Les clefs de l’affaire du sahara

Discussion dans 'Info du bled' créé par freil, 27 Mars 2006.

  1. freil

    freil Libre Penseur

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    Pour comprendre la signification du déplacement du Roi aux provinces sahariennes, il faut peut-être rappeler à nos lecteurs que plus que le chômage, la montée de l'intégrisme ou la cadence des réformes, l'affaire du Sahara est l'un des problèmes qui menacent le plus la stabilité du Maroc.

    C'est aussi l'un des sujets qui inquiètent le plus les amis du Maroc en raison des horizons peu clairs qui se dessinent pour notre pays en cas de victoire de ses adversaires historiques. Et à plus d'un titre. L'opinion est angoissée, puisque la quasi-totalité des difficultés que vivent les Marocains depuis trente ans résultent des sacrifices économico-financiers consentis dans ces provinces. C'est aussi le Sahara, on le constate depuis belle lurette, qui offre aux gouvernants un sujet qui se prête à l'exploitation politique. En jouant tantôt sur les sentiments des Marocains qui n'admettent aucunement le destin de vaincus dans une confrontation engageant leur intégrité territoriale et surtout leur dignité, et tantôt en accusant les voisins et tous ceux qui reconnaissent la fantomatique RASD d'occulter la réalité en déformant la vérité sur le terrain. Celui-ci n'offre plus les mêmes données.
    Au-delà de ces soubresauts, que ponctuent depuis trois décennies manoeuvres dilatoires et complots d'Etat (il s'est trouvé des moments où les trois Etats - Algérie, Libye, Mauritanie - s'étaient trouvés ensemble ligués contre le Maroc), les clefs de l'affaire du Sahara sont à chercher au niveau des interrogations suivantes :
    1- Le Maroc a-t-il commis une erreur en abandonnant le processus référendaire pour lequel il avait donné son accord au début des années 80 ? Tous les spécialistes des couloirs de l'ONU vous diront que l'engagement du monarque défunt fut solennel et ne prêtait à la moindre confusion lors de ce fameux sommet de l'OUA à Nairobi en 1981. La communauté internationale s’en tient donc à l'application rigoureuse de ce principe et pressent en même temps une volonté marocaine de s'y soustraire. Ce qui peut autoriser une levée de boucliers contre ce que l'on considère une volte-face et une parole non tenue. Le Maroc est décrit, chez la plupart des pays qui, ces jours-ci franchissent le Rubicon et reconnaissent les séparatistes, comme un Etat qui «agit en marge de la légalité internationale puisque peu soucieux de s'imposer l'exécution de ses propres engagements ». Par ailleurs, l'épisode du partage du Sahara avec la Mauritanie qui s'était octroyé Tiris El Gharbia-Oued Eddahab - avant que la province ne fut «annexée» au reste du royaume au lendemain des accords de paix, en 1979, entre le Polisario et le gouvernement de Nouakchott -, est évoqué aujourd'hui pour rappeler le caractère «annexionniste » et «expansionniste» de la politique marocaine dans la région.


    Des partenaires acteurs et témoins

    2- Le séparatisme, jusqu'ici cantonné dans les camps de Tindouf, gagne du terrain et trouve des adeptes à l'intérieur même des territoires libérés. Pire, depuis quelque temps, des voix indépendantistes s'élèvent dans des zones limitrophes au Sahara anciennement occupé par l'Espagne : Guelmim, Tan Tan… menaçant le pays en entier d'une déstabilisation sérieuse. Comme si on testait le potentiel marocain de résistance s'agissant de son unité territoriale. Mais une nation qui ne disposerait pas de forces immunitaires contre les velléités sécessionnistes serait en faillite depuis longtemps. Doit-on se contenter de cette forme de résistance en faisant confiance à des politiques peu innovantes - en tout cas sans stratégie qui mobilise autour d'elles - et dispensant au compte-gouttes les informations qui éclairent ? Il est vrai que certains considèrent qu'il est scandaleux d'accorder la parole ou de discuter avec des adversaires de la marocanité du Sahara. D'autres - une minorité pour le moment - pensent, à l'inverse, qu'il est utile de se rapprocher de ces dissidents, pour mieux comprendre la situation et maîtriser l'évolution du phénomène. L'opinion n'est pas informée des initiatives des séparatistes et, de ce fait, subit, à son insu, une démobilisation mentale qui rend sa réactivité lente et paresseuse. En effet, l'opinion publique marocaine ignore tout des démarches du Polisario, sous prétexte qu'on lui évite le moral en berne. Or, il serait instructif que notre opinion vive les extravagances de cette entité qui vient, par exemple, de saisir le mois dernier, Kofi Annan et l'ambassadeur américain à l'ONU, à l'exception des autres représentants des Etats membres permanents du Conseil de sécurité pour leur signifier son refus du plan marocain. N'estce pas là un curieuse démarche ? L'opinion mérite aussi qu'on la tienne avisée de l'évolution conjoncturelle et notamment de certaines actions, peu ordinaires dans le no man's land de l’autre côté du mur : réception des délégations étrangères, autorisations en faveur de sociétés de prospection pétrolière…
    3- Il faut avouer également les ratés du royaume dans la gestion de l'après retrait de l'Espagne. Car le discours officiel n'a jamais dépassé le stade de l'évocation des réalisations qu'il vante à toutes les occasions. Jamais l'ombre d'une autocritique publique pour soulever les dysfonctionnements avérés d'une gestion qui a conduit, par moments, à des situations insurrectionnelles se déroulant sous l'oeil scrutateur des médias internationaux. Sans compter les camouflets diplomatiques que nous n'avons cessé de collectionner depuis qu'il a été décidé de faire du dossier du Sahara un domaine réservé à des cercles du pouvoir fort restreints. En tout cas, cette gestion «directe» du dossier, basée sur une approche prébendière et comptant sur des acteurs malléables et rétribués à l'aune de leur degré de servilité, a manifesté, depuis longtemps, des signes d'essoufflement et a même fait l'objet, à l'avènement de la nouvelle ère, d'un remodelage conséquent mais insuffisant pour combler les déficits abyssaux hérités dans tous les domaines. Pour avancer sur les deux fronts, de la gouvernance locale et de la diplomatie, on ne saurait faire l'économie d'une remise en question radicale des pratiques de mise dans un registre comme dans l'autre. Pour cela, il importe d'associer l'ensemble des composantes de la société marocaine pour en faire des partenaires à la fois acteurs et témoins d'une expérience pilote de régionalisation moderne. Le dépassement de l'actuelle situation ne peut se concevoir sans notre capacité de lui apprêter les moyens humains et organisationnels pour réussir.

    La France n'a pas une politique maghrébine

    4- Il faut tordre le cou à une idée qui s'installe chez nous sans la moindre contestation et ne suscite chez la classe politique aucun début de réflexion. Cette idée est relative à cette conviction profonde que nous pouvons compter sur le soutien de nos alliés traditionnels. En particulier la France et les Etats- Unis, et dans une certaine mesure l'Espagne avec laquelle nous réunit un faisceau d'intérêts - historiques, commerciaux, humains, culturels…- où les deux présides, Sebta et Melilia, occupent une place influente. Nous entretenons l'illusion que ces puissances voleront à notre secours dès que nous serons en difficulté réelle à l'ONU. Cette croyance, quelque peu naïve, est évidemment un mirage politique si l'on se tient aux seuls faits : car ce sont bien les Américains qui, pour faire aboutir le Plan Baker, s'appliquent aujourd'hui à lui baliser la voie en cherchant à mettre fin à la mission de la Minurso. Selon l'ambassadeur américain à l'ONU, John Bolton, cela devrait intervenir «en moins d'un an». Voilà qui devrait inquiéter les Marocains, confiants jusqu'à la démission des réflexes basiques, et les remettre en état de vigilance pour saisir la gravité d'une telle perspective. Celle-ci a été décrite par le nouveau patron de la mission onusienne, le général Kurt Moostgard, de manière on ne peut plus pessimiste : «Ce serait là une décision des plus graves, car elle équivaut à pousser les parties concernées sur le sentier de la guerre.»
    5- Sommes-nous seulement conscients que l'Amérique, loin de toute autre considération, est au service de ses propres intérêts qui, pour l'instant, se trouvent précisément dans le camp algérien (qui par ailleurs dort, ces joursci, confortablement sur un matelas bourré de 60 milliards de dollars) et où il existe, en abondance, les hydrocarbures qui ont motivé ailleurs un interventionnisme armé sans précédent des Américains. Malgré toutes ces données objectives, nous persistons à croire que le Maroc constitue plus qu'une carte que les Américains hésiteraient longtemps avant de sacrifier. Or, notre pays ne cesse de manifester, à titre de gages d'amitié durable, les preuves de sa bonne volonté à l'égard de Washington, sans recueillir les dividendes idoines. Cette attitude excessivement bienveillante du royaume lui a attiré les foudres des défenseurs des droits humains qui l'accusent - à tort ou à raison - d'avoir permis des interrogatoires de présumés terroristes sur son territoire. Autrement dit d'avoir été co-auteur d'actes de tortures. La signature de l'accord de libre échange, qui a fait jaser l'Union européenne, et l'accueil, en décembre 2004, du forum dédié au Grand Moyen-Orient, projet si cher à l'administration Bush, ont été sans doute les démonstrations spectaculaires d'une série d'actes visant à prouver la fidélité marocaine vis-à-vis du géant américain. Celui-ci ne rend pas la pareille. La preuve par le tournant pris par le dossier du Sahara sous l'impulsion de la diplomatie américaine.
    6- Certes, la France est le premier partenaire du royaume et les autres formes d'échanges avec ce pays, notamment culturels, sont multiples, intenses et riches. Mais la France - puissance régionale - n'a pas une position claire sur l'affaire du Sahara. Paris, contrairement aux apparences, n'a pas de politique arabe et encore moins une politique maghrébine. Les Français n'ont pas une préférence pour le Maroc au détriment des autres pays maghrébins. Il suffit de constater que les résidents en Algérie issus de l'Hexagone représentent le double de ceux qui ont opté pour le Maroc. Notre pays n'héberge guère plus qu'un nombre équivalent aux résidents français en Tunisie de Ben Ali.

    Des droits inaliénables et imprescriptibles

    Et c'est une attitude fort ambiguë qu'entretient la France sur le Sahara. Bien que le président Chirac soit un pro-marocain zélé, au point de parler de «provinces du sud» en évoquant le Sahara, il ne faut y voir là qu'une attitude personnelle dictée par les relations privilégiées que nouent la famille Chirac et la monarchie chérifienne. La position officielle de la France n'est pas celle du président, et il faudrait une dose exagérée d'ingéniosité pour croire le contraire. A cet égard, il importe de méditer le contenu de la déclaration de M. A. Moratinos, le ministre espagnol des Affaires étrangères, devant le Parlement en juin dernier : «La France, a-t-il dit, commence à changer d'attitude. Elle est désormais plus sensible à notre inquiétude au sujet du peuple sahraoui.» En outre, lorsqu'on remonte la genèse de la tension qui prévaut dans la région, on découvre le rôle prépondérant de la France dans les multiples ramifications du contentieux : en amputant le royaume de ses provinces méridionales (Tindouf, Bechar, Touat) pour les annexer au département de l'Algérie française, et en se portant au secours de l'armée espagnole (opération Ecouvillon) défaite au Sahara occidental par l'armée de libération marocaine...
    7- Enfin, il importe de clarifier les rapports ambigus avec l'Espagne. En effet, pendant que le PP et le PSOE au pouvoir votent une loi sur l'hispanité des deux présides occupés (Sebta et Melilia) et que les partis nationalistes catalan, basque et galicien s'y opposent en demandant la restitution sans tarder des deux villes au Maroc, Sebta et Melilia ne semblent pas faire partie de l'agenda du gouvernement marocain en ce moment. Du coup, on se rend compte, après la récente visite de Zapatero aux deux enclaves, que décidément Madrid est consciente de l'inertie du Maroc officiel et de son incapacité à associer tous les Marocains à un vrai projet de libération. Et qu'après tout, il s'accrochera toujours à son projet d'attentisme sisyphien. Désireux de se rallier l'appui espagnol dans l'affaire du Sahara, le Maroc n'entreprend absolument rien dans l'affaire des présides. Alors, à quand une politique digne et responsable du Maroc vis-à-vis du partenaire espagnol ? Une politique qui ne fait pas de concessions sur les droits historiques, inaliénables et imprescriptibles.

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    AGHILASSE
     

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