Les chorfa mènent la danse

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 17 Juillet 2009.

  1. @@@

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    S’il y a un privilège que le monarque daigne partager avec ses sujets, c’est bien l'ascendance chérifienne (avérée ou fabriquée). Si cette distinction de sang a eu longue vie au Maroc, c’est bien parce qu’elle légitime le pouvoir, donne un fonds de commerce à des super-sujets et cultive une religiosité populaire basique. Autopsie d’un legs féodal que
    nous traînons encore
    .


    Le chérifisme semble avoir de beaux jours devant lui. Lorsque le roi Mohammed VI est intronisé en 1999, il consacre, à peine
    un mois plus tard, sa première visite officielle au mausolée de Moulay Idriss Zerhoun. Normal, "les Idrissides ont toujours donné leur sceau aux rois". La formule, prétentieuse, cet intellectuel issu de la famille Alami, l’entend depuis sa plus tendre enfance. Vue du Palais, il s’agissait tout juste d’une tradition à préserver. Mais la tradition est observée à la lettre s’agissant des Idrissides. La preuve, dans sa restructuration du champ religieux, le pouvoir a réservé un traitement à part à la nidarat (délégation des habous) de Moulay Idriss. Elle est la seule à garder ses fonctions archaïques dans le nouvel organigramme du ministère de tutelle. Le geste est symbolique mais il n’est pas unique. A Sijelmassa, chef-lieu des Alaouites, les chorfa apparentés à la famille royale ne sont pas en reste. Depuis l’arrivée du nouveau roi, le gouverneur local a eu pour tâche de mettre sur pied une université itinérante pour ressusciter le mausolée de Moulay Ali Chérif, leur ancêtre. "Tout cela est insuffisant pour parler de continuité eu égard aux chorfa, estime l’islamologue Mohamed Tozy. Le fait d’éliminer le sérail, d’enlever à des Alaouites des privilèges hérités prouve que le pragmatisme prime aujourd’hui". Pourtant, le ministère de l’Intérieur veille toujours à programmer des moussems de chorfa (réels ou fictifs) prisés socialement. Il continue à soutenir, en catimini, le journal, Annassab (le patronyme), publié depuis 1978 par la rabita des chorfa idrissides. Le cabinet royal, pour sa part, publie régulièrement des recueils de dahirs attestant de l’intérêt particulier qu’il porte à la frange des chorfa. Dans la rue, baromètre s’il en est de la société, on appelle toujours ch’rif, un quidam dont on veut attirer l’attention. Comme quoi, ironise l’historienne Halima Ferhat, "dans le royaume chérifien, on pourrait tous être des chorfa". Derrière l’anecdote, se cache une histoire tumultueuse, où le titre de chérif a tantôt été hérité, tantôt fabriqué mais largement sollicité. Flash back.

    Une mythologie importée
    A la fin du IXème siècle, l’islam conquérant est relayé par les premiers sultans, Idriss père et fils. D’obédience plutôt chiite, ces derniers transposent au Maghreb une polémique orientale, sur la primauté d’Ali sur Mohammed. Ils appellent leur capitale, Al Aliya. "En référence au gendre du prophète et non à la colline qui surplombait Oualili", expliquent les historiographes. Ils vont même jusqu’à graver le nom d’Ali sur la monnaie idrisside. Les premiers chérifs, forts de leur appartenance à Ahl Al Bayt (lire page 25), commencent à faire de l’ombre aux fuqaha munis tout juste de leur savoir pour parler au nom de l’islam. Dans une société orale, grégaire, l’argument du nassab ne laisse pas indifférent mais suscite des résistances au passage. En 925, un certain Moussa Ibn Abil’afia, chef de tribu devenu émir dans le nord, chasse les chorfa idrissides de son territoire. Ils se réfugieront, alors, à Jbel Laalam et Melilla.
    Durant un long intermède, les chorfa se cachent, dissimulent leur identité mais distillent au sein de la société une croyance superstitieuse, vénérant les descendants du prophète. Lorsqu’au début du XIIème siècle, le père spirituel des almohades, Ibn Toumert, se réfugie à Tinmel dans l’Atlas, il joue à fond le rôle du Mahdi (prophète pressenti). Ses ingrédients, 10 compagnons, à l’instar du prophète Mohammed. Leurs noms, d’origine berbère, sont remplacés par ceux des vaillants califes, Abou Bakr, Omar, Ali, Othmane, etc. Même Ibn Toumert serait un Amghar de l’Atlas, mais "la croyance populaire voulait que le Mahdi soit un chérif (arabe)", notent les historiens de l’époque. Durant le règne des Almohades, le mythe du mahdisme a été fortement cultivé. Preuve, encore perceptible aujourd’hui, l’ensemble des mosquées construites à l’époque (Koutoubia, Hassan) ont été mal orientées (plus au sud que la Mecque). On a longtemps cru à l’erreur, mais il s’est avéré plus tard (des traités l’attestent) que la qibla était orientée vers le tombeau du Mahdi. Comme s’il était un intercesseur entre la masse des croyants et Dieu.
    Les Almohades, étant en somme des bigots, maintiennent l’exclusion des descendants du prophète, susceptibles de concurrencer leur mahdisme. Une fois la nouvelle dynastie établie, les chorfa cessent d’être au ban de la société. Lorsque Moulay Abdeslam Ibn Machich, chérif et saint vénéré, se distingue à Jbel Laâlam, la population locale n’a pas de mal à croire à ses prodiges. Elle a foi en sa force visionnaire (ru’ya) et croit à ses dons miraculeux (karama). En 1319, un fait inattendu, apparemment orchestré par le Makhzen, ravive la flamme du chérifisme. La dépouille d’Idriss Ier, mort quatre siècles plus tôt, est enfin découverte. "Les gens accourent de tout le Maroc. Craignant la fitna, l’armée intervient pour les disperser", écrit l’historien Mohamed Kably. En 1437, rebelote. Le cadavre d’Idris II réapparaît à son tour. Le chérifisme est alors à son apogée. Dans la foulée, des chorfa de Sebta réalisent une première : la célébration du Mawlid. Deux explications à cet acte inaugural. Première hypothèse, l’initiative venant de Housseïnides (descendants de Houseïn), le rite aurait été importé du chiisme. Deuxième hypothèse, la Reconquista étant encore fraîche dans les esprits, les chorfa se seraient inspirés de la nativité chrétienne (célébration de la naissance du Christ). Manière de montrer que les musulmans aussi avaient un prophète sanctifié.

    Un féodalisme de la baraka
    A cette époque, les chorfa ne gagnent pas uniquement en visibilité mais aussi en intérêt. Merci à qui ? Aux Mérinides. Ces nomades Zenatis, en mal de réseaux et de lobbies, ont eu une stratégie trouble : combattre la force spirituelle des soufis, bien implantés dans les tribus du Sud, en rétribuant matériellement l’attachement à Ahl Al Bayt. Depuis la moitié du 14ème siècle, les chorfa reçoivent des privilèges en nature extorqués aux tribus Senhaja (berbères), bénéficient des exemptions d’impôts et même de tribunaux à part. On n’est pas loin de l’apartheid. Quoiqu'il e soit, les sultans corrompent les descendants du prophète pour mieux s’imposer. "Sous Abou Inan, rapporte Kably, lorsque le naqib des Idrissides rentrait chez le sultan, ce dernier, tout comme l’assistance, se mettait debout par respect". Mieux, la bey’a (allégeance) des sultans successifs était irrecevable tant que le naqib ne l’avait pas validée.
    Cette libéralité excessive de la part des Mérinides donnera aux chorfa des ailes. Ainsi, en 1465, un certain Al Hafed Jouti, fort de l’estime qu’avait sa famille de naqib des Idrissides, parvient à fédérer la population de Fès pour mener une révolution inédite. La tentative a échoué mais elle enseigne sur l’aura qu’avaient acquis les chorfa. Lorsque les mérinides ont décidé, dans un deuxième temps, de procéder à une stratification de vrais et faux chorfa, pour alléger les dépenses du Makhzen, ils ont eu beaucoup de mal. Les fortunes amassées puis héritées au bout de décennies de largesses makhzéniennes ont fissuré les solidarités entre familles. Plusieurs leaders soufis, s’étant constitués en ribat, ont revendiqué le titre convoité de chérif. Il en est ainsi des Dilaï, des Cherqaoua, et des berbères de Tamesloht. Le chérifisme se banalise et les Mérinides s'affaiblissent.

    Un royaume chérifien
    L’expression "royaume chérifien" est née avec les Saâdiens, au 16ème siècle. Prouvant leur descendance du prophète, les nouveaux sultans s’en enorgueillissent. Ils inscrivent sur leur monnaie un verset coranique évoquant la pureté du sang des Ahl Al Bayt (le même, aujourd’hui transcrit sur la carte des chorfa). En arrière plan, les Chadili et Ouazzani prônent, chacun à partir de leurs bastions respectifs, la khilafa Al batiniyya. Traduction : face à un califat séculier, ils s’auto-proclament "califes spirituels".
    Dès que les Alaouites s’emparent du pouvoir (fin du 17ème siècle), la légitimité chérifienne de leurs prédécesseurs est battue en brèche. "Ce ne sont que des descendants de Halima Saâdia (mère nourricière du prophète)", arguent les historiens de la nouvelle cour. Sous la nouvelle dynastie, deux recensements sont effectuées, par Moulay Ismaïl puis Mohamed Ibn Abdellah, pour identifier qui est chérif et qui ne l’est pas. Et pour cause, "pendant les séquences anarchiques, les adouls sont corrompus, les Oulémas signent de fausses attestations de charaf, les naqib de moralité douteuse achètent leur fonction auprès de dignitaires du makhzen et en font un privilège héréditaire, rapporte l’historien Abdelahad Sebti. (Pire) Au sommet de l’État, les sultans signent les dahirs de taqdir wa ihtiram (actes d'anoblissement ) sans discernement".
    Une fois la gestion de la population de chorfa assainie (l’assainissement est une vieille tradition), des pôles puissants émergent. Au 19ème siècle, Bejaad et Ouezzane (stratégiquement situés au milieu de plusieurs tribus siba), deviennent, sous couvert d’identité chérifienne, des relais de l’autorité centrale. Dans ses récits de voyage, le prosélyte Charles De Foucauld raconte que, ça et là, "il n’y a ni sultan ni makhzen. Il n’y a que le chérif". Or, à mesure que s’étend le pouvoir de ces chorfa et que s’amasse, entre leurs mains, une fortune considérable, faite de dons et de terres, leur dissidence devient fort probable. Cela ne tarda pas à se vérifier dans le cas des chorfa de Ouezzane, devenus des alliés de Touat et sollicités par la France coloniale pour calmer la région d’Oran. Décidément, à la veille du protectorat, les chorfa sont de moins en moins maîtrisables.

    Une dissidence contrée
    A l’aube du 20ème siècle, de plus en plus de chorfa mettent à profit l’aura qu’ils ont acquise pour assouvir leurs ambitions politiques. Il y a d’abord le Chérif de Ouezzane. Il avait acquis tellement de pouvoir, était reçu comme un prince à Marseille, que la France, en quête d’un chérif de substitution, a songé en 1890 à l’introniser. L’affaire reste sans suite. Fidélité ou hésitation ? On n’en saura rien. En 1908, un autre chérif, Mohamed Benabdelkébir Kettani, saute le pas et fait signer aux notables de Fès (en majorité chorfa) "la proclamation de la déchéance du sultan Moulay Abdelaziz". S’ensuivra le premier épisode de torture et de meurtre politique d’un opposant au régime. Kettani l’était-il vraiment ? À la lecture du document dont il est l’initiateur, il apparaît plus comme un puriste, prêt au jihad contre un souverain "inapte à gouverner". En 1954, Abdelhay Kettani tente de récidiver l’acte manqué de son frère aîné. Il signera avec le pacha sanguinaire, Thami El Glaoui, une alliance pour destituer le roi Mohammed V et le remplacer par un Alaoui de substitution, Ben Arafa. Dans la foulée, le Makhzen, fidèle à sa tradition falsificatrice, confectionne à El Glaoui une généalogie idrisside. Or, ce détail noyé dans une affaire de collabos, seuls les historiens s’en souviennent.
    Vingt ans plus tard, sous un Hassan II autoritaire, le leader islamiste, Abdeslam Yassine, joue, à son tour, la carte chérifienne. Dans sa lettre menaçante, L’Islam ou le déluge, il oppose à la légitimité alaouite du roi sa prétendue descendance idrisside. Le crime de lèse-dynastie serait la cause directe de son interminable assignation à résidence. Quant à la véracité de son identité de chérif, difficile de s’en assurer, comme c’est souvent le cas, d’ailleurs. Par contre la propension à se révolter, au nom d’un chérifisme contestataire, n’a pas pris fin avec cet épisode. Au début des années 80, éclate à Fès "la révolution de Zitouni". Un vieil homme de 80 ans, au discours radical, parvient grâce à son charisme de chérif, à fédérer les adeptes furieux contre "le régime hérétique de Hassan II". Il sera condamné à 10 ans de prison et mourra dans sa cellule.
    Ces chorfa insurgés dérangent-ils réellement ? Difficile à croire. Seul exemple récent qui montre une frilosité de l’Etat à leur égard, cet incident enregistré au Sahara. La tribu des Rguibat, maîtres absolus dans la région, mettait trop en avant, dans les années 80, la descendance idrisside de son ancêtre, Sidi Ahmed Rguibi. Réaction immédiate, le gouverneur Aïssa Zemrag leur apprend que le fait d’afficher leur nasab idrisside n’est pas très bien vu en haut lieu. De quoi Hassan II avait-il peur ? "D’une légitimité idrisside qui revendique sa souveraineté sur un territoire contesté", répond ce spécialiste. Le Sahara mis à part, les chorfa ont aujourd’hui perdu leur capacité de nuisance. Que s’est-il passé, entre temps ?

    Une force domestiquée
    Pour mieux comprendre, repassons en revue la politique chérifienne durant les années Hassan II. Au début, les rabitat de chorfa fonctionnent encore comme des groupes de pression. Ils ont commencé par faire de la résistance à une campagne de promotion nationale à laquelle ils ont refusé de participer parce qu’ils se sentaient au dessus du lot. Petit à petit, le discours nationaliste prend le dessus sur la notabilité religieuse. Allal El Fassi, issu d’une famille "anodine", se dit "chérif de cœur" par opposition à son rival, chérif de descendance, Thami El Ouazzani. Plusieurs chorfa du parti Choura passent à la trappe dans cette période trouble. L’acte traître du duo Kettani-Glaoui étant encore vivace dans les mémoires, on assimile trop facilement "chérif" à "collabo". L’État est circonspect. Le contrôle des mausolées cruciaux (Moulay Abdeslam, Moulay Idriss …) est dorénavant centralisé. En 1984, le Makhzen ressuscite l’institution de niqabat et la met sous la coupe du ministère de l’Intérieur. La rabita des Alaouites est dissoute. Quant à celle des idrissides, elle continue mais son secrétaire général est au service de Driss Basri. A l’époque, Moulay Ahmed Alaoui, conseiller officieux du roi, joue le rôle de Monsieur chérifisme. Il relance les moussems, ne rate jamais celui de Moulay Abdeslam et utilise Le Matin du Sahara pour effectuer un révisionnisme culturel dévastateur. La frontière entre vrais et faux chorfa est plus que jamais brouillée.
    Dans les coulisses, l’affiliation chérifienne donne accès à des privilèges. Exemples, parmi tant d’autres, Moulay Ismaîl Alaoui (SG du PPS), dont le père est enterré au mausolée Moulay Hassan, n’a droit, à son retour d’un congrès des partis communistes, à Moscou, qu’à 15 jours de prison. Il n’est pas traité sur le mêmepied d’égalité que son camarade, Ali Yata, qui en a eu pour 10 mois. On est alors autorisé à croire que le rang social a plus joué que le rang partisan. Autre exemple, plus absurde, Mahmoud Archane a reçu, à la veille des élections législatives en 1997, un arbre généalogique l’élevant brusquement au rang de chérif idrissi. Dans sa petite bourgade berbère de Tiflet, l’argument a dû lui valoir quelques voix en plus. Dernier exemple, les frères Mansouri (Ben Ali, l’ex-ministre, et Moumen, le chef de la garde royale) reçoivent du roi en 1993 un dahir de taqdir wa ihtiram (estime et respect). Cette relique, que l’on croyait enterrée avec le protectorat, intime l’ordre aux autorités locales de Nador, de traiter les titulaires du dahir avec plus d’égard que le commun des mortels. Or, le féodalisme n’est rien moins que cela.
    Il est vrai qu’avec la paupérisation de la population, les chorfa ne sont pas épargnés actuellement. Mais ne l’oublions pas, même dans le traitement des plus démunis, les chorfa reçoivent une once de privilèges. La preuve, ces maisons de chrifat, à Marrakech et à Fès. Vous y trouvez des femmes, ayant tout juste l’honneur et la baraka pour capital, prises en charge (modiquement certes) par le Palais. Tant mieux pour elles, mais on est encore loin de l’équité.




    Dynasties. En quête de chérifisme

    Nos sultans, à l’extrême occident de l’islam, ont toujours eu une obsession : être des califes à la place du calife (de Bagdad). Chaque dynastie a cherché à prouver qu’elle méritait, par filiation, le titre de Amir Al Mouminine, renforçant au passage la religiosité béate des Marocains. Quand certaines ont su démontrer que le prophète était leur ancêtre direct, c’était du pain bénit.
    Idrissides. Lorsque Idriss Ier arrive au milieu du 8ème siècle, fuyant les Abbassides, il se réfugie chez les Aoureba et y est proclamé imam. Personne ne conteste aux idrissides leur descendance de Ahl Bayt, sauf les andalous qui les traitaient de "berbères". La preuve tangible du chérifisme des idrissides ? Un testament de successeurs aux omeyyades attestant qu’Idris Ier était d’origine qoraïchite (tribu du prophète).
    Almoravides. Ayant plus une origine tribale (Lemtouna, Senhaja …), cette dynastie a surtout joué la carte du sunnisme orthodoxe contre ce qu’elle considérait comme des hérésies (l’islam berbère des Berghouata en tête). Ne cherchant pas spécialement à concurrencer Amir Al Mouminin de Bagdad, ses sultans s’en distinguent par le titre de "Amir Al Mouslimin". La preuve, la monnaie almoravide met en effigie, le calife de Bagdad sur une face et celui de Marrakech sur l’autre.
    Almohades. Encore plus rigoriste que ses prédécesseurs, la dynastie baptisée par Ibn Toumert (un Amghar, d’origine berbère ?) met en avant le mahdisme (avènement du rophète pressenti) et prône l’unification du pays au nom d’un islam des origines. Spécialement expansionnistes, les sultans almohades sont les premiers Oumaraâ Al Mouminine au Maroc.
    Mérinides. Àleur avènement, les Mérinides (d’origine Zénatie) ont deux obsessions : Se démarquer du Mahdisme de leurs prédécesseurs et tenir tête à la dynastie chérifienne de Bani Abdelouahed, qui régnait en Algérie. Le sultan mérinide Abou Ayoub est tellement obsédé par la légitimité califale qu’il conquiert Tlemçen et reçoit enfin la bey’a du Hijaz. Quant à ses successeurs, ils s’attelleront à réhabiliter les chorfa idrissides, longtemps pourchassés. Mieux, ils feront de la dynastie idrisside, chiite à l’origine, la base du "chérifisme sunnite marocain". Depuis, ce gros mensonge historique a eu la peau dure.
    Saadiens. Installés dans la vallée du Draa depuis le 12ème siècle, les Saâdiens revendiquent un statut de chorfas. Les historiens de la cour, à l’époque, prouvent que leur aïeul avéré est un certain Al Qasim, arrière petit fils de Hassan (Ibn Ali). D’autres les présentent comme des idrissides, réfugiés au Sud. D’autres encore, sceptiques, pensent qu’ils ont fabriqué leur chérifisme pour détenir une légitimité face aux ottomans.
    Alaouites. Réputés être des chorfas descendants de Ali, les Alaouites se sont installés dans le Tafilalet depuis le 14° siècle. Le fondateur de la dynastie, Moulay Ali, a gagné ses galons de chérif, en effectuant un pèlerinage et en allant au jihad en Andalousie. Les sultans les plus puissants de la dynastie : Moulay Ismaïl et Mohamed Ibn Abdellah ont effectué un recensement des chorfas pour identifier leurs vrais relais dans la société et leur offrir des privilèges.




    Administration. Comment on devient cherif

    L'identification des chorfa est, au plus haut de la pyramide, une affaire du Palais. Veillant au grain, l’historiographe officiel, Abdelouaheb Belmansour, tient les archives des familles authentifiées ou faites chorfa. C’est également lui qui prépare, pour approbation royale, les dahirs dits de "Tawqir Wa Ihtiram" (vénération et respect) remis à des personnalités dites chorfas pour qu’elles puissent bénéficier d’un traitement exceptionnel de la part des autorités locales (lire ci-contre). Le Palais a longtemps fait croire que cette pratique, faisant de certains Marocains des super-citoyens, est devenue obsolète. Vérification faite, Hassan II en a usé jusqu’aux dernières années de sa vie. Venons en maintenant aux chorfas de rang moindre. Quiconque désire attester qu’il est réellement charif (ou désire le devenir par un quelconque subterfuge) est en contact avec le naqib de sa branche, appelé également mezouar. Ce syndic, chargé de veiller sur la pureté du nasab (appréciez le racisme) auquel il appartient, est censé attester de la généalogie du demandeur. Moyennant quoi ? "Tout dépend de la vertu du naqib", nous répond ce fin connaisseur. "Il nous arrive parfois de le faire sans trop insister sur les détails, quand un haut responsable nous l’ordonne", reconnaît cet ancien naqib. S’il s’agit de produire un arbre généalogique (eh oui, il y en a encore qui y tiennent), il le fait faire par deux adouls. Comme il peut recourir au service royal, lorsque la personne exige le sceau chérifien sur son document. "Il y en a même qui font la fête une fois le papier reçu", raconte un des leurs. Le naqib est par ailleurs soumis à la tutelle du ministère de l’Intérieur. A chaque fois qu’une personne (voulant attester son affiliation charif) sollicite l’état civil, le naqib tient lieu de moqaddem (non pas du quartier mais de l’appartenance familiale). En plus de l’arbre généalogique, dûment signé, le charif a droit à une carte "blanche". Longtemps utilisée comme un passe-droit, cette dernière porte, tout de même, une mention qui restreint les abus : "cette carte est délivrée pour fixer le nasab. Son titulaire est tenu de respecter les lois en vigueur", lit-on au verso du document. Certes, les attributs de Sidi, Moulay et Lalla ne sont plus d’usage dans les documents d’identité officiels. Mais le passage par le naqib est obligatoire pour permettre à des personnes, souvent nécessiteuses, de percevoir des revenus, à titre de chorfa. Il s’agit de la r’bia (caisse partagée entre familles chorfa). En cas de litige entre bénéficiaires, le naqib a des comptes à rendre à la nidarat du ministère des Habous. Mais le contrôle se fait-il réellement ? Cela commence à peine. Et quand les naqibs disparaissent ? Il faut attendre que la famille désigne un remplaçant, que la nidarat en valide le choix et que le ministère de l’Intérieur l’adoube ou au moins l’apprécie. Bref, ce n’est pas le chemin de croix, mais une pratique tortueuse qui se perpétue depuis le Moyen âge.




    Origines. Qui est qui ?

    Difficile d’être exhaustif sur les familles chorfas, d’autant que l’authenticité du titre est parfois incertaine. Mais quelques définitions permettraient de clarifier cet embrouillaminigénéalogique.
    Ahl Al bayt. Avant les omeyyades, on appelait "Ahl Al Bayt" tout descendant de la grande famille du prophète, dont son oncle Abbas ou encore la fille d’Ali, Zaynab (sœur de Hassan et Housseïn). La version des chiites, dits zaïdites, ayant prévalu, seuls les descendants des jumeaux mâles, Hassan et Housseïn, ont eu droit de cité. Idris Ier était justement un zaïdite. Résultat, son interprétation restrictive l’a remporté au Maroc.
    Housseïnides. Les descendants de Housseïn, le martyr de Karbala, sont plutôt rares au Maroc. Il s’agit à la base des Sqalli (venus de Sicile), Tahiri et M’seffer, initialement installés à Sebta puis à Fès mais aussi à Tadla.
    Hassanides. Les descendants de Hassan, le fils conciliant qui avait abandonné le pouvoir aux Omeyyades, moyennant une pension confortable, sont les plus nombreux. Il s’agit de trois sous branches (Qadiri, Idrissi et Alaoui) qui ont donné lieu plus tard à plusieurs familles, identifiées soit par des noms à part, des noms doubles ou des patronymes.
    Qadiriyyin. Venus de Bagdad, les descendants de Moulay Abdelkader Jilani se sont installés initialement à Oujda. L’Émir algérien Abdelkader en fait partie. Aujourd’hui, la tariqa Boutchichiyya leur donne une aura surdimensionnée.
    Idrissiyyin. Ils ont essaimé, depuis leur capitale (Fès), dans tout le territoire. À la base de cette diaspora interne, les fils de Idriss II qui ont partagé le territoire entre eux : El Kacem (Tanger, Sebta), Omar (Le Rif ou pays des ghomara), Daoud (Taza, Miknassa, Basse Moulouya et Est du Royaume), Abdallah (le Souss, Aghmat, N’fis), Yahia (Asilah et Larache), Aissa (Salé, Azemmour, Tamesna), Hamza (Oualili et région). Les familles chorfa les plus réputées descendants de la première dynastie, sont les Jouti, Amrani, Alami, Ouazzani, Kettani, Debagh etc. Pourchassés depuis le 11ème siècle par Moussa Bnou Abi Al Afia, les Idrissides ont longtemps caché leur identité, ce qui créera plus tard beaucoup de confusion entre vrais et faux idrissides.
    Alaouiyyin. Basés à l’origine à Sijelmassa, on en compterait actuellement, dynastie régnante oblige, quelque 1.500.000. Mis à part les chorfa du sérail, il est difficile de les identifier par leur lieu d’origine (Tafilalet) ni de les reconnaître par leur nom. D’ailleurs les Filala en sont une branche distincte. Plusieurs portent, en guise d’identité, un patronyme (Mohammedi, Belghiti, Ismaïli, Abdellaoui, Soulaïmani, etc). Qui est charif et qui ne l’est pas ? Difficile à savoir. Les Alaouites sont juge et partie, dans l’histoire.





    Confusion. Quel lien avec les zaouiyas ?

    Le regain d’intérêt pour les zaouiyas et le mysticisme profite-t-il aux chorfa ? Il n’y a pas de raison. Pourtant, la confusion est toujours cultivée au Maroc. La population (pas uniquement la masse illettrée) ne fait pas le distinguo entre vertu individuelle et lignage "sacré". À travers les mythes perpétués par les zaouiyas, le Marocain croit le chérif doté de capacités surnaturelles, de baraka et de vision (ru’ya). Mais tout saint n’est pas chérif et vice versa. Démêlons l’écheveau. Il y a d’abord les cas irréfutables : les mausolées des deux Moulay Idriss (à Fès et Zerhoun) et celui de Moulay Ali Chérif (à Sijelmassa). Légitimés par le règne, ces zaouiyas servent aujourd’hui à entretenir une population indigente qui s’accroche au chérifisme pour survivre. Il y a ensuite, les cas historiquement vérifiés de leaders soufis, qui avaient en même temps une descendance chérifienne. Citons-en trois. Moulay Abdeslam Ibn Machich, dont le sanctuaire se trouve à Jbel Laâlam, Moulay Abdellah Chérif à Ouezzane, tous deux indiscutablement idrissides, ainsi que Moulay Abdelkader Jilani, un Qadiri, représenté aujourd’hui par plus de vingt zaouiyas. Viennent ensuite de grandes zaouiyas berbères comme Ahensal et Tamesloht, qui se sont dotés d’une généalogie idrisside, encore controversée. Ils n’ont pas perdu de leur aura pour autant, puisque le mythe du prétendu chérif est vivace. Suivent, enfin, des zaouiyas, à mi-chemin, dont les fondateurs se revendiquent d’une descendance qoraïchite, considérée vaguement chérifienne. Il en est ainsi de Sidi Mohamed Ben Naceur, ancêtre des Nassiryin, dont le sanctuaire principal se trouve à Tamegrout, et qui serait un descendant de Zaynab, la petite fille du prophète. Quant à Bouabid Cherqi, aïeul des Cherqaoua, enterré à Bejaad, il serait tout juste un descendant du compagnon Omar Ibn Khattab. Les exemples prouvant le flou artistique entre sainteté et chérifisme abondent. Et le Palais maintient la confusion des genres. Ainsi, un don royal annuel de quelques 40.000 DH est-il versé, indistinctement, aux uns et aux autres, pas à tous et pas forcément à ceux dont la lignée est la plus sûre. Bref, le Makhzen a ses raisons.



    http://www.telquel-online.com/165/couverture_165_1.shtml
     

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