Ne réveillez pas Vichy

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par TALICE, 17 Décembre 2009.

  1. TALICE

    TALICE Bannis

    J'aime reçus:
    0
    Points:
    0
    Le théologien et chercheur en sciences religieuses, Soheib Bencheikh, s'exprime sur le débat sur l'identité nationale.

    "D’abord spectateur étonné devant un débat sur l’identité nationale dont je n’arrive pas à comprendre les motifs, puis très inquiet de la tournure des propos visant de plus en plus et nommément, la population musulmane de ce pays, je me suis senti contraint de rappeler des règles normalement déjà établies et signaler des évidences qui ont cours depuis les Lumières.

    Pour toute personne sensée, « communauté » et « identité » n’ont aucune existence réelle. Il ne s’agit que d’un pur nominalisme employé par tolérance linguistique. Je n’ai jamais serré la main à la communauté musulmane et je ne l’ai jamais prise dans mes bras, je ne connais d’ailleurs pas son adresse ; et je n’ai jamais non plus, rencontré une identité française, fixe, dont je puisse faire le tour. Je connais par contre, l’influence d’une présence musulmane et je connais le rayonnement éblouissant de la culture française, faite d’ailleurs d’une multiplicité et d’une succession d’apports différents. Vouloir fixer une identité, c’est souhaiter sa mort.


    Moi, je ne peux pas définir mon identité : je suis de confession musulman, amoureux de la littérature arabe et je baigne dans une culture et une langue françaises avec tout ce qu’elles véhiculent de contrastes criants et perspectives étalées à l’infini. Ma conviction était naïvement, que ma spécificité cultuelle et culturelle soit un plus, un embellissement supplémentaire qui s’insère harmonieusement dans la Cité française. Car si je développe le sentiment d’être un corps greffé, je n’obtiendrai l’estime ni de moi-même, ni de mon environnement. Il est surréaliste de devoir insister sur ces évidences, mais nous en sommes là.

    La France de Philipe le Bel n’est pas celle de Robespierre. Et celle-ci n’est pas celle de Jaurès qui est encore moins celle de Pétain et toutes, ne sont pas la France du Général De Gaulle. Toute prise de position politique ou juridique, au nom de l’identité, est préjudiciable. Parce que cette nébuleuse de sentiments que l’on appelle identité, change, se développe et s’enrichit. Une identité qui a besoin d’un débat houleux et qui se maintient à coup de lois et de règlementations n’est que le reflet de la frilosité d’une majorité, avec ses faiblesses et ses craintes, dans un instant donné.

    La bêtise et l’ignorance de quelques jeunes franco-arabes provocateurs, en mal d’appartenance ont été le prétexte tout trouvé pour chatouiller le monstre du populisme « anti-Autre », endormi depuis Vichy ; la différence est que cet Autre aujourd’hui est plus nombreux, plus diversifié, plus coloré et lié à un monde musulman en effervescence, balloté entre la nostalgie de sa civilisation perdue et son désir de croquer à pleines dents la modernité.

    De plus, l’Autre d’aujourd’hui, ne véhicule dans sa mémoire aucune séquelle, ni de l’anticléricalisme, ni de l’aberration collective de l’affaire Dreyfus et ses conséquences meurtrières quelques années plus tard. Trop spontané dans son expression cultuelle et trop à l’aise dans sa diversité culturelle, son esprit n’est pas préparé à définir les limites de « l’humble discrétion ». Des élus de plus en plus nombreux, veulent interdire aux Maghrébins spécifiquement, comme le précise le maire d’Orange, d’afficher les expressions festives spontanées de leur culture d’origine. A quand alors, la législation sur les youyous, la réglementation du dosage du henné et la pénalisation de l’accent nord-africain qui fait confondre inesthétiquement, le AN et le ON ? Tous ces efforts, dans le seul but de consolider l’identité nationale française?! Pourquoi mon Dieu, ma mère ne m’a-t-elle pas fait naître américain ou irlandais et j’aurais pu fêter avec ostentation l’Indepedance Day et la Saint Patrick, sous le regard sympathique des bons français?

    Une course vers « le pire » ou plutôt vers « l’exemple » ?

    Celui qui dénonce l’injustice et la violation des droits doit être le premier à appliquer la justice et respecter les droits. On emploie souvent un terme très joli et courtois, la réciprocité ; en clair, « si vous voulez jouir des droits fondamentaux en France ou en Europe, accordez nous ces mêmes droits en Arabie saoudite ». Réciprocité qui désigne des antagonistes en termes de vous et nous. Si vous voulez que notre Sarkozy vous accorde ceci, il faut que votre roi Abdallah nous accorde cela. Ainsi, le jeune « beur », avec toutes les difficultés sociales et économiques qui l’accablent, devient en plus, responsable de l’archaïsme politique d’un pays dont la gouvernance est digne des dynasties moyenâgeuses.

    L’interdiction de construire des églises en Arabie Saoudite est une assise dogmatique populiste qui fonde et justifie une monarchie absolue. Le Prophète Mohamed a conclu des pactes sauvegardant la liberté du culte pour les tribus chrétiennes mais c’est Omar, le deuxième calife qui les a expulsées vers le nord, vers la Syrie. Le calife fatimide Al-Akham a gêné les chrétiens et les juifs dans leurs droits fondamentaux de pratiquer leur culte. Mais Saladin les a restaurés. Des pays manifestent leur hostilité à tout autre culte que l’islam, alors que d’autres exhibent leurs minorités en guise d’une possible ouverture.
    Les agissements des politiques, d’Omar jusqu’aux saoudiens relèvent de l’histoire et l’histoire n’a pas le magistère pour dicter la foi. Accorder à l’histoire le statut d’être source de la foi et de la pratique, c’est perpétuer à jamais les conflits d’hier. Ainsi, l’Inquisition et la chasse aux sorcières feraient malencontreusement partie du doux message de Jésus?

    Entre la démocratie et le populisme, il y a un pas. C’est celui qui soumet à l’appréciation de la majorité, les principes qui protègent, avant toute expression démocratique, les libertés individuelles et les droits fondamentaux. La Suisse a franchi ce pas, à la surprise de tout le monde. L’Allemagne, les Pays Bas, et curieusement, même la France, la citadelle des droits, entachent l’inviolable et se laissent séduire par le chant des sirènes du populisme.

    Monsieur Sarkozy, Messieurs les ténors de l’UMP, fermons s’il vous plaît, la parenthèse de ce honteux débat et occupons nous du prestige et de la place stratégique qui reviennent à la France au sein même du monde musulman."

    Soheib Bencheikh, théologien et chercheur en sciences religieuses

    Source
     

Partager cette page