Nivellement par la moyenne Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 16 Mai 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    Selon l’Etat, un ménage de 5 à 7 personnes avec un revenu mensuel total de 7000 DH est considéré comme “aisé”. Comment fait-il ?!


    On a beaucoup parlé de la classe moyenne au Maroc, ces derniers temps, et pas mal de recherches lui ont consacrées. L’étude officielle du Haut commissariat au plan (HCP), qui vient de tomber la semaine dernière, est sans doute la plus importante du genre : c’est la première fois qu’on cerne la classe moyenne marocaine, non pas par des
    indicateurs qualitatifs (propriété du logement, d’une voiture, etc.), mais statistiques. Ou plus précisément, économiques.
    Ainsi donc, est considéré comme relevant de la “classe moyenne” tout ménage marocain (je dis bien ménage, et non individu) dont le revenu mensuel total est compris entre 2800 et 6763 DH. 53% de la population, soit 16,3 millions de Marocains, sont inclus dans cette catégorie. En dessous, les ménages de la classe dite “modeste” (34% de la population) survivent avec moins de 2800 DH par mois. Quant à ceux de la classe “aisée” (13%), leur revenu mensuel démarre à 6764 DH.
    A première vue, ces chiffres – et en particulier le dernier – semblent aberrants : connaissant le coût de la vie, comment une famille peut-elle vivre “aisément” avec un revenu global de 7000 DH par mois ? Et à moins de cela, comment peut-on être considéré comme “moyen” ? La réponse de Ahmed Lahlimi est pourtant logique : il faut comprendre le mot “moyenne” au sens statistique du terme. Selon le Haut commissaire au plan, “une classe moyenne se définit dans le cadre d’une distribution des revenus dans un pays donné. Dans un pays pauvre comme le Maroc, la classe moyenne est, normalement, pauvre”. C’est logique. Et cela pousse à réfléchir.
    D’abord, le fossé entre les “aisés” (pas ceux des statistiques, les vrais : ceux qui vivent dans des villas, ont plusieurs voitures et envoient leurs enfants dans de coûteuses écoles étrangères) et le reste de la population : il est gigantesque, béant, abyssal. Pire : ceux qui peuvent consommer tous ces produits dont les publicités s’étalent sur la presse et l’affichage urbain, ne représentent qu’une part infinitésimale des Marocains, loin des 13% du HCP. Imaginez la frustration de l’écrasante majorité, quotidiennement confrontée à cette foule de tentations définitivement hors de sa portée… Sans faire dans le gauchisme primaire, c’est un facteur de tension sociale sur lequel il serait dangereux de s’aveugler.
    Ensuite, la classe “moyenne” elle-même. Que peut bien faire un ménage de 5 à 7 membres (voire plus) avec un revenu compris entre 2800 et 6800 DH ? L’étude du HCP le dit : 44% de son budget est consacré à l’alimentation, 21% au logement, 16% au transport et à la santé, 7% à l’habillement et à l’équipement ménager… Tout cela, dépenses “diverses” déduites (et on les imagine mal consacrées à des choses superflues), ne laisse finalement qu’un très maigre taux de 3,8% pour les dépenses d’enseignement et de culture. Voilà le vrai problème.
    La Tunisie est un bon étalon de ce à quoi nous pourrions aspirer, du moins économiquement et socialement. Pendant les années Bourguiba, durant lesquelles la société tunisienne a achevé sa mutation, la classe moyenne a été le moteur économique du pays, mais aussi le vecteur de ses transformations sociales et culturelles, donc l’avant-garde de ses réformes modernes.
    Pour appuyer les réformes modernes dont le Maroc a désespérément besoin, il nous faudrait une classe moyenne non seulement à l’aise économiquement (ce qui n’est pas le cas de la nôtre, loin s’en faut), mais aussi éduquée et cultivée. Comment pouvons-nous y arriver, sachant que chaque famille marocaine “moyenne” de 5 à 7 membres consacre à l’éducation et à la culture… entre 106 et 257 dirhams par mois ??! C’est inquiétant pour l’avenir de notre pays – toutes classes sociales confondues.


    http://www.telquel-online.com/373/edito_373.shtml
     

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