Les rapports avec les Berbères

Discussion dans 'Bibliothèque Wladbladi' créé par titegazelle, 27 Octobre 2008.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    Le problème du limes et les rapports avec les Berbères

    La présence de ce « fossatum » de quelques kilomètres a fait longtemps espérer retrouver le « limes », c’est-à-dire une frontière comme celle qui existe vers le Hodna, en Algérie, sur des centaines de kilomètres.
    Les recherches, faites avec les méthodes de prospection aérienne utilisées en Algérie, ont été négatives. Hormis le tronçon déjà connu, on n’a trouvé entre Sala et Volubilis aucun élément permettant de croire à l’existence d’un dispositif fortifié romain. Toutes les ruines qui ont été signalées comme romaines, sont berbères ou musulmanes et d’époque médiévale le plus souvent. Les restes très peu nombreux retrouvés à Annoceur, dans le Moyen Atlas, ne sont pas ceux d’un poste, mais proviennent de Volubilis.
    A l’est de Volubilis des recherches ont été menées pour trouver la liaison avec la Maurétanie Césarienne : on ne trouve aucun témoignage de la présence romaine ; des nombreuses ruines de la région d’Oujda aucune n’est de construction romaine. Le premier poste romain de Césarienne est Numérus Syrorum, près de Lalla Marnia ; il est tenu par des auxiliaires syriens, chameliers spécialisés dans les patrouilles au désert. Il n’y a donc pas de liaison permanente, aménagée entre les deux Maurétanies. Ces conclusions ont de quoi surprendre, mais ne semblent pas pouvoir être mises en doute.
    Comment alors est assurée la sécurité de la province et de quelle manière se font les relations par voie terrestre avec la province voisine ? Entre Sala et Volubilis les obstacles ne semblent pas suffisants. Au contraire, la configuration du terrain, les forêts, peuvent être aussi favorables aux attaquants qu’à la défense. On peut se demander si chaque cité n’assure pas sa défense : Sala avec son micro-limes, Volubilis entourée d’un rempart et protégée par des camps militaires, Lixus avec son rempart préromain. Mais ces remparts de ville n’ont pas une grande valeur défensive, et en général Rome ne fractionne pas les forces militaires ; au contraire elle excelle à organiser de vastes dispositifs.
    Une autre hypothèse peut être avancée sur la base des études faites sur le « limes » de Numidie. Il est démontré que ce n’est pas une frontière fortifiée linéaire, mais un dispositif profond, allant jusqu’à 60 kilomètres, et dont les pièces maîtresses sont des routes et des camps. La défense y est mobile, active. Le « fossatum » n’est que le dernier obstacle, continu, en arrière de môles défensifs échelonnés, eux-mêmes précédés d’avant-postes destinés à tâter l’ennemi. La province de Maurétanie Tingitane, peu étendue, mais disposant d’effectifs importants, et occupant une position stratégique particulière, entre l’Espagne et l’Afrique romaine (Africa et Numidie), contrôlant l’entrée de la Méditerranée, ne peut-elle être considérée dans son ensemble comme un « limes » ?
    Quoi qu’il en soit, il faut étudier les rapports avec les tribus berbères, voisines des cités occupées par Rome, mais hors de sa domination.
    On connaît à Volubilis treize inscriptions qui se réfèrent aux Baquates, seuls ou avec un autre « peuple ». Sauf une, ce sont des inscriptions qui commémorent des traités ou des renouvellements de traités, des « autels de paix ». Elles sont plus nombreuses pour le IIIe siècle. La dernière date de 280. Elles nous font connaître neuf noms de « princes indigènes ». Certains se succèdent de père en fils, et ont adopté un nom romain, signe qu’on leur a accordé le droit de cité. L’épitaphe du fils de l’un d’entre eux a été retrouvée à Rome où il mourut à l’âge de quinze ans.
    Ces princes « alliés » de Rome, en fait ses protégés, reçoivent d’autant plus d’avantages qu’ils sont soumis. Et ils le sont jusqu’à la date où s’arrête notre documentation. On ne peut les rendres responsables de l’évacuation de Volubilis.
    Ces Baquates ne sauraient être assimilés aux Berrhouata. On retrouve plutôt leur nom chez les Boqoya du Rif. En effet, ils occupent une zone au Sud et à l’Est de Volubilis, du Moyen Atlas à la Moulouya. Cette position fait comprendre l’importance du rôle qu’ils ont à jouer : ils gardent les communications avec la Césarienne. La basse Moulouya est menacée par les Bavares qui ont tenté d’absorber les Baquates au début du IIIe siècle, mais Rome est intervenue pour empêcher ce regroupement. Déjà vers 170, les Baquates ont failli être absorbés par les Macénites, et Rome a rétabli « l’indépendance » de ses protégés. C’est vers ce moment qu’est construit le rampart de Vollubilis, signe qu’une certaine menace plane alors.
    A Banasa, on a retrouvé une table de bronze portant la décision de Marc-Aurèle d’accorder le droit de cité à des notables d’une tribu voisine appelée Zegrense. A Sala, on n’a rien retrouvé d’identique. Est-ce le hasard ou bien le fossatum rend-il moins nécessaires des accords avec les chefs des tribus voisines ? On peut aussi bien penser que les Autololes, redoutables selon Pline, refusent l’entente, ce quqi a rendu nécessaire le fossé fortifié.
    On est en droit de se demander si la bonne entente avec les Baquates et les Zegrenses n’a pas dispensé de la construction d’une ligne continue. Cependant, sur toutes les frontières de l’empire la même diplomatie existe : Rome cherche à gagner certains chefs locaux et à s’en faire des auxiliaires dociles, des tampons entre elle et les tribus sauvages au-delà.
    On pourrait dire que l’entente avec les chefs locaux continue la politique que Rome a eue auparavant envers les rois maurétaniens, qui jouaient déjà ce rôle.



    Une fédération de cités

    La Maurétanie Tingitane est une province impériale, c’est-à-dire que son gouverneur dépend directement de l’Empereur qui le nomme sans passer par le Sénat. Ce gouverneur est un membre de l’ordre équestre, et non pas un ancien consul sorti de charge comme en Afrique Proconsulaire.
    La résidence du procurateur, ainsi l’appelle-t-on, était Tanger ; mais il est possible que Volubilis ait été une capitale secondaire. Son rôle est de maintenir la paix et l’ordre et de veiller au recouvrement des impôts. C’est lui qui conduit les négociations avec les chefs de tribus voisines.
    A plusieurs reprises les deux Maurétanies sont réunies sous une même autorité. C’est le cas chaque fois qu’une menace des tribus du Sud rend nécessaire l’unité de commandement. On remarque aussi qu’aux moments de tension avec les Berbères, le gouverneur porte le titre de procurateur pro légal, ce qui lui confère des pouvoirs plus étendus.
    En temps normal sa tâche est fort allégée par l’autonomie administrative dont disposent les cités. Certaines sont devenues des colonies romaines, c’est-à-dire qu’elles ont reçu les mêmes droits que les citoyens de Rome, dès l’époque d’Auguste : par exemple Tingis, Banasa, Zilis. Volubilis reçoit le droit de cité romaine en récompense de son attitude contre Aedemon. Dès lors leurs institutions municipales copient celles de Rome : elles ont une curie, des magistrats portant le nom d’édiles, de duumvirs. Mais le pouvoir reste entre les mains des mêmes familles qui romanisent leur nom : Marcus Severus fils de Bostar, au nom punique, est édile, suffète et duumvir… Cette aristocratie locale constitue « l’ordre des décurions » privilégié comme l’ordre sénatorial à Rome. Non seulement les institutions sont copiées mais aussi le cadre architectural. Ces cités ont leur Forum, leur Capitole, voire leur Arc de triomphe.
    Les décurions doivent assurer l’administration de la cité : veiller au bon ordre, célébrer les cultes officiels, entretenir la voirie, les égouts, les adductions d’eau et les bâtiments publics, donner des fêtes mais aussi lever l’impôt.
    Il faut remarquer que toutes ces cités existaient déjà l’époque des rois maures ; rares sont les fondations romaines semble-t-il. Il est à noter aussi qu’on n’a retrouvé aucun établissement romain dans les zones montagneuses du Rif et du pays Jbala, excepté sur la côte méditerranéenne. Le pays tenu par Rome se réduit en gros à des plaines et des collines inscrites dans un triangle ayant une ligne Sala-Volubilis pour base et Tanger pour le sommet.
    L’attitude de Rome en Tingitane est très différente de celle qu’elle a en Numidie et en Afrique proconsulaire. Elle ne cherche pas à s’emparer de toutes les terres en refoulant les tribus et en construisant, pour protéger ses conquêtes contre les convoitises des nomades, un limes continu et puissant. Elle pratique une politique délibérée d’occupation restreinte, en ne dépassant pas la zone urbanisée, touchée par la civilisation néopunique. Sans doute n’entend-elel pas se laisser entraîner à conquérir un pays à demi inconnu dont l’exploitation lui rapporterait peu au regard du prix de l’occupation et de la mise en valeur. Mais elle ne peut pas laisser s’installer entre l’Espagne et les riches provinces d’Afrique que sont la Numidie et la Proconsulaire un royaume puissant qui serait une menace.
    Cette politique d’occupation restreinte semble avoir assez bien réussie. On peut se demander si la raison n’en est pas dans le fait que les deux parties n’ont rien à craindre l'une de l’autre, ni à se reprocher. Les résistances à Rome viennent surtout en Afrique du Nord des tribus refoulées et dépouillées de leurs terres. Or, ici, Rome n’envisage pas de conquête, les Berbères ne convoitent pas de riches régions dont on les aurait dépouillés, puisque les cités néopuniques sont d’anciennes voisines peu inquiétantes, avec lesquelles existent des rapports de toutes sortes, économiques en particulier. Au surplus les tribus les plus proches, comme les Baquates, sont associées au système romain, en bénéficient, au moins en la personne de leurs chefs.





    SUITE : Les hommes : population, société
     

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