’effet boule de neige, et le Maroc entrera dans une dangereuse spirale de type intégriste ; soit il s’y oppose ouvertement, auquel cas, l’Etat sera accusé par la rue de “défendre l’alcool” - ce qui, dans un pays officiellement islamique, risque de faire désordre.

    Du coup, jusqu’à aujourd’hui, ni l’Etat, ni même les autorités locales de Fès, n’ont clairement émis de position sur cette question épineuse. Sous pression, le Premier ministre Abbas El Fassi, lui, a déclaré son “soutien total” à la “décision courageuse” de Hamid Chabat, précisant que leur parti commun, l’Istiqlal, “a toujours milité pour l’interdiction de la vente d’alcool aux musulmans marocains”.

    Une précision cocasse, quand on sait que l’interdiction en question est déjà en vigueur depuis l’indépendance, mais sans avoir jamais été sérieusement appliquée… faute de volonté de tous les chefs de gouvernement successifs, dont Abbas El Fassi est le dernier en date !

    Ce n’est que la énième de ces contradictions fondamentales dont les politiciens marocains sont les spécialistes, probablement mondiaux. Dans le même registre, le cadre istiqlalien Abdellah Bakkali a appelé à “appliquer la charia islamique au Maroc” (rien de moins !), tandis que le conseil national de l’Association marocaine des élus istiqlaliens (il y en a 5000 à travers le royaume), se félicitait de la décision de Chabat, et appelait tous les maires et présidents de commune istiqlaliens à faire voter, comme lui, l’interdiction de l’alcool sur leurs territoires respectifs.

    Là aussi, à quoi bon, puisque eux non plus n’en ont ni les prérogatives ni les moyens ? Il est d’ailleurs symptomatique que, sur les 95 élus municipaux de Fès, les 6 qui n’ont pas soutenu la décision de Chabat, en invoquant un conflit de prérogatives avec les autorités locales, se sont contentés de… s’abstenir ! Pourquoi ne pas avoir voté franchement contre ? Pour ne pas être accusés, là encore, de “soutenir l’alcool” !

    Même le Conseil régional du tourisme de Fès, pourtant première victime de cette interdiction si elle venait à être appliquée, s’est contenté de déclarer que “le maire de la ville, poussé par des considérations politiques, fait dans la provocation”. Ah ? Depuis quand demander d’appliquer la loi relève-t-il de la “provocation” ?!

    La vérité, c’est que personne, et notamment pas le PAM de M. El Himma, pourtant premier pourfendeur de l’islamisme, n’a le courage d’aller au fond du débat. Et le fond du débat, c’est qu’il faut réformer la loi sur l’alcool dans son ensemble, et dans la foulée, réexaminer toutes les lois qui placent la religiosité obligatoire au dessus des libertés individuelles des Marocains.

    Dans une interview au magazine Actuel, Hamid Chabat a déclaré : “Il faut de temps en temps secouer le champ politique marocain et ouvrir des débats. Faire de la politique, c’est oser, et avoir le courage de ses idées. Libre à chacun d’en penser ce qu’il veut”. Il a parfaitement raison.
    Sauf qu’il est facile d’“oser” aller dans le sens de la masse qui, par conviction ou culpabilité, soutient quiconque prétend “défendre l’islam”.

    Il est beaucoup plus difficile, en revanche, d’“oser” aller dans le sens contraire, à savoir celui de la réforme laïque. Le jour où un parti marocain franchira ce pas, ce sera un grand évènement - que nous applaudirons chaleureusement.


    Espérons juste que d’ici-là, l’islamo-populisme n’aura pas déjà submergé notre pays…





    http://www.telquel-online.com/414/edito_414.shtml
     

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