Le Roi Mendiant

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par titegazelle, 14 Mai 2012.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    LE ROI MENDIANT


    Il y a bien longtemps, dans un royaume oublié de tous, vivait un roi juste et bon.
    Ses sujets l'aimaient profondément. Il n'avait qu'une pensée : soulager les miséreux. Son cœur n'abritait qu'un désir : apporter une vie meilleure dans tous les foyers. Il songeait peu à lui...


    Or, un jour qu'il rentrait d'un lointain voyage aux frontières de son royaume, s'étant arrêté dans un village pour boire
    et se restaurer, il aperçut une jeune et jolie bergère. Elle allait légère, insouciante, répandant la joie partout où elle se rendait. Il fut troublé, ému, rempli d'une émotion qu'il n'avait jamais connue. Elle était lumineuse et il se prit à espérer son amour comme on espère le soleil après le long hiver.
    C'est l'âme remplie de sa bergère que le roi retourna dans sa capitale.

    Les jours passèrent et la passion dont il brûlait le tourmentait chaque jour un peu plus. Plus que tout, il désirait l'amour
    de la bergère et pour arriver à ses fins il était tenté d'user de son pouvoir. N'était-il pas maître de tous ses sujets, n'avait-il pas droit de vie et de mort sur chacun d'eux ? Il pouvait envoyer chercher la jeune paysanne par ses serviteurs et ordonner le mariage. Il pouvait aussi apprêter son carrosse, se présenter devant elle dans ses plus riches vêtements et tenter de la séduire grâce à tout ce qu'il possédait. Mais le roi espérait autre chose de beaucoup plus précieux : être aimé pour lui-même !

    Un soir sa décision fut prise. Il appela son intendant et lui remit la charge de son royaume. Il laissa là ses beaux habits et se revêtit de loques. Cheminant sur les routes, quémandant sa nourriture, dormant dans les fourrés, il se fit mendiant parmi les mendiants. Enfin il arriva au bourg où vivait la bergère et son cœur s'emplit de joie à la revoir. Il se tint là, tranquille, rendant service quand il le pouvait, se nourrissant de ce que les gens voulaient bien lui donner.


    Le roi était fort sage.
    Puisqu'il avait décidé de se faire aimer pour lui-même il convint d'offrir à sa bergère les perles de son âme, les diamants de son esprit et les joyaux de son cœur loyal qui battait pour elle sous cette immonde souquenille de mendiant.
    Jour après jour, il apprivoisa sa pastourelle. Chaque matin, il quittait la cahute de branchages dans laquelle il dormait pour aller quêter à un endroit où il savait qu'elle passerait infailliblement. Il fit en sorte de croiser chaque jour son chemin pour qu'elle s'habitue doucement à sa présence.



    Bien qu'il eût pu la couvrir d'or et de fourrures, l'entourer des plantes les plus rares que ses jardiniers cultivaient dans les serres royales, il se contentait de l'aider à transporter ses seaux de lait, ou parfois de lui offrir une fleur cueillie au revers d'un talus. Il était heureux.

    Il aurait voulu lui éviter les travaux pénibles qui gerçaient ses petites mains, la décharger des peines sous lesquelles ployaient ses épaules, la soustraire à cette vie rude qui la ferait vieillir avant l'âge. Il choisit de se faire conteur et à travers les contes merveilleux qu'il inventait pour elle il soulageait sa misère en lui permettant de rêver.

    La bergère fut d'abord surprise et gênée de l'attitude de ce pauvre. "Que me veut ce mendiant se demanda-t-elle, que vient-il m'importuner ?" Elle fut ensuite touchée de tant de sollicitude assidue. Personne n'avait jamais agi de la sorte avec elle. Elle avait vu depuis longtemps dans le regard envieux des autres filles qu'elle était belle.

    Mais si les jeunes gens la désiraient, personne ne l'aimait. Ainsi elle avait déjà rencontré la méchanceté et le calcul cachés sous de riches vêtements mais pour la première fois elle rencontrait la délicatesse enfouie sous les hardes d'un miséreux.
    Elle se disait en elle-même : "Cet homme est sans le sou, ses vêtements sont en pièces, mais ce que je vois briller dans ses yeux vaut tout l'or du monde."
    Un jour, elle se surprit à attendre avec impatience le moment de leur rencontre.
    Mais ce jour-là, le mendiant ne vint pas.
    Le lendemain, alors qu'elle se rendait au marché, elle l'attendit encore, mais encore une fois, le mendiant ne vint pas.
    Le surlendemain, elle ne prit pas le chemin le plus court pour aller vendre ses fromages mais celui qui passait devant la cabane du mendiant. Elle fut surprise d'en voir sortir une vieille femme au visage soucieux. S'approchant d'elle, la bergère lui demanda :
    -"Grand-mère, le mendiant qui vit là est-il votre fils ?"
    La vieille lui répondit qu'elle n'avait pas de fils. Elle n'était qu'une voisine pour laquelle ce mendiant s'était montré plus affectueux et plus attentif qu'aucun fils au monde.
    Hélas, depuis trois jours il était couché, dévoré de fièvre, en grand danger de mourir.
    Sur ces derniers mots de grosses larmes coulèrent le long de ses rides.
    La jeune fille entra et s'approcha du grabat où gisait le mendiant.

    Elle s'agenouilla près de lui et posa sa main fraîche sur son front brûlant. A cet instant il ouvrit les yeux, quand il l'eût
    reconnue un bref sourire illumina sa figure émaciée. Puis tout disparu et ses paupières se fermèrent de nouveau. Son teint de rouge qu'il était, devint livide, son souffle était imperceptible. La vieille se tordait les mains, elle gémissait :
    -"Il est mort !"
    Mais la bergère qui s'était penchée pour écouter le cœur du mendiant leva vers elle un regard radieux et lui dit :

    -"Non, grand-mère : il vit. La fièvre est tombée, à présent il dort. Rentrez chez vous, vous reposer. Je resterai ici tout le temps nécessaire."
    Ainsi fit-elle : chaque matin elle arrivait pour relayer la vieille qui veillait le mendiant pendant la nuit.

    Tout le jour elle chantait doucement pour bercer son sommeil, elle tenait sa cabane aussi propre qu'il était possible, elle taillait de tous petits morceaux de ses fromages pour les lui faire avaler, lui faisait boire du lait de ses bêtes.

    Bientôt le mendiant fut capable de rester de longs moments éveillé et ses forces revenaient. Mais il fit semblant d'être plus faible qu'il ne l'était de peur que la bergère ne vint plus le voir.

    Tous les soirs, quand la bergère rentrait chez elle, elle ressentait chaque pas qui l'éloignait du mendiant comme une
    souffrance. Elle aurait voulu rester auprès de lui pour toujours. Les moments qu'ils avaient passés ensemble étaient devenus la joie de ses jours et elle comprit qu'elle l'aimait. Elle n'avait plus d'autre désir que de partager le paisible quotidien de cet homme, aussi pauvre fût-il.

    Un jour qu'elle se tenait près de lui, silencieuse, le mendiant pris sa main et la garda serrée entre les siennes.
    Il commença à lui raconter l'histoire de ce roi qui avait peur d'être aimé seulement pour son titre et sa gloire et qui, par amour d'une bergère s'était fait mendiant.
    Comme il s'arrêtait de parler sans dire la fin de son conte, elle lui demanda en riant (car elle était loin d'imaginer la vérité) :
    -"Eh ! bien ? Que sont devenus ce roi-mendiant et cette bergère ?"
    Il lui répondit qu'il ne tenait qu'à elle de donner un dénouement heureux à leur sort.
    Il lui révéla qu'il était le souverain de ce royaume et qu'elle était pour toujours la reine de son cœur. Que sans elle il ne serait réellement qu'un mendiant, le plus pauvre d'entre tous les mendiants : un mendiant de l'amour.
    Ils se sont mariés. Ils ont été très, très heureux. Ils ont su rendre heureux ceux qui les entouraient.

    C'était il y a bien longtemps, dans un royaume oublié de tous.

    Leur histoire est restée dans la mémoire des hommes.



    Auteur : Inconnu - Lu sur Internet

     

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