Les généraux de Sa Majesté

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 8 Mai 2009.

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    Qui sont-ils, que font-ils, combien gagnent-ils…
    et à quoi servent-ils ?


    Mardi 31 mars. L’information fait l’effet d’une bombe. Le général de corps d’armée, Housni Benslimane, annonce qu’il n’est pas candidat à sa succession à la tête de la Fédération royale marocaine de football (FRMF). Il met ainsi fin à un long règne qui a duré quinze ans, soit un record de longévité. Le général a-t-il pris cette décision de son propre chef ou a-t-il été poussé à quitter les pelouses, en réaction à la défaite
    inattendue, deux jours plus tôt, des lions de l’Atlas devant le Gabon (1-2) “Ce n’est pas vraiment un limogeage, explique cette source bien informée. Depuis des années, Housni Benslimane veut quitter la Fédération, c’est le roi qui lui demandait de patienter... Aujourd’hui, Mohammed VI ne fait que répondre à son souhait de partir”. Du coup, depuis l’annonce de son départ de la FRMF, Housni Benslimane a ouvert la porte aux supputations quant à une éventuelle éviction de son poste de commandant de la Gendarmerie royale. L’homme cumulait les deux postes, mais il a surtout la particularité d’être un des rares officiers à avoir atteint le plus haut sommet de la hiérarchie militaire. Juste derrière le roi, chef suprême des armées et chef d’état-major.

    Généraux mais pas égaux
    En plus de Housni Benslimane, l’armée marocaine compte deux autres généraux de corps d’armée en activité : Abdelaziz Bennani, inspecteur général des FAR et commandant de la zone sud, et Bouchaïb Arroub, patron du 3ème bureau, chargé des mouvements de troupes. “C’est bien peu par rapport à d’autres armées étrangères. En France ils sont une vingtaine, aux Etats-Unis beaucoup plus”, nous explique Abderrahmane Makawi, expert en stratégie militaire et enseignant à la faculté de droit de Casablanca, auteur d’une thèse, Théorie des jeux dans la guerre et la paix (Sorbonne, 1998).
    Plus étrange encore : depuis l’indépendance du Maroc, ils ne sont que quatre à avoir percé le cercle très fermé des officiers les plus gradés de l’armée. Le dernier d’entre eux, le général de corps d’armée Abdelhak Kadiri est aujourd’hui à la retraite. Mais cet ancien patron de la DGED (Direction générale des études et de la documentation) n’aurait pas pour autant coupé les ponts avec la grande muette, nous apprend cet officier de haut rang. “Kadiri continue d’être régulièrement consulté par Mohammed VI, essentiellement pour des questions militaires”.
    Question, alors : pourquoi les généraux de corps d’armée sont-ils si rares au Maroc ? Explication de ce colonel à la retraite : “Après les coups d’Etat de 1971 et 1972, Hassan II n’accordait le grade de général qu’aux hommes en qui il avait confiance. Il le faisait au compte-gouttes… Ce n’est plus le cas aujourd’hui puisque Mohammed VI tient à rajeunir l’institution militaire. Il veut envoyer à la retraite la vieille garde pour la remplacer par une relève composée de jeunes officiers, passés pour la plupart par de prestigieuses institutions militaires à l’étranger”.
    Derrière les généraux de corps d’armée, la deuxième ligne est formée des généraux de division et, “en bas de l’échelle”, les généraux de brigade, qui forment l’essentiel de la soixantaine (plus exactement entre 56 et 60, si l’on en croit les experts consultés) de généraux que compte l’armée marocaine. La différence entre les trois grades est de taille. En plus d’avoir plus de pouvoir, les généraux de corps d’armée, plus rares, sont nettement mieux rémunérés (lire encadré).

    Où sont-ils, que font-ils ?
    La moitié des généraux de Sa Majesté sont directement affectés à l’état-major. Ils sont pour la plupart à la tête de départements stratégiques. C’est le cas pour Abdelaziz Bennani (Inspection générale), Ahmed Boutaleb (Inspection des Forces royales air), Mohamed Gouzi Berrada (Inspection de la marine), Ahmed Ameur (Inspection de l’infanterie), Mohamed Zeggaoui (Inspection blindés), Mokhtar Zouhri (Inspection de l’artillerie), Abdellah Maâfa (Inspection du génie), Boujemaâ Bouraâda (Inspection transmission), Bouhaib Arroub (3ème bureau), Mohamed Tamedi (4ème bureau), Mohamed Maâich (5ème bureau).
    A côté de ces “stars”, d’autres généraux sont assignés au QG de Rabat sans aucune mission précise. “Ils sont quelques-uns à avoir été mis au placard, en attendant un départ à la retraite”, confie cette source bien informée, qui nous apprend par la même occasion l’existence au sein de l’état-major d’un secrétariat militaire de Mohammed VI, composé d’un certain nombre de généraux et dirigé par Mohamed Gouchi.
    Le reste de nos généraux est réparti entre le siège du commandement sud à Agadir (Mustapha Rafaii, Ahmed Banyass, etc.) et certaines bases militaires à travers le pays : Meknès (Mohamed El Ouadi), Benguérir (Mohamed Berrada), etc.

    Ceux qui arrivent, ceux qui partent
    “Mohammed VI a en quelque sorte rendu justice aux grades intermédiaires, en déverrouillant l’accès au grade de général”, nous explique ce fin connaisseur de l’armée marocaine. C’est sans doute vrai. Dès 2001, le roi a promu au grade de général de brigade pas moins de 10 officiers ayant passé une “éternité” au grade de colonel major, parmi lesquels un certain Mohamed Belbachir, futur responsable du renseignement militaire. Quatre ans plus tard, le roi a remis ça, en faisant passer, d’un coup, 24 généraux de brigade au grade de généraux de division. Tout le contraire, donc, de la politique de Hassan II. “Par le passé, la monarchie ne voulait pas d’une armée de généraux à l’algérienne, ces craintes ne sont plus justifiées de nos jours”, assure notre source.
    Inutile de préciser que le changement de règne a été vécu, chez les gradés, avec un certain soulagement. A quelques exceptions près, promotions en série et départs à la retraite (à 60 ans) sont devenus la règle. Selon des estimations dûment recoupées, pas moins de 15 généraux ont été mis à la retraite, ou simplement écartés, parmi lesquels Driss Archane, qui a longtemps dirigé le département de la santé militaire et l’Ordre des médecins, voire Ahmed Harchi, ancien patron de la DGED (renseignements extérieurs), etc.
    Tous ces mouvements ont été initiés par étapes, “pour ne pas perturber l’équilibre général de l’état-major”, selon l’expression de ce connaisseur. Ce qui est sûr, c’est que les 80 colonels-majors que compte l’armée marocaine rêvent d’une promotion au grade de général de brigade, à l’occasion du 10ème anniversaire de l’intronisation de Mohammed VI, en juillet prochain. Sans parler des 200 lieutenants-colonels qui espèrent à leur tour devenir majors…

    Qui devient général ? Comment ?
    Au fait, comment devient-on général ? Quel est le critère : ancienneté ou accumulation de faits d’armes ? “Les deux conditions sont nécessaires, mais elles ne sont ni obligatoires, ni suffisantes”, tranche notre source. Comme sous Hassan II, la proximité avec l’un ou l’autre des “grands généraux” peut aussi constituer un atout déterminant pour espérer une promotion. Normal, dira-t-on, un aspirant est aussi noté selon les rapports confidentiels rédigés par ses supérieurs. “Chaque haut gradé donne la priorité aux siens, ses proches collaborateurs et hommes de confiance. Une liste est présentée au roi qui choisit généralement un nom sur trois et le tour est joué”, nous explique un officier à la retraite.
    Quant à la commission dite d’avancement, qui soumet en principe les propositions de promotion au roi, elle tombe aussi sous la coupe des hauts gradés. Actuellement, et selon nos informations, ladite commission est constituée de cinq personnes : les généraux Benslimane, Aroub, Bennani et Maich, en plus d’un civil, le “ministre de la Défense” Abderrahmane Sbaï.
    En gros, la commission propose (généralement à l’occasion des fêtes du trône) et le roi dispose. “Mohammed VI dispose de sa propre grille de promotion, nous confie notre source. Exemple concret : pour devenir colonel, il faut justifier d’un passage par l’école de l’état-major, ou alors par une grande école internationale comme Saint Cyr ou Tolède. Les réseaux, hier prépondérants, comptent relativement moins aujourd’hui pour espérer une ascension en flèche”.
    Dans les faits, chaque corps d’armée prépare sa relève et tous les “grands généraux” poussent au plus loin leurs protégés respectifs. Mais le roi garde, bien entendu, le libre arbitre. Avec la possibilité de se constituer ses propres hommes à lui. Mohammed VI peut ainsi “prolonger” de deux ans les généraux arrivés à l’âge de la retraite.
    La retraite, justement, comment la vivent-ils, les généraux de Sa Majesté ? “Oh, ça dépend, répond avec le sourire ce gradé à la retraite. A l’étranger, on part à la retraite à 60 ans. Et on donne des cours, on anime des conférences, on écrit des livres… Ici, certains disparaissent brutalement de la circulation. D’autres deviennent conseillers ou atterrissent dans le secteur privé”. Mais tous gardent, rassurons-nous, des salaires et des maisons de fonction à vie. Avec voitures, chauffeurs, plantons, invitations aux fêtes nationales et aux cérémonies protocolaires. Les plus chanceux peuvent, évidemment, continuer de gérer leurs affaires personnelles, parfois dans des secteurs aussi juteux que la pêche ou l’agriculture.


    Ceux qui pèsent vraiment (voir infographie)


    Salaires. Ce que gagnent les généraux
    Officiellement, les traitements de base pour les généraux de brigade, de division et de corps d’armée sont respectivement de 80 000, 100 000 et 140 000 dirhams par mois. Ce qui est bien supérieur aux salaires bruts des responsables civils, membres du gouvernement compris, qui tournent autour d’une moyenne de 50 000 dirhams par mois. A ces salaires s’ajoute toute une panoplie d’avantages : logement et véhicules de fonction, “domestiques”, téléphone, primes, etc. Dans le temps, Hassan II avait d’ailleurs instauré, ou laissé instaurer, tout un système de rentes dont avaient bénéficié les hauts gradés de l’armée : agréments de pêche et de transport, fermes et domaines agricoles. Entre autres.
    Ce traitement de faveur contraste nettement avec les indemnités versées au reste (en fait, la majorité) des effectifs armés. Un sous-lieutenant, fraîchement diplômé de l’Académie royale de Meknès, bénéficie d’un salaire de base de 4000 dirhams. Il peut espérer, au bout de dix ans de travail et de patience, une promotion au grade de commandant, qui équivaut à un doublement de son salaire. En comparaison, le traitement de base d’un adjudant-chef ne dépasse guère les 3500 dirhams.
    En fait, pour un officier, les avantages démarrent réellement au grade de colonel-major : eau, électricité, carburant, téléphone, chauffeur, cuisinier, etc. Bien entendu, les avantages sont proportionnels aux grades, et un général peut aller jusqu’à bénéficier d’un secrétariat et d’un staff d’officiers (grade colonel) à son service.
    “La rémunération d’un gradé et les avantages mis à sa disposition n’obéissent pas à la même logique que chez les civils. Un colonel qui dirige une place d’armes peut être mieux loti qu’un général coincé dans son bureau à l’état-major à Rabat”, nuance toutefois cet officier à la retraite.


    Etat-major. Des corps et des bureaux
    Les Forces armées royales (FAR) sont structurées en plusieurs corps d’armée, qui correspondent à autant de “secteurs” avec des missions précises. Parmi ces corps, le plus important reste celui de l’armée de terre, qui totalise la part du lion des effectifs (près de 195 000 éléments, sur un total estimé à 250?000 hommes). On peut citer par ailleurs le corps de l’artillerie, celui des blindés, ainsi que la marine avec ses 12 000 hommes. Sans parler du corps de l’aviation, qui regroupe 24 000 hommes. La gendarmerie, elle, dispose d’un commandement à part.
    Armée d’élite à prérogatives multiples, elle compte près de 22?000 hommes dont 1000 officiers répartis sur les 22 commandements régionaux du pays.
    Pour encadrer tout ce beau monde, le nourrir, l’équiper et surtout le surveiller, l’organigramme de
    l’armée prévoit cinq directions spécialisées, appelées “bureaux”, parfaitement calquées sur le modèle français et chapeautées par des hommes de confiance. Le plus important reste sans doute le 5ème Bureau, chargé du renseignement militaire, et dont la vocation est de mettre en échec toute tentative d’infiltration armée sur le territoire : islamistes, services étrangers, etc.



    Protocole. Des hommes et des manières
    Nos généraux ne sont pas d’un caractère égal. Ni dans leurs relations entre eux, ni avec leur entourage. Housni Benslimane est réputé pour son tact légendaire et son sens de l’écoute. Grand de taille, celle d’un gardien de but, il travaille d’interminables heures et se suffit d’un seul repas par jour, généralement vers le coup de 17 heures. Et servi au bureau. Sévère avec ses hommes quand une défaillance vient à être constatée, il sait rétribuer les plus méritants. Hamidou Laânigri, taille moyenne, est plutôt du type rugueux. Sa poignée de main est des plus fermes quel que soit son vis-à-vis. Il prend surtout soin de bien mémoriser, avec son regard perçant, les traits de son interlocuteur. “Vice” hérité de son long passage aux renseignements ? Tout le contraire d’un Abdelaziz Bennani, fustigé par les mécontents au sein des troupes, mais respecté et craint par tous. Il ne fait d’ailleurs pas trop “de manières” lors de ses déplacements au Sahara, souligne une source militaire, louant les qualités “d’un homme simple qui ne se complique pas la vie… et ne la complique pas aux autres, non plus”.
    Pour tous les hauts gradés de l’armée, les “bonnes manières” sont de rigueur. Les produits issus de l’Académie royale militaire de Meknès ont même eu droit à de longs cours dédiés à l’art de vivre : ou comment se tenir à table, se comporter avec les visiteurs étrangers… et lors des cérémonies officielles. Cela s’appelle le protocole et nos gradés le connaissent sur le bout des doigts.


    Gouvernement. Un civil à la Défense
    C’est une bizarrerie à la marocaine. L’administration de la Défense, censée contrôler l’armée et les généraux, est dirigée par un civil. Abderrahmane Sbaï, 69 ans, topographe de formation, est donc ministre délégué à l’administration de la Défense nationale, un ministère créé par Hassan II après les coups d’Etat de 1971 et 1972 et directement rattaché au Palais. Même si, sur le papier, il relève du Premier ministre. Aujourd’hui comme hier, c’est donc le Palais qui décide du titulaire de ce portefeuille. En l’occurrence Sbaï, depuis août 1997. “Sbaï peut servir, mais c’est rare, d’intermédiaire entre l’armée et le Palais. Sinon, il est là pour faire de la figuration lors des visites de grands responsables militaires étrangers”, affirme cette source aux FAR. Totalement inutile, Sbaï ? Bien sûr que non. L’une des spécialités du “ministre” est de se présenter chaque année devant la commission parlementaire de la Défense pour exposer le projet de budget de l’armée et demander à ce que cela passe comme une lettre à la poste. “Il vient pour qu’on vote, pas pour qu’on discute”, résume un député de la majorité. Il ne sert à rien, pour un parlementaire, d’essayer d’adresser une question orale au “ministre de la Défense”. Démarche vaine, irrémédiablement vouée à l’échec. On ne peut discuter de rien avec Monsieur le ministre. C’est valable pour les députés… et les journalistes. Dégustez cette anecdote, rapportée par l’une de nos sources consultées pour les besoins du dossier : “Un jour, un représentant de la presse écrite a appelé pour solliciter une interview de M. Sbaï, il a eu sa secrétaire au téléphone… qui a failli s’étrangler de rire en guise de réponse”. Sinon, à quoi sert réellement M. Sbaï?? “Il gère quelques aspects administratifs liés à l’armée. Mais pas plus, du moment que même les départs en vacances des gradés sont signés par le roi”, nous confie une source aux FAR.


    Le Maréchal Meziane. Une exception marocaine
    Il s’appelle Mohamed Belkacem Zahraoui Meziane et il est le plus gradé de tous les officiers de l’histoire marocaine. Maréchal, le premier et le dernier. “Il avait fait la guerre d’Espagne, et puis, plus tard, Hassan II a tenu à le récompenser des services rendus à l’armée marocaine”, nous résume une source militaire pour expliquer que Meziane a fini par accéder au grade de maréchal. L’exception Meziane s’explique aisément puisque l’histoire officielle présente le Maréchal Meziane, né en 1897, comme l’un des architectes de la naissance des Forces armées royales en 1956. L’homme était déjà général de brigade dans l’armée espagnole depuis 1941. Lauréat de l’Académie militaire de Tolède, ce natif de Béni Enzar, dans le Rif, a été l’un des “héros” de la guerre civile espagnole aux côtés d’un certain Franco, son ancien camarade de classe à Tolède. Son parcours et son rôle exact dans la guerre civile espagnole, mais aussi dans le Rif, continuent d’alimenter la polémique. Mais Hassan II avait choisi de renvoyer l’homme à Madrid, en 1966, en tant qu’ambassadeur. Quatre ans plus tard, le défunt monarque prenait la décision de le faire maréchal. En mai 1975, le Maréchal décédait et le grade, depuis, n’a plus jamais été attribué.


    http://www.telquel-online.com/371/couverture_371.shtml
     

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