Mehdi Ben Barka, le tiers-monde et le nationalisme marocain

Discussion dans 'Info du bled' créé par freil, 26 Octobre 2005.

  1. freil

    freil Libre Penseur

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    Le Maroc fait partie de ce que l’on a appelé quelquefois le “tiers-monde”. Comment analysez-vous la situation actuelle de ce “tiers-monde”?
    Voyez-vous, cette appellation de “tiers-monde” recouvre bien des choses différentes. Si l’on entend par là les pays de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique latine, certains pays européens en voie de développement, on constate que derrière chacun de ces pays, derrière chacun de ces peuples émergents, il y a une histoire, un passé différents.
    Même ceux qui ont connu l’empire colonial ont eu à faire face à des types différents de colonialisme. C’est tantôt le système de colonisation mercantile, tantôt un système de peuplement, tantôt encore un système de néo-colonialisme économique, je dirais même, politique. Mais cela ne doit pas nous arrêter; même s’il en résulte des différences de structures, d’infrastructures économiques, de formes de conscience politique et sociale (j’en ai parlé dans notre premier entretien, quand il s’est agi d’analyser la différence existant entre la classe ouvrière marocaine -qui a eu un contact intime avec les travailleurs européens- et la classe ouvrière du Moyen-Orient, qui fait encore son apprentissage des luttes sociales).
    Mais, il reste un élément fondamental qui lie tous ces pays dont nous faisons partie, c’est le phénomène nationaliste. On peut caractériser la plupart des pays du tiers-monde par leur résistance à la domination raciale, et c’est donc par un refus de sujétion, par des besoins politiques ou même religieux, ou même de simple prestige, que s’est signalé ce tiers-monde. C’est une sorte de résurrection de la personnalité de chacun de ces peuples qui caractérise ce nationalisme commun à l’ensemble des pays du tiers-monde.
    Mais ce nationalisme a connu, durant la première moitié du XXème siècle, deux phases; la première que l’on pourrait appeler bourgeoise, et la seconde, que nous vivons, populaire.
    Si le mouvement national dans des pays comme l’Egypte, ou l’Irak a été l’expression d’une élite bourgeoise, le mouvement national marocain ou guinéen est un mouvement issu des forces populaires et c’est là un phénomène tout à fait particulier qui caractérise le tiers-monde, et qui laisse prévoir un nouvel aspect commun entre ces pays en voie de développement.
    Un autre trait commun est né d’une espèce de conscience d’exploitation économique et de sous-développement, donc d’une aspiration vers le progrès social même lorsque l’exploitation économique apparaît sous le jour d’un néo-colonialisme économique, ou d’un néo-colonialisme national, lorsque certains privilèges nationaux veulent prendre la place des privilèges étrangers.
    Ce second trait du tiers-monde est donc celui du souci d’égalité des chances, souci d’accession à un niveau de vie comparable à celui que connaissent les pays pleinement développés.
    Le troisième caractère commun aux peuples du tiers-monde est une conséquence de ce désir de sortir du sous-développement: c’est l’effort général déployé par les responsables de ces peuples pour réaliser l’accroissement de leurs ressources économiques, de leur revenu national et la distribution équitable de ce revenu national. Des problèmes similaires sont alors apparus: problèmes de la recherche des moyens de production, redistribution de la terre, réforme agraire, développement de l’agriculture. La plupart de ces pays sont essentiellement agricoles, mais ils se rendent compte qu’un développement de l’agriculture ne déterminerait jamais un accroissement sensible du revenu national susceptible d’apporter une amélioration importante du niveau de vie. C’est l’industrialisation qui en définitive est le mot magique pour tous ces pays du tiers-monde.

    Je terminera par un dernier caractére commun : c'est le potentiel d’enthousiasme dont disposent les masses, potentiel mobilisable et effectivement mobilisé partout où les conditions requises sont remplies. La plus importante de ces conditions c’est la popularité de la direction. Les Mouvements de Libération authentiquement populaires arrivent à mettre à profit le crédit dont ils disposent et qu’ils sont accumulés durant la période de lutte, pour amener le peuple à s’organiser en vue de l’½uvre d’édification.
    Mais là, il y a, comme je l’ai déjà dit, des cas d’échec, des cas où le Mouvement de Libération comporte, comme la langue d’Esope, le meilleur et le pire. Car il risque de laisser se perdre cette chance immense dont il dispose lorsqu’il n’emploie pas son potentiel de crédit dans la voie de la construction, mais simplement dans la voie de l’acquisition de certains privilèges pour une caste déterminée de ce mouvement lui-même.
    La chance des peuples du tiers-monde doit résider en définitive dans l’organisation des forces populaires réalisée indépendamment des mythes du passé, forcément passagers, pour constituer une infrastructure populaire solide, le meilleur garant de la longue marche à accomplir.

    * Entretien réalisé
    par Raymond Jean en 1959


    LIBERATION
     

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