L'homme qui devait mourir pour les talibans

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 20 Août 2009.

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    TEMOIGNAGE - Abed, un Pakistanais de 22 ans, avait été endoctriné par les talibans pour commettre un attentat suicide sur un poste frontière afghan. Estimant avoir été floué, il a raconté son odyssée à notre reporter dans sa prison près de Kaboul.

    Lorsque le détenu Abed, condamné à une peine de réclusion de vingt ans, est amené dans le bureau du surveillant chef, au sein du bloc 7 de haute sécurité de la prison de Pulli Charkhi, son allure n'est pas différente de n'importe quel jeune homme du peuple qu'on rencontre dans les bourgades du Pendjab, province orientale du Pakistan. Visage caramel ourlé d'une barbe noire et coiffé d'un petit bonnet brodé, saroual-kamiz beige, sandales hors d'âge, Abed ressemble à tous ces pauvres travailleurs intermittents qui louent leurs bras à la petite semaine pour échapper au chômage. Il s'assoit calmement, refuse poliment de prendre un morceau de pastèque amenée par les gardiens et, dans ce bureau sommaire où flotte une légère odeur de fromage rance, il commence, dès notre première question, à raconter en dari son hallucinante mésaventure.

    Né en 1987, fils aîné d'un Pendjabien parti travailler en Arabie saoudite, Abed quitte l'école dès l'âge de 11 ans. Avec ses quatre frères et ses deux sœurs, il vit à Multan, chez sa mère, femme au foyer nourrissant sa famille grâce aux mandats que lui envoie son mari. La plupart du temps il est au chômage, mais travaille un moment comme apprenti chez un boulanger. Son frère cadet se débrouille mieux, qui trouve un emploi fixe dans une fabrique artisanale de meubles. En 2007, un loueur de main-d'œuvre lui trouve un contrat à 150 roupies (3 dollars) par jour, pour travailler à Karachi, dans le quartier de Manzoor Colony, dans une PME qui fabrique des bonbonnes d'eau réfrigérée en plastique. Là, un certain Abdul Rafur, originaire comme lui de Multan, mais employé d'un niveau supérieur - il est peintre d'affiches publicitaires - se lie d'amitié avec lui. Comme Abed, Abdul Rafur n'est pas un musulman très strict : il ne se rend à la mosquée que pour le prêche du vendredi. À l'occasion des vacances de l'Aïd-el-Kébir, en décembre 2007, tous deux rentrent ensemble à Multan, pour célébrer en famille la grande fête musulmane. Le surlendemain, Abdul Rafur propose à son ami de l'emmener à ses frais visiter les magnifiques montagnes du Waziristan.


    Le piège de l'endoctrinement


    À leur descente d'autocar à Wanna, Abdul Rafur et Abed se dirigent à pied vers le bazar, où le premier offre au second un somptueux dîner. Puis Abdul Rafur amène Abed «chez de vieux amis», où les deux jeunes hommes vont passer la nuit. Le séjour se prolonge ; les hôtes sont d'une amabilité parfaite ; Abed ne saisit pas tout de suite qu'il est tombé chez des talibans. Au demeurant, ne lisant jamais les journaux, il ne sait pratiquement rien sur eux. Ces charmants garçons de Wanna commencent à lui enseigner le Coran et les «hadiths» du Prophète. Cette formation plaît à Abed, qui aspire à devenir un bon musulman. Puis les talibans commencent à montrer à Abed des vidéos sanglantes, présentant les corps déchiquetés de femmes et d'enfants, «massacrés dans les villages par les bombes lâchées par les drones» des Américains, qualifiés de «grands ennemis de l'islam et des musulmans».

    «J'ai tout de suite été choqué. J'ai senti quelque chose de très fort dans mon cœur. Comment ces Américains pouvaient-ils se permettre de tuer des femmes et des enfants qui ne leur avaient rien fait ?», poursuit Abed de sa voix douce, tout en refusant la cigarette que lui offre notre interprète.

    À la fin de son premier mois à Wanna, Abed réalise qu'il ne voit plus son ami Abdul Rafur dans les parages. «Oh, il est parti il y a deux jours, lui expliquent ses nouveaux amis talibans, mais, toi, tu peux rester chez nous autant que tu voudras.»

    Entrecoupées de prières et de repas délicieux, les séances d'endoctrinement religieux et politique se poursuivent. Un soir, Abed est présenté au mollah Nazir, 35 ans, grand chef taliban de Wanna, qui l'accueille avec chaleur, lui offrant immédiatement son amitié. Au bienveillant et pieux Nazir, qui ne se déplace jamais sans son colt à la ceinture et trois gardes du corps armés de kalachnikov, tout le monde s'adresse avec grand respect.

    Lors d'une séance d'enseignement religieux, les talibans révèlent à Abed un «hadith» du Prophète dont il n'avait jusque-là jamais entendu parler : «Celui qui meurt en martyr dans la guerre sainte obtiendra, le jour du Jugement dernier, que Dieu fasse passer 70 membres de sa famille directement de l'enfer au paradis.»

    Quelques semaines plus tard, un soir qu'Abed se trouve en tête-à-tête avec lui, invité à prendre le thé, il ose lui dire : «Cheikh Nazir, je suis profondément révulsé par ce que ces étrangers font aux musulmans. Comment pourrais-je participer à la guerre sainte que vous menez ?

    - Mon cher Abed, je suis désolé, tu es jeune et sans expérience militaire, je ne peux me permettre de t'emmener au combat contre les infidèles avec mes hommes !

    - Mais, cheikh Nazir, j'aimerais tellement me rendre utile, et avoir ma part dans votre djihad !

    - Franchement, le seul moyen que je vois pour te faire participer à notre djihad est que tu te fasses exploser au milieu des soldats infidèles. Mais tu sais, tu n'es pas obligé d'accepter. Même chez nous, les héros sont rares. Quelle que soit ta décision, tu resteras toujours notre ami…

    - Cheikh Nazir, ma décision est prise, je suis prêt à sacrifier ma vie pour l'islam !»

    À partir de ce moment-là - le lavage de cerveau a duré en tout plus de cinq mois -, les choses vont aller très vite.


    «Juste avant d'appuyer sur le bouton, n'oublie pas de crier “Allah Akbar” !»

    Un matin, Nazir arrive avec deux talibans, dont il ne donne pas les noms à Abed. Le mollah lui dit : «Ces deux hommes vont te conduire à ta cible, qui est un check-point ( dans son dari rustique, Abed utilise le mot anglais). Tous les soldats qui tiennent les check-points sont des infidèles. Tu feras exploser le camion qu'on te confiera au milieu d'eux. Prends cette grenade. Au cas où les détonateurs n'auraient pas fonctionné, sors du camion, mêle-toi aux soldats et fais-toi exploser. Surtout, ne te fais pas prendre vivant !»

    Les deux talibans et Abed quittent aussitôt Wanna dans une vieille Datsun, direction plein ouest. Bientôt ils laissent les lacets montagneux de la route goudronnée pour un chemin de terre. Vers midi, ils s'arrêtent, pour faire ensemble ce qui devra être la dernière prière terrestre d'Abed. Ils repartent, franchissent la frontière internationale à un endroit non gardé et vide de toute présence humaine. Les voici dans la province afghane du Paktika, ayant laissé derrière eux la zone tribale pakistanaise du Waziristan. Mais Abed n'en sait rien.

    La Datsun rejoint bientôt une route de bien meilleure qualité. Sur le bord, un vieux camion peinturluré et bâché les attend. Son chauffeur se met immédiatement à apprendre à Abed à le conduire : «Tu passes la seconde, et tu restes comme ça jusqu'au check-point. En conduisant, tu ne cesseras de chuchoter Allah Akbar» (Dieu est grand). Le nouveau taliban désigne à Abed quatre boutons répartis sur le tableau de bord. «Chacun est relié à un détonateur. Si le premier ne fonctionne pas, tu appuies sur le second, et ainsi de suite jusqu'au quatrième. Si l'explosion ne se fait toujours pas, voici un cinquième bouton. Tu le presses, il nous enverra un signal, et nous activerons immédiatement le détonateur à distance que nous avons installé comme dispositif de secours. Tu as bien compris ?»

    Les trois talibans étreignent chaleureusement Abed. Alors qu'il grimpe dans la cabine, ils lui hurlent, couvrant le bruit du moteur, une dernière instruction : «Juste avant d'appuyer sur le bouton, n'oublie pas de crier très fort “Allah Akbar” !»

    Au bout de quelques kilomètres, Abed distingue le check-point. Il doit ralentir car il y a des voitures qui y font la queue. C'est plein de militaires en uniforme.

    «Je suis surpris. Ils ne sont pas blancs ! Je les entends se parler en pachtoune et en dari. Certains, à l'écart, ont retiré leur casque, pour faire leur prière sur un petit tapis. Il n'y a pas là un seul étranger. Je réalise soudain que je ne suis entouré que par des musulmans ! Il n'y a pas ici un seul infidèle ! Nazir m'a menti ! Je me sens floué. Je descends du camion, m'approche d'un officier de police et lui tends la grenade, que je n'ai pas dégoupillée.»

    L'officier emmène Abed dans son bureau, qui lui raconte toute son histoire. Puis l'officier lui explique où il se trouve : au poste frontière afghan officiel de la bourgade d'Angora Ada, province du Paktika. Abed réalise qu'il a fait une boucle du nord au sud en territoire afghan, d'abord dans la Datsun, puis au volant du camion. L'officier invite Abed à dîner et à passer la nuit chez lui. Le lendemain, Abed est confié à un détachement de l'ANA (Armée nationale afghane), qui le conduit, pour interrogatoires, au bureau provincial des services de renseignements afghans. Ce n'est que quarante jours plus tard qu'Abed fera son entrée au bloc 7 de la prison de Pulli Charkhi, où il croupit maintenant depuis quinze mois.

    Placé dans une cellule de quatre, en compagnie de trois détenus de droit commun, Abed passe ses journées à faire des petits travaux d'artisanat et à lire le Coran. Il ne manque jamais de faire ses cinq prières quotidiennes.

    Lorsque nous lui demandons ce qu'il dirait au mollah Nazir et à son agent recruteur Abdul Rafur si, par extraordinaire, il les avait un jour en face de lui, Abed répond avec un sourire triste : «Je les regarderais droit dans les yeux et je ne leur dirais qu'une seule chose : au nom de Dieu, pourquoi, pourquoi, pourquoi avez-vous détruit ma vie ?»



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