LIBYE • Le colonel et les femmes

Discussion dans 'Scooooop' créé par HANDALA, 8 Décembre 2007.

  1. HANDALA

    HANDALA Bannis

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    LIBYE • Le colonel et les femmes ​


    En Libye, les femmes jouissent d'un statut privilégié par rapport à d'autres pays musulmans. Oscillant entre tradition et modernité occidentale, elles occupent également une place de choix dans l'esprit et le cœur de Khadafi.


    Depuis la mer jusqu'à ce qui fut la cathédrale de l'époque fasciste de Tripoli, s'étend une avenue aux allures nettement piémontaises, avec ses portiques et ses cafés, emblèmes d'un style de vie que les Italiens voulaient conserver en Afrique.

    Sous la fraîcheur des arcades, Rabiah vend des cartes postales d'époque. Elle a 23 ans et doit se faire poser un appareil d'orthodontie. La jeune fille n'a pas l'habitude d'être seule dans la boutique. Aucun client n'était prévu à cette heure de la matinée. Elle n'est pas à son aise. Que vont dire les voisins ? Les images en noir et blanc que Rabiah m'indique sans s'approcher me font comprendre comment il a été facile d'islamiser la cathédrale catholique quand (suivant l'exemple de l'Egyptien Nasser et bien avant Oussama Ben Laden), le colonel Kadhafi avait pour ambition de hisser la Libye à la tête de la reconquête arabe : une coupole plus grande et le tour est joué, voilà l'église devenue mosquée.

    A l'école, Rabiah a appris l'anglais et, depuis que les paraboles ont apporté les chaînes arabes, elle comprend de moins en moins l'italien. Ses programmes préférés sont la musique et les émissions comiques sans trop de voiles ni de pudibonderies sur la chaîne libanaise LBC. Mais quand elle sort de la boutique, Rabiah met un foulard sur ses tresses noires. Des jeans plutôt moulants et une tunique qui lui arrive sous les fesses complètent un habilement qui, dans d'autres pays, ferait scandale, mais qui, en Libye, dans les villes du moins, est acceptable. L'arrivée de son oncle dans la boutique délie enfin la langue de la jeune fille. "Ce serait beaucoup mieux de travailler à Babouat-el-Andalous, le nouveau centre commercial". Là les jeunes filles se promènent bras dessus, bras dessous et viennent s'acheter des sacs et du maquillage.

    Ce n'est pas une question de voile ou de hidjab, les filles libyennes le portent toutes. C'est plutôt une affaire de lumières, de verre et de métal, de revêtements de sol scintillants, de garçons accoudés aux barrières pour les regarder passer sans qu'aucun adulte y trouve à redire. Parce que le centre commercial est ainsi : on se lance des regards qui sont des radiographies, il n'y a pas d'espaces séparés pour hommes ou femmes. Mais ici, les vieilles arcades sont calquées sur celles d'il y a un siècle. "Ici, assure Rabiah, il ne viendrait pas à l'idée d'une femme de s'arrêter pour prendre un café. Mais à Babouat-el-Andalous, comme au souk El-Rachid, un autre centre commercial qui vient d'ouvrir, il y a des cafés où, avec mes amies, on s'assied pour prendre un thé, un jus de fruits ou même si on est avec des frères ou des fiancés, à fumer une chicha à la pomme".


    Il y a quelques années, la réputation politique de Tripoli s'est transformée. Et la Libye aussi. De capitale du terrorisme international en capitale digne de recevoir une ambassade américaine. L'"Etat voyou" sous embargo est devenu un partenaire commercial qui combat l'intégrisme avec ses alliés.

    Pour se promener dans Tripoli il faut avoir le Livre vert de Mouammar Kadhafi dans une main et quelques articles sur le désastre irakien et la montée des prix du pétrole dans l'autre. On comprendra la soif d'acheter un mixeur chinois, les embouteillages jusqu'alors inconnus dans les rues de la capitale, les étudiantes certes voilées, mais de plus en plus nombreuses à l'Université. Il faut tenir l'index à la page 133, pointé sur le début du chapitre consacré à "La femme". La Libye contemporaine passe à travers ces pages et l'imagination ambitieuse de son leader, chef incontesté bien que dépourvu de toute charge officielle. Si le maoïsme au narguilé et la "troisième voie internationale" conçue par le colonel il y a quarante ans ne sont plus à l'ordre du jour, le pétrole se vend en revanche de mieux en mieux. La référence reste la Chine. Non plus comme modèle égalitaire, mais comme fournisseur low cost du bien-être global.

    Dans le débat sur l'âme des femmes, Kadhafi a toujours défendu les thèses les plus progressistes. Ce n'est pas rien dans un monde islamique qui, depuis les années 1970, n'a cessé de couvrir, de reléguer, de cacher ses femmes. Les habitants de la Jamahiriy, "l'Etat des masses" libyen, n'en ont tiré que des bienfaits. Plus qu'aucune autre, la fille du colonel, la belle Aïcha, au caractère vif et piquant, n'a rien d'humble ni de soumis. Les gendarmes français ont encore dans les oreilles ses invectives fleuries un jour où un contrôle poussé de ses bagages lui avait fait rater son vol et où l'ambassadeur libyen avait dû louer pour elle un jet privé. Ses professeurs à la Sorbonne se souviennent aussi de ses déclarations furibondes au moment de l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis, quand elle annonça qu'elle voulait quitter le cours parce qu'elle ne croyait plus au droit international.

    Mais Aïcha, comme ses frères, reste une exception en Libye : peut-être le chef-d'œuvre de Mouammar, plus encore que les fameuses soldates de sa garde personnelle, les amazones que le colonel continue à entraîner lui-même malgré les critiques des chefs religieux.

    Kadhafi a fait fusionner les tribunaux civils et les tribunaux islamiques, mettant de fait les seconds sous le contrôle de l'Etat. Il a combattu les mariages arrangés, l'achat et la vente de femmes-enfants, et a relevé à 20 ans l'âge minium des époux. Il a instauré l'éducation gratuite pour tous et il n'y a plus aujourd'hui qu'un faible pourcentage de Libyens qui préfèrent envoyer leurs garçons à l'école et garder les filles à la maison. Kadhafi a encouragé le travail des femmes et, selon l'ONU, un fonctionnaire sur cinq est une femme.

    Il y a des femmes juges, avocates, et beaucoup sont enseignantes, infirmières, secrétaires. En somme, une occidentalisation en douceur, une expression qui ferait horreur au colonel. Les ouvertures économiques et la main de fer du régime en font l'un des pays où l'islam reste contenu. Même la belle Aïcha Kadhafi s'est pliée aux compromis que son père a toujours dû trouver entre ses visions politiques et la réalité conservatrice du pays. L'an dernier, Aïcha, 30 ans, a épousé un cousin, fils d'un autre colonel. Un mariage motivé avant tout par le souci de consolider le pouvoir, dit-on. Et Aïcha, aujourd'hui avocate, s'est mise a porter le voile.

    Andrea Nicastro
    Corriere della Sera
     

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