Moscou-Pékin, les ambiguïtés d'une alliance de circonstance

Discussion dans 'Info du monde' créé par dul2, 12 Juin 2014.

  1. dul2

    dul2 salam alikom

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    Vu de Russie, le triangle est presque parfait. Ses trois sommets se situent à Washington, Moscou et Pékin. Et, dans ce que l’on appelle parfois le « triangle stratégique », Bruxelles n’a pas sa place. Comme dans la figure géométrique, aucun de ces trois points ne doit se rapprocher trop près de l’autre, sous peine de disparaître et de former une ligne droite. Dans la réalité, les relations entre les trois puissances sont bien entendu différentes. Que ce soit l’Amérique ou la Russie, chacune à sa manière effectue son « pivot » vers l’Asie, son mouvement de rééquilibrage. Mais, pour les deux anciens ennemis de la guerre froide, ni l’objectif ni les raisons ne sont les mêmes. Si, pour l’Amérique, ce « pivot » vise à s’affirmer comme une puissance du Pacifique en rééquilibrant son engagement militaire et sa puissance économique en Asie-Pacifique, pour la Russie, il s’agit, aujourd’hui, de se rapprocher de la Chine pour écarter au maximum le risque d’un isolement diplomatique après l’annexion de la Crimée. Et se soustraire ainsi aux menaces de sanctions et d’accroissement de l’indépendance énergétique de l’Europe à son égard. Car les Russes sont des joueurs d’échecs.

    Un pion à l’ouest en « gelant » la situation en Ukraine. Après la « capture » de la Crimée, Vladimir Poutine a tendu la main au nouveau président ukrainien , Petro Porochenko. Ce qui permettra de rejouer la carte de l’Ukraine orientale en « réchauffant » le conflit quand Moscou le jugera nécessaire. Un pion à l’est, marqué par une visite officielle fin mai en Chine de Vladimir Poutine et une rencontre très médiatisée avec Xi Jinping.

    Le rapprochement avec la Chine, un pari risqué pour la Russie
    Mais le jeu de Moscou n’est pas sans risque, et cela, pour plusieurs raisons. Pour diversifier sa clientèle, la Russie a finalement conclu un accord avec la Chine pour lui livrer du gaz sur trente ans, dont le montant avoisinerait 300 milliards d’euros. Contrat énorme sur le papier. Mais, comme le souligne François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), cela représente environ 10 milliards d’euros par an, à peine le huitième des échanges commerciaux entre les deux puissances. « Fondamentalement, dit-il, cela ne peut changer la face du monde. » De plus, ces livraisons ne représentent que le quart de ce qui est actuellement livré à l’Europe (38 milliards de mètres cubes par an contre 160 milliards). Plus généralement, le rapprochement avec la Chine représente un risque pour la Russie. Thomas Gomart, directeur à l’Ifri et du centre Russie-NEI, souligne d’ailleurs qu’une fraction de l’élite dirigeante moscovite s’inquiète d’un tel mouvement. « Il y a, à Moscou, une obsession de la montée en puissance de la Chine », confie-t-il aux « Echos ».


    « Je ne pense pas que Poutine trouvera son bonheur en Chine. Il risque d’ailleurs de se transformer en caniche de Pékin », affirmait pour sa part Andreï Gratchev, ancien porte-parole du président Gorbatchev, lors d’un débat récent. Une référence directe à Tony Blair, surnommé le « poodle » (caniche) de George W. Bush pour l’avoir suivi dans la guerre d’Irak. Comme le Royaume-Uni face à l’« hyperpuissance » américaine des toutes premières années du XXIe siècle, la Russie ne pèse pas lourd vis-à-vis de la Chine, voire vis-à-vis de l’Union européenne, sans parler des Etats-Unis. En 1991, les PIB de la Chine et de l’URSS étaient à peu près égaux. Aujourd’hui, l’économie chinoise pèse quatre fois plus que la Russie (en dollars courants), selon la Banque mondiale. La structure même des échanges entre la Chine et la Russie fait penser à un pays en développement exportant des matières premières – le gaz russe – contre des biens de consommation venus de Chine.

    La Chine ne se mouille pas pour la Russie
    Néanmoins, comme le souligne Thomas Gomart, le redéploiement russe vers l’Asie ne passe pas seulement par la Chine, mais aussi par des pays rivaux comme le Japon, la Corée du Nord ou encore le Vietnam. Sans oublier que Vladimir Poutine a tout fait pour renforcer les liens avec l’Inde, militaires mais aussi économiques. « Pour combler un vide », Poutine avait d’ailleurs conçu dès 2003, souligne Thomas Gomart, un projet d’union douanière avec le Kazakhstan et la Biélorussie , qui devait aussi inclure l’Ukraine. Ce projet devait ensuite se développer vers d’autres pays de l’ex-URSS et devenir ainsi une union économique eurasiatique, pendant de l’Union européenne. On en est loin. La chute à Kiev du protégé de la Russie Viktor Ianoukovitch et la révolution de Maïdan ont vraisemblablement « sonné le glas de ce projet d’union asiatique  », selon les termes d’Andreï Gratchev. Et Pékin n’est vraisemblablement pas prêt à jouer son va-tout derrière Moscou. Sans rompre sa solidarité avec la Fédération russe, la Chine, avec une certaine ambiguïté, s’est abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies lors d’une résolution sur la Crimée, sans se joindre au veto russe, au nom des principes du respect de l’intégrité territoriale. Tout rapprochement entre la Russie et la Chine ne peut être que le fruit d’une alliance de circonstance face à un rival commun, l’Amérique. Cette alliance serait aussi très largement fondée sur un rejet conjoint de l’Etat de droit, tel que le conçoivent aujourd’hui l’Amérique et ses alliés européens. Mais leur rivalité et leur méfiance réciproque n’ont pas disparu avec la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide. Et il est peu vraisemblable que Vladimir Poutine se jette corps et âme dans les bras de Xi Jinping. A moins de devenir son vassal… Les Chinois ne sont-ils pas maîtres dans le jeu de go ?

    Moscou-Pékin, les ambiguïtés d’une alliance de circonstance, Une
     

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